Les Contes de Canterbury de Pier Paolo Pasolini (1972) : Le plaisir qui tue.
Réalisés en 1972, Les Contes de Canterbury suivent immédiatement le Décaméron dans la filmographie de Pasolini. Le début des années 1970 accueille le cycle médiéval du cinéaste poète, qui vient d’achever, ou plutôt d’inachever, avec l’avortement du projet de documentaire africain L’Orestie, un cycle tragique grec qui l’avait occupé dans la deuxième moitié des années 1960, avec Œdipe roi (1967) et Médée (1969). Si Pasolini n’avait pas été brutalement assassiné sur la plage d’Ostie, en 1975, son cinéma aurait peut-être retracé toute l’histoire de la littérature mondiale, en ses principales étapes, formant une Légende des siècles populaire où on aurait vu pendouiller des génitoires de toutes les époques et qui aurait opposé toute sa puissance et toute sa lumière à la modernité consumériste honnie par le cinéaste. Un projet encyclopédique cinématographique qu’aucun cinéaste n’a osé, si ce n’est peut-être Orson Welles, de manière tout aussi inachevée. On peut rêver un Gargantua, un Don Quichotte, un Roi Lear pasoliniens. Mais on peut aussi croire que si Pasolini, en 1975, a soudainement enjambé l’époque moderne pour ruer dans le gouffre sadien avec Salo, c’est qu’il en a eu marre de jouer les Hegel ou les Victor Hugo, les grands synthétiseurs de l’Histoire, les grands pèlerins du temps, pour précipiter une apocalypse lugubre après laquelle seule la mort violente était possible. Comment savoir ?
Nous nous souvenons que dans son Décaméron, Pasolini avait choisi de ne pas mettre en scène la retraite de Fiume et ses narrateurs improvisés, supprimant tout intermédiaire entre les nouvelles populaires et le spectateur. Dans les Contes de Canterbury, nous sommes d’abord portés à croire qu’il en va autrement. Pasolini commence son film comme Chaucer son œuvre par le banquet à la taverne où l’on devine rapidement, très rapidement à vrai dire, les différents pèlerins que Chaucer, dans son prologue, décrivait longuement. On entend vaguement la Bourgeoise de Bath défendre ses idées sur le mariage, passage qui intervient beaucoup plus tardivement dans le livre du poète anglais.
Les Contes de Canterbury de Pier Paolo Pasolini (1972) : Le plaisir qui tue.
Réalisés en 1972, Les Contes de Canterbury suivent immédiatement le Décaméron dans la filmographie de Pasolini. Le début des années 1970 accueille le cycle médiéval du cinéaste poète, qui vient d’achever, ou plutôt d’inachever, avec l’avortement du projet de documentaire africain L’Orestie, un cycle tragique grec qui l’avait occupé dans la deuxième moitié des années 1960, avec Œdipe roi (1967) et Médée (1969). Si Pasolini n’avait pas été brutalement assassiné sur la plage d’Ostie, en 1975, son cinéma aurait peut-être retracé toute l’histoire de la littérature mondiale, en ses principales étapes, formant une Légende des siècles populaire où on aurait vu pendouiller des génitoires de toutes les époques et qui aurait opposé toute sa puissance et toute sa lumière à la modernité consumériste honnie par le cinéaste. Un projet encyclopédique cinématographique qu’aucun cinéaste n’a osé, si ce n’est peut-être Orson Welles, de manière tout aussi inachevée. On peut rêver un Gargantua, un Don Quichotte, un Roi Lear pasoliniens. Mais on peut aussi croire que si Pasolini, en 1975, a soudainement enjambé l’époque moderne pour ruer dans le gouffre sadien avec Salo, c’est qu’il en a eu marre de jouer les Hegel ou les Victor Hugo, les grands synthétiseurs de l’Histoire, les grands pèlerins du temps, pour précipiter une apocalypse lugubre après laquelle seule la mort violente était possible. Comment savoir ?
Nous nous souvenons que dans son Décaméron, Pasolini avait choisi de ne pas mettre en scène la retraite de Fiume et ses narrateurs improvisés, supprimant tout intermédiaire entre les nouvelles populaires et le spectateur. Dans les Contes de Canterbury, nous sommes d’abord portés à croire qu’il en va autrement. Pasolini commence son film comme Chaucer son œuvre par le banquet à la taverne où l’on devine rapidement, très rapidement à vrai dire, les différents pèlerins que Chaucer, dans son prologue, décrivait longuement. On entend vaguement la Bourgeoise de Bath défendre ses idées sur le mariage, passage qui intervient beaucoup plus tardivement dans le livre du poète anglais.
Les premiers plans du film sont consacrés à deux lutteurs qui se dérouillent dans le foin, devant l’auberge. Pasolini a parfaitement compris le caractère agonistique de l’œuvre de Chaucer et l’annonce immédiatement. Nous ne sommes plus dans le paradis lumineux et bon enfant de son Décaméron peuplé d’anges et de paysans joyeux mais dans un monde dur et cruel où il faut lutter avec brutalité. Juste après, Pasolini se met en scène lui-même dans la peau de Chaucer, entrant dans l’auberge, comme l’auteur ou le cinéaste entre dans son œuvre. Dans le Décaméron, Pasolini endossait déjà le tablier du créateur, mais ce n’était pas Boccace qu’il incarnait, mais un peintre, élève de Giotto. En tant que personnage-artiste, Pasolini sera beaucoup plus passif dans ce film que dans le Décaméron où on le voyait, impétueux et halluciné, se démener avec ses artisans et ses élèves sur ses échafaudages à Santa Chiara, réalisant ses grandes fresques en accéléré, possédé par ses apparitions mystiques. Ici, l’artiste Chaucer est bien loin d’être aussi agité et frénétique. On le voit roupiller dans son scriptorium, écrire paisiblement dans le dortoir pendant que les autres conteurs dorment, rêvasser.
Ce n’est même pas, à proprement parler, un créateur, il témoigne de ce qu’il a entendu et, comme nous l’avons dit plus haut, on le voit même explicitement plagier des passages de Boccace. En cela, Pasolini est très fidèle à l’image que Chaucer donne de lui-même dans ses Contes. Le monde a changé, le paradis napolitain est devenu la brume anglaise, un monde de lutte et de cruauté. Et quand le monde change, les artistes changent aussi. Les anges, les madones et les saints semblent s’être tus et ne plus parler aux hommes. Pas de rêves mystiques dans les Contes de Canterbury. De même que le vrai Chaucer n’est plus inspiré par la muse mais répète et plagie les hommes, le Chaucer pasolinien n’est plus un halluciné, mais une sorte de sociologue ou de journaliste. D’ailleurs, ce prologue est filmé comme un documentaire, avec une caméra très mobile, souvent portée à l’épaule, des plans parfois un peu décadrés, courant après l’action sans vraiment la maîtriser. Dans ce monde, comme les dieux ne parlent plus aux hommes, ceux-ci se replient sur l’étude de leurs congénères. La transcendance de la mystique est remplacée par l’immanence de l’anthropologie et de la sociologie.
Ibid.
Il n’y a pas de saints et d’anges dans le film, mais celui-ci n’est pourtant pas tout à fait dénué de magie. Des personnages féériques, des espèces d’esprits nus et folâtres, un peu comme des elfes à la Shakespeare, sont tapis dans les bosquets, nouant et dénouant les intrigues au gré de leurs enchantements, exactement comme le Puck d’une Songe d’une nuit d’été. On sait que les fées sont très importantes dans l’imaginaire anglais : avant Puck et Ariel, avant La Reine des fées d’Edmund Spencer et tout le vivier élisabéthain, que Chaucer n’a pas connu, il y eut Morgane, Viviane et Mélusine, bourgeons de la culture celte résistant au rouleau compresseur chrétien. Ces fées sont bien différentes des anges et des Madones, il ne faut pas se fier à leur apparence séraphique ou chérubinique, elles ne sauvent pas le monde, elles le compliquent. Elles tissent des embrouilles, des querelles, leurs farces égarent les hommes et alimentent leur violence. Elles sont, au fond, des sortes de démons. Et d’ailleurs, si les habitants du ciel sont absents des Contes de Canterbury, si on n’y trouve ni Christ ni Sainte-Vierge, un personnage de la culture chrétienne s’y invite personnellement : le Diable. Là encore, Pasolini est fidèle à Chaucer. Le Malin (personnage d’un des contes), les légions infernales, les hideux et pustuleux démons sont très présents dans son texte. Nous y reviendrons.
Il n’y a pas de saints et d’anges dans le film, mais celui-ci n’est pourtant pas tout à fait dénué de magie. Des personnages féériques, des espèces d’esprits nus et folâtres, un peu comme des elfes à la Shakespeare, sont tapis dans les bosquets, nouant et dénouant les intrigues au gré de leurs enchantements, exactement comme le Puck d’une Songe d’une nuit d’été. On sait que les fées sont très importantes dans l’imaginaire anglais : avant Puck et Ariel, avant La Reine des fées d’Edmund Spencer et tout le vivier élisabéthain, que Chaucer n’a pas connu, il y eut Morgane, Viviane et Mélusine, bourgeons de la culture celte résistant au rouleau compresseur chrétien. Ces fées sont bien différentes des anges et des Madones, il ne faut pas se fier à leur apparence séraphique ou chérubinique, elles ne sauvent pas le monde, elles le compliquent. Elles tissent des embrouilles, des querelles, leurs farces égarent les hommes et alimentent leur violence. Elles sont, au fond, des sortes de démons. Et d’ailleurs, si les habitants du ciel sont absents des Contes de Canterbury, si on n’y trouve ni Christ ni Sainte-Vierge, un personnage de la culture chrétienne s’y invite personnellement : le Diable. Là encore, Pasolini est fidèle à Chaucer. Le Malin (personnage d’un des contes), les légions infernales, les hideux et pustuleux démons sont très présents dans son texte. Nous y reviendrons.
Ibid.
Retournons à notre prologue et à notre auberge. Chaucer-Pasolini aborde un être recouvert de tatouages, leurs têtes se cognent. Chaucer injurie son interlocuteur puis se reprend et affirme qu’il s’agissait d’une plaisanterie. L’autre lui répond : “En riant et en plaisantant, on peut dire de grandes vérités.” Pasolini dit ici explicitement ce que Chaucer nous laissait subtilement deviner : ce qui va suivre n’est que plaisanterie, parodie, mais c’est dans la parodie et la plaisanterie que réside la vérité du monde social, de ses grandes figures, de ses archétypes et de ses institutions. Dans ce contexte, l’artiste lui-même ne se prend plus au sérieux, contrairement au peintre du Décaméron, habité d’une mission divine, il sait qu’il ne changera pas grand-chose à l’ordre du monde, qu’il ne peut plus qu’en rire. Rire des vanités de ce monde, dont un exemple est donné juste après, avec le plan d’un homme se peignant gravement devant son miroir. Puis, un faux vendeur de relique (le Vendeur d’Indulgences de Chaucer) s’exclame : “Radix malorum est cupiditas” (la cupidité est la racine de tous les maux), livrant déjà une clef du film. “Ne soyez pas avares” ajoute-t-il. Ce prologue, comme celui de Chaucer, apparaît comme un catalogue des péchés capitaux, la Bourgeoise de Bath affiche sa lubricité, on entend parler d’avarice, les pèlerins se vautrent dans la gourmandise.
Retournons à notre prologue et à notre auberge. Chaucer-Pasolini aborde un être recouvert de tatouages, leurs têtes se cognent. Chaucer injurie son interlocuteur puis se reprend et affirme qu’il s’agissait d’une plaisanterie. L’autre lui répond : “En riant et en plaisantant, on peut dire de grandes vérités.” Pasolini dit ici explicitement ce que Chaucer nous laissait subtilement deviner : ce qui va suivre n’est que plaisanterie, parodie, mais c’est dans la parodie et la plaisanterie que réside la vérité du monde social, de ses grandes figures, de ses archétypes et de ses institutions. Dans ce contexte, l’artiste lui-même ne se prend plus au sérieux, contrairement au peintre du Décaméron, habité d’une mission divine, il sait qu’il ne changera pas grand-chose à l’ordre du monde, qu’il ne peut plus qu’en rire. Rire des vanités de ce monde, dont un exemple est donné juste après, avec le plan d’un homme se peignant gravement devant son miroir. Puis, un faux vendeur de relique (le Vendeur d’Indulgences de Chaucer) s’exclame : “Radix malorum est cupiditas” (la cupidité est la racine de tous les maux), livrant déjà une clef du film. “Ne soyez pas avares” ajoute-t-il. Ce prologue, comme celui de Chaucer, apparaît comme un catalogue des péchés capitaux, la Bourgeoise de Bath affiche sa lubricité, on entend parler d’avarice, les pèlerins se vautrent dans la gourmandise.
L’aubergiste fait son entrée, il annonce le concours de contes avec une grande affabilité. Il est plus obséquieux et moins autoritaire que l’Aubergiste de Chaucer. C’est parce qu’il n’endosse pas du tout la même fonction. S’il inaugure le jeu, il ne l’arbitre et ne le dirige pas. à peine a-t-il fini d’énoncer sa proposition que Pasolini nous plonge abruptement dans le premier conte. On ne voit pas l’Aubergiste donner la parole. Nous avons pourtant constaté que, chez Chaucer, l’enjeu de la circulation de la parole était central. À partir de là, Pasolini va s’écarter radicalement de la structure des Contes. Jamais on ne verra un des pèlerins prendre la parole, on ne sait pas qui raconte quoi. D’ailleurs, on aperçoit parmi les pèlerins des personnages qui reviendront ensuite dans les contes eux-mêmes, sous les traits des mêmes comédiens. Dans le film de Pasolini, les contes ne sont que rarement entrecoupés de prologues sur l’auberge et, quand ils le sont, on n’y entend là encore personne prendre la parole. Entre le deuxième et le troisième conte, on les voit dans le dortoir de l’auberge, roupillant ou lisant dans le calme, tandis que Chaucer se met au travail. Personne ne raconte rien. En revanche, on voit souvent, entre les contes, Chaucer écrire, dans son scriptorium ou dans le dortoir. Le monde de l’écrit est en train de supplanter lentement le monde de l’oralité, “Ceci tuera cela”, comme dirait Frollo.
Ici, Pasolini prend le contre-pied de Chaucer. La parole, chez Chaucer, était, nous l’avons vu, le motif central. Les narrateurs étaient tous très bavards et ne manquaient jamais une occasion de gloser sur tel ou tel sujet en marge de leurs contes, de s’interpeller, de se quereller, de débattre. Pas de vacarme, pas de quolibets chez Pasolini, son film est même particulièrement silencieux, au point qu’un des contes, correspondant à celui du Cuisinier, est réalisé pratiquement comme un film muet, avec des gags gestuels passés en accélérés, des mimiques, des postures outrées et un Ninetto Davoli endossant de manière saisissante, avec un chapeau melon et une canne, la silhouette et les attitudes de Charlie Chaplin ! Le film de Pasolini se présente fréquemment comme un film quasi-muet, où la narration passe principalement par l’image, la gestuelle, les expressions, la chorégraphie des corps, et très peu par les dialogues. Le film pourrait se comprendre assez aisément en coupant le son. On soulignera d’ailleurs la magnifique photographie de Tonino Delli Colli, chef opérateur attitré de Pasolini depuis le début avec Accatone, grand technicien et grand artiste de Cinecittà, qui travailla également pour Sergio Leone, Fellini, Yves Boisset ou Louis Malle. On retiendra les couleurs vaporeuses et hallucinatoires du banquet de mariage du premier conte, la nuit vert-de-gris de l’image habilement sous-exposée de l’épisode où le Diable s’empare de l’huissier, et tous les magnifiques mirages de ce monde trompeur.
L’aubergiste fait son entrée, il annonce le concours de contes avec une grande affabilité. Il est plus obséquieux et moins autoritaire que l’Aubergiste de Chaucer. C’est parce qu’il n’endosse pas du tout la même fonction. S’il inaugure le jeu, il ne l’arbitre et ne le dirige pas. à peine a-t-il fini d’énoncer sa proposition que Pasolini nous plonge abruptement dans le premier conte. On ne voit pas l’Aubergiste donner la parole. Nous avons pourtant constaté que, chez Chaucer, l’enjeu de la circulation de la parole était central. À partir de là, Pasolini va s’écarter radicalement de la structure des Contes. Jamais on ne verra un des pèlerins prendre la parole, on ne sait pas qui raconte quoi. D’ailleurs, on aperçoit parmi les pèlerins des personnages qui reviendront ensuite dans les contes eux-mêmes, sous les traits des mêmes comédiens. Dans le film de Pasolini, les contes ne sont que rarement entrecoupés de prologues sur l’auberge et, quand ils le sont, on n’y entend là encore personne prendre la parole. Entre le deuxième et le troisième conte, on les voit dans le dortoir de l’auberge, roupillant ou lisant dans le calme, tandis que Chaucer se met au travail. Personne ne raconte rien. En revanche, on voit souvent, entre les contes, Chaucer écrire, dans son scriptorium ou dans le dortoir. Le monde de l’écrit est en train de supplanter lentement le monde de l’oralité, “Ceci tuera cela”, comme dirait Frollo.
Ici, Pasolini prend le contre-pied de Chaucer. La parole, chez Chaucer, était, nous l’avons vu, le motif central. Les narrateurs étaient tous très bavards et ne manquaient jamais une occasion de gloser sur tel ou tel sujet en marge de leurs contes, de s’interpeller, de se quereller, de débattre. Pas de vacarme, pas de quolibets chez Pasolini, son film est même particulièrement silencieux, au point qu’un des contes, correspondant à celui du Cuisinier, est réalisé pratiquement comme un film muet, avec des gags gestuels passés en accélérés, des mimiques, des postures outrées et un Ninetto Davoli endossant de manière saisissante, avec un chapeau melon et une canne, la silhouette et les attitudes de Charlie Chaplin ! Le film de Pasolini se présente fréquemment comme un film quasi-muet, où la narration passe principalement par l’image, la gestuelle, les expressions, la chorégraphie des corps, et très peu par les dialogues. Le film pourrait se comprendre assez aisément en coupant le son. On soulignera d’ailleurs la magnifique photographie de Tonino Delli Colli, chef opérateur attitré de Pasolini depuis le début avec Accatone, grand technicien et grand artiste de Cinecittà, qui travailla également pour Sergio Leone, Fellini, Yves Boisset ou Louis Malle. On retiendra les couleurs vaporeuses et hallucinatoires du banquet de mariage du premier conte, la nuit vert-de-gris de l’image habilement sous-exposée de l’épisode où le Diable s’empare de l’huissier, et tous les magnifiques mirages de ce monde trompeur.
Film muet donc, mais pas sourd. Ce qui abonde, ce ne sont pas les discours, mais les chansons. Tous les personnages chantent, le roi lubrique, Ninetto Davoli, les étudiants, la famille du meunier, la bourgeoise de Bath, etc. Le chant vient remplacer la parole dans l’expression des passions. Le chant est le terrain d’une reconquête, d’une reconquête de l’oralité par le petit peuple qui ne maîtrise pas la rhétorique et la grammaire, qui ne pratique pas le Verbe, contrairement aux clercs. Comme dans son Décaméron, où Pasolini gommait les commentaires des jeunes aristocrates, le cinéaste court-circuite le discours de l’élite : la rhétorique, la prédication, n’ont pas leur place dans son film. À leur place, les chants populaires anglais envahissent la bande-son. L’Aubergiste de Chaucer donnait la parole à tout le monde, mais cette parole, nous l’avons vu, était souvent un piège. Beaucoup s’y trouvaient décrédibilisés, humiliés, renvoyés à leur vulgarité par les ressortissants de la haute société. Pasolini ne veut pas tendre ce piège à ses personnages. Il fait donc taire toute cette élite médiévale de beaux-parleurs et supprime la dimension du discours entre celle du chant et celle de l’écrit.
Film muet donc, mais pas sourd. Ce qui abonde, ce ne sont pas les discours, mais les chansons. Tous les personnages chantent, le roi lubrique, Ninetto Davoli, les étudiants, la famille du meunier, la bourgeoise de Bath, etc. Le chant vient remplacer la parole dans l’expression des passions. Le chant est le terrain d’une reconquête, d’une reconquête de l’oralité par le petit peuple qui ne maîtrise pas la rhétorique et la grammaire, qui ne pratique pas le Verbe, contrairement aux clercs. Comme dans son Décaméron, où Pasolini gommait les commentaires des jeunes aristocrates, le cinéaste court-circuite le discours de l’élite : la rhétorique, la prédication, n’ont pas leur place dans son film. À leur place, les chants populaires anglais envahissent la bande-son. L’Aubergiste de Chaucer donnait la parole à tout le monde, mais cette parole, nous l’avons vu, était souvent un piège. Beaucoup s’y trouvaient décrédibilisés, humiliés, renvoyés à leur vulgarité par les ressortissants de la haute société. Pasolini ne veut pas tendre ce piège à ses personnages. Il fait donc taire toute cette élite médiévale de beaux-parleurs et supprime la dimension du discours entre celle du chant et celle de l’écrit.
Ce n’est pas la seule raison de l’évacuation de la parole. Il y en a une plus simple. Pasolini, plus que jamais, fait du cinéma. Il veut faire de ses Contes de Canterbury la transposition, appliquée à l’histoire du cinéma, de la place qu’occupe l’œuvre de Chaucer dans la littérature et les traditions orales médiévales. Autrement dit, une sorte de catalogue éclectique. De même que Chaucer démontrait sa capacité à pratiquer les genres littéraires les plus divers (conte de fée, roman courtois, fabliau, conte moral, fable animalière, prédication, etc.), Pasolini choisit d’explorer à travers les différents contes une grande variété de formes et de genres cinématographiques. Nous avons déjà parlé du cinéma muet burlesque et plus précisément chaplinesque, que Pasolini reconstitue dans son Conte du Cuisinier. Nous avons évoqué aussi le style documentaire, qui caractérise le prologue et certains autres contes, avec cette caméra portée à l’épaule, ces mouvements haletants, débordés par l’action.
Dans le Conte du Frère, qui met en scène un Huissier vendant son âme au Diable, Pasolini fait du Bergman, à travers ses allégories glacées. Dans son adaptation du prologue du Conte de l’Huissier, où un frère visite l’Enfer, les êtres démoniaques qui y pullulent font autant penser aux Sélénites du Voyage dans la Lune de Méliès ou aux extra-terrestres de films bis de science-fiction des années 1950 et 1960, tubuleux, psychédéliques, aux esgourdes paraboliques et aux tentacules bariolés, qu’aux légions cauchemardesques de Memling, Grünewald, Fra Angelico, Dirk Bouts, Jérôme Bosch ou, pour citer des influences communes au siècle Chaucer, de Dante, ou d’Andrea di Bonaiuto (dont les diables monochromes et guindés se retrouvent chez Pasolini, bavassant verges à l’air). Pasolini se présente ainsi comme le Chaucer du cinéma, celui qui collecte les genres et les sous-genres, les rafraîchit un peu et en conserve un petit catalogue, sans craindre le plagiat ou la copie.
Un lourd silence pèse sur le film. C’est particulièrement marquant dans le deuxième conte que Pasolini choisit d’adapter et même de transposer. Ce conte correspond chez Chaucer au conte du Frère mendiant, dont le protagoniste était un huissier d’Église à la cupidité sans limite et sans scrupule, extorquant de l’argent aux miséreux, pratiquant le proxénétisme pour faire condamner les clients de ses putains. Croisant le chemin d’un bailli entièrement vêtu de vert, il se vante devant lui de ses scélératesses, puis, en sa compagnie, va accuser mensongèrement une veuve pour lui soutirer de l’argent. Celle-ci lui dit d’aller au diable. Le bailli demande à l’huissier s’il veut se repentir. Ce dernier refuse. L’huissier révèle son vrai visage, c’est un démon. Il entraîne l’huissier avec lui en Enfer pour lui faire subir d’indicibles tortures. Pasolini conserve ce récit tel quel mais il ajoute une sorte de prologue. L’huissier travaille pour des Inquisiteurs. Il épie les ébats cachés d’homosexuels pour mieux les dénoncer. On imagine que, comme l’huissier de Chaucer, celui de Pasolini emploie probablement lui-même les jeunes hommes qui se prostituent auprès de ses futures victimes. Ceux qui peuvent payer sont relaxés.
Ceux qui sont trop pauvres sont conduits au bûcher. S’ensuit une terrible scène où, devant le silence et l’immobilité absolus des clercs, des Seigneurs, des dames et du peuple, un des homosexuels est traîné au bûcher. Il hurle et se démène. Derrière le public, Franco Citti, le Diable du conte, seul à parler et à bouger, alpague la foule pour vendre des beignets. Personne ne réagit ni ne se retourne vers lui. Très étrangement, à partir du moment où le condamné a été déposé sur les fagots de bois, il ne hurle plus, et quand le feu s’empare de lui, on ne le voit ni se convulser ni crier. Le plan est très large, nous le voyons donc de loin, mais nous nous apercevons assez explicitement que l’acteur a été remplacé par un mannequin, pas très ressemblant. Et si ce “trucage” ne venait pas du cinéaste et de son équipe, mais d’ailleurs ? Pourquoi le condamné cesse-t-il de crier, pourquoi ne bouge-t-il pas ? Aurait-il été remplacé au dernier moment par un mannequin, comme Isaac remplacé par un bélier ou Iphigénie par une biche au moment de leur sacrifice ? C’est peut-être, dans tout le film, la seule intervention du Ciel, au milieu de toutes ces incursions de l’Enfer. Les beignets que le diable propose à la foule anticipent la repentance qu’il proposera plus tard à l’huissier. Mais comme ce dernier, la foule reste de marbre.
Ibid.
Ce silence est donc le silence de la damnation. La froideur d’un monde incapable d’entendre les hurlements des condamnés ou les pleurs d’une veuve parce qu’il est fasciné par le spectacle de leurs souffrances. Ici la dichotomie entre la vue et l’ouïe a une signification intensément morale. Ce monde est silencieux parce que les hommes ne sont plus capables d’écouter, ils sont absorbés par la vue et par un type de vue particulier, le spectacle. Ce vendeur de beignet qui passe dans la foule fait beaucoup penser aux vendeurs ambulants qui circulaient dans les cinémas, au moment où étaient diffusées les actualités. Cette foule silencieuse qui regarde, c’est la foule des spectateurs du cinéma, de la télévision, des informations, qui se repaît d’images violentes avec fascination mais sans la moindre empathie. Ce silence est celui d’un monde où les êtres ne se parlent plus, purs consommateurs grégaires. Le début du conte de la Bourgeoise de Bath, dans le film de Pasolini, nous en donne la clef. On voit la bourgeoise être culbutée sans tendresse par son mari qui souffle bruyamment. Dans un premier plan on ne voit pas leurs visages : le cul du mari se démène entre les cuisses de la femme. Puis on aperçoit son visage, à elle, mais celui de son mari reste enfoui dans son épaule. Elle finit par s’agacer : “Allons, allons, mon mari. Tu sais que nous les femmes avons besoin de bavarder.” Le mari lui pose la main sur la bouche en soupirant “Chut !” “Mon cul ! répond-t-elle, je ne suis pas à ta disposition.” Pourtant le mari finit sa besogne et s’effondre, les yeux révulsés, mort.
Ce silence est donc le silence de la damnation. La froideur d’un monde incapable d’entendre les hurlements des condamnés ou les pleurs d’une veuve parce qu’il est fasciné par le spectacle de leurs souffrances. Ici la dichotomie entre la vue et l’ouïe a une signification intensément morale. Ce monde est silencieux parce que les hommes ne sont plus capables d’écouter, ils sont absorbés par la vue et par un type de vue particulier, le spectacle. Ce vendeur de beignet qui passe dans la foule fait beaucoup penser aux vendeurs ambulants qui circulaient dans les cinémas, au moment où étaient diffusées les actualités. Cette foule silencieuse qui regarde, c’est la foule des spectateurs du cinéma, de la télévision, des informations, qui se repaît d’images violentes avec fascination mais sans la moindre empathie. Ce silence est celui d’un monde où les êtres ne se parlent plus, purs consommateurs grégaires. Le début du conte de la Bourgeoise de Bath, dans le film de Pasolini, nous en donne la clef. On voit la bourgeoise être culbutée sans tendresse par son mari qui souffle bruyamment. Dans un premier plan on ne voit pas leurs visages : le cul du mari se démène entre les cuisses de la femme. Puis on aperçoit son visage, à elle, mais celui de son mari reste enfoui dans son épaule. Elle finit par s’agacer : “Allons, allons, mon mari. Tu sais que nous les femmes avons besoin de bavarder.” Le mari lui pose la main sur la bouche en soupirant “Chut !” “Mon cul ! répond-t-elle, je ne suis pas à ta disposition.” Pourtant le mari finit sa besogne et s’effondre, les yeux révulsés, mort.
Ce passage donne la clef de la morale du film. La sexualité n’est plus ce jeu innocent et fragile qu’elle était dans le Décaméron, elle est devenue machinale et machinique, brutale et sans âme. Elle se fait en silence, bestialement, elle est pure consommation du corps les autres. Les hommes et les femmes ne se parlent plus, ni avant, ni pendant, ni après le rapport sexuel, parce qu’ils ne sont plus des sujets et ne se considèrent plus comme tels. D’où le grand silence où sont plongés tous ces corps emboîtés. Si on observe les nombreuses scènes de sexe du film, on remarquera que dans la plupart un personnage prend son plaisir en bourrinant le corps de son partenaire qui, lui, demeure immobile et même amorphe. C’est le cas du roi qui déflore sa jeune fiancée parfaitement immobile dans le premier conte, des homosexuels qui sodomisent les gitons en secret dans le deuxième, de ce mari s’agitant sur sa bourgeoise, mais aussi, ensuite, de la bourgeoise elle-même masturbant énergiquement son futur nouveau mari indifférent et somnolent.
Autant de scénettes pornographiques illustrant la fameuse phrase de Lacan, prononcée 4 ans avant le film : “Il n’y a pas de rapport sexuel.” Dans cette phrase, c’est le mot “rapport” qu’il faut souligner. Lacan ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’acte sexuel, mais que cet acte n’est précisément pas un rapport, que les deux êtres qui font l’amour ne se rencontrent pas dans un plaisir commun, n’unissent pas leurs envies et n’ont à aucun moment accès à la vérité de l’autre et de son désir. Chacun fait l’amour avec une projection fantasmatique de l’autre, chacun reste donc seul. Plus tristement encore, dans ce film, l’autre est un produit, un morceau de viande sur lequel on se soulage et se dépense. De la pure consommation. Et cette consommation tue. Après avoir sauté sa femme, le mari meurt d’épuisement. Pasolini montre un monde, non pas celui du XIVème siècle de Chaucer, mais bien le sien, le nôtre, où les sociétés occidentales crèvent de leur consumérisme, se suicident par saturation de consommation.
Nous arrivons au cœur du projet Pasolinien. Une semaine après son assassinat le Corriere de la Serra publie un texte où celui-ci abjure sa Trilogie de la vie. L’analogie avec Chaucer abjurant ses vers et son texte par le traitement qui est réservé à son propre personnage est frappante ! Avant de formuler cette abjuration, Pasolini avait pour projet, à travers sa trilogie médiévale, de répondre à la marchandisation des corps par la pornographie et le consumérisme généralisé en filmant des personnages “à la nudité insolemment naturelle”, comme l’écrit Marcos Uzal dans Les Cahiers du cinéma. C’est ce que nous soulignions dans notre précédent article sur le Décaméron. Dans ce premier film, Pasolini filme ses personnages comme à l’aube des temps. Si le sexe est pour eux si spontané, c’est qu’il est sans honte et sans arrière-pensée, qu’il se fait en riant, qu’il est toujours une découverte (découverte du plaisir par les nonnes, par les adolescents sur le balcon), le Décaméron était le film de la sexualité innocente et pour cela impunie (les amoureux sur le balcon sont pardonnés par les parents), de la sexualité comme jeu adolescent entre des personnages trop simples (voire simplets) pour témoigner de la moindre perversion. On se rappelle cette bouleversante image de l’adolescente s’endormant sur le balcon en tenant dans sa petite main le sexe fragile de son amant, tous deux fébriles et heureux, vulnérables et innocents, très beaux, comme à l’aube des temps.
Dans Les Contes de Canterbury, tout a changé. La sexualité n’a plus rien de naturel, de simple, d’enthousiaste. Il lui faut des scénarios, des fantasmes, des perversions, pour jouir. Pour bien le faire comprendre, Pasolini réarrange un peu le récit de Chaucer. Dans le conte du poète anglais, le Vendeur d’indulgence commençait par lister, en les condamnant fermement, les vices de ses héros : la luxure, la gloutonnerie, leur ivrognerie, leurs blasphèmes, etc. :
Nous arrivons au cœur du projet Pasolinien. Une semaine après son assassinat le Corriere de la Serra publie un texte où celui-ci abjure sa Trilogie de la vie. L’analogie avec Chaucer abjurant ses vers et son texte par le traitement qui est réservé à son propre personnage est frappante ! Avant de formuler cette abjuration, Pasolini avait pour projet, à travers sa trilogie médiévale, de répondre à la marchandisation des corps par la pornographie et le consumérisme généralisé en filmant des personnages “à la nudité insolemment naturelle”, comme l’écrit Marcos Uzal dans Les Cahiers du cinéma. C’est ce que nous soulignions dans notre précédent article sur le Décaméron. Dans ce premier film, Pasolini filme ses personnages comme à l’aube des temps. Si le sexe est pour eux si spontané, c’est qu’il est sans honte et sans arrière-pensée, qu’il se fait en riant, qu’il est toujours une découverte (découverte du plaisir par les nonnes, par les adolescents sur le balcon), le Décaméron était le film de la sexualité innocente et pour cela impunie (les amoureux sur le balcon sont pardonnés par les parents), de la sexualité comme jeu adolescent entre des personnages trop simples (voire simplets) pour témoigner de la moindre perversion. On se rappelle cette bouleversante image de l’adolescente s’endormant sur le balcon en tenant dans sa petite main le sexe fragile de son amant, tous deux fébriles et heureux, vulnérables et innocents, très beaux, comme à l’aube des temps.
Dans Les Contes de Canterbury, tout a changé. La sexualité n’a plus rien de naturel, de simple, d’enthousiaste. Il lui faut des scénarios, des fantasmes, des perversions, pour jouir. Pour bien le faire comprendre, Pasolini réarrange un peu le récit de Chaucer. Dans le conte du poète anglais, le Vendeur d’indulgence commençait par lister, en les condamnant fermement, les vices de ses héros : la luxure, la gloutonnerie, leur ivrognerie, leurs blasphèmes, etc. :
“Dans les Flandres jadis était une bande
De jeunes gens qui menaient folle vie :
Jeux de hasard et d’argent, bordels, tavernes
(…)
Font leur entrée des danseuses acrobates
Aux formes élancées, de jeunes hôtesses,
Des harpistes, des putes, des vendeuses de gâteaux,
Toutes autant de suppôts du diable venus
Allumer, attiser l’ardente luxure,
Fidèle associée de la gloutonnerie.”
“Dans les Flandres jadis était une bande
De jeunes gens qui menaient folle vie :
Jeux de hasard et d’argent, bordels, tavernes
(…)
Font leur entrée des danseuses acrobates
Aux formes élancées, de jeunes hôtesses,
Des harpistes, des putes, des vendeuses de gâteaux,
Toutes autant de suppôts du diable venus
Allumer, attiser l’ardente luxure,
Fidèle associée de la gloutonnerie.”
S’ensuit un long serment sur les différents péchés pratiqués par la bande. Pasolini synthétise habilement tout cela en mettant en scène un bordel assez spécial, proche de celui du Balcon de Genet ou de Belle de jour de Kessel puis de Bunuel, où dans chaque chambre une putain satisfait la perversion particulière de son client. Fellations, insultes, fille nubile à qui on glisse des pièces d’argent dans la bouche, masochisme (“Dis-moi que tu es ma reine” demande le client à la prostituée qui s’apprête à lui fouetter les fesses), et, cerise sur le gâteau, parodie d’amour (le client répète “Mon amour, ma colombe” à la putain, puis, ayant joui, la délaisse comme une vulgaire chaussette). Ce dernier cas est glaçant car il semble affirmer que l’amour lui-même est devenu une perversion parmi d’autres, un scénario fantasmatique qui n’a pas d’autre but que la jouissance passagère. Cette synthèse du propos de Chaucer, qui résume tous les vices en un lieu, constitue bien sûr un ajout de sens. La sexualité a bien perdu son innocence, la jouissance ne peut être atteinte que par le scénario fantasmatique, que par la perversion, la projection de l’autre dans un archétype, une figure, un rôle qui n’est pas lui. Dans le conte du Régisseur, les deux étudiants jouissent à l’idée de coucher avec la fille et la femme du meunier qui les arnaqués. Encore un scénario, encore un plaisir qui ne découle pas de la rencontre innocente des corps mais de la frustration sociale.
La sexualité des Contes de Canterbury est donc éparpillée entre les perversions fantasmatiques et le consumérisme brut et machinal. La Bourgeoise de Bath change régulièrement de mari comme de besoins, car après tout le polyamour c’est faire correspondre une pluralité de partenaires à une pluralité de besoins, et réduire le partenaire à ce besoin partiel. Le personnage de la Bourgeoise de Bath est décisif, parce qu’il dénonce, au-delà de la pornographie généralisée dans laquelle nous fait sombrer la société de consommation, le rôle qu’a joué dans cette marchandisation des corps la prétendue “libération sexuelle” qui bat son plein dans ces années post-1968.
S’ensuit un long serment sur les différents péchés pratiqués par la bande. Pasolini synthétise habilement tout cela en mettant en scène un bordel assez spécial, proche de celui du Balcon de Genet ou de Belle de jour de Kessel puis de Bunuel, où dans chaque chambre une putain satisfait la perversion particulière de son client. Fellations, insultes, fille nubile à qui on glisse des pièces d’argent dans la bouche, masochisme (“Dis-moi que tu es ma reine” demande le client à la prostituée qui s’apprête à lui fouetter les fesses), et, cerise sur le gâteau, parodie d’amour (le client répète “Mon amour, ma colombe” à la putain, puis, ayant joui, la délaisse comme une vulgaire chaussette). Ce dernier cas est glaçant car il semble affirmer que l’amour lui-même est devenu une perversion parmi d’autres, un scénario fantasmatique qui n’a pas d’autre but que la jouissance passagère. Cette synthèse du propos de Chaucer, qui résume tous les vices en un lieu, constitue bien sûr un ajout de sens. La sexualité a bien perdu son innocence, la jouissance ne peut être atteinte que par le scénario fantasmatique, que par la perversion, la projection de l’autre dans un archétype, une figure, un rôle qui n’est pas lui. Dans le conte du Régisseur, les deux étudiants jouissent à l’idée de coucher avec la fille et la femme du meunier qui les arnaqués. Encore un scénario, encore un plaisir qui ne découle pas de la rencontre innocente des corps mais de la frustration sociale.
La sexualité des Contes de Canterbury est donc éparpillée entre les perversions fantasmatiques et le consumérisme brut et machinal. La Bourgeoise de Bath change régulièrement de mari comme de besoins, car après tout le polyamour c’est faire correspondre une pluralité de partenaires à une pluralité de besoins, et réduire le partenaire à ce besoin partiel. Le personnage de la Bourgeoise de Bath est décisif, parce qu’il dénonce, au-delà de la pornographie généralisée dans laquelle nous fait sombrer la société de consommation, le rôle qu’a joué dans cette marchandisation des corps la prétendue “libération sexuelle” qui bat son plein dans ces années post-1968.
Pasolini a toujours considéré la révolution des mœurs qui s’est jouée autour de 1968 dans de nombreux pays occidentaux comme une profonde escroquerie et un terrible fléau. Il le savait dès 1968 et n’a jamais été dupe. Le 16 juin 1968 il publiait dans le journal l’Espresso un poème attaquant violemment les étudiants petits-bourgeois. Il s’était déjà exclamé : “Lorsque hier (…) vous vous êtes battus avec les policiers, moi je sympathisais avec les policiers. Car les policiers sont fils de pauvres. Ils viennent de sous-utopies, paysannes et urbaines.” Il n’y eut pour lui dans cette révolte étudiante aucun véritable enjeu social, elle ne cristallisait pas la lutte des classes. Il ne s’agissait que d’une révolte intergénérationnelle, interne à la bourgeoisie : les jeunes bourgeois se révoltent contre leurs pères en prétendant porter les intérêts des ouvriers. Or, en portant l’attention sur la libération sexuelle et des mœurs, c’est la question sociale qu’ils détournaient et qu’ils reléguaient au second plan. Mais ils ne pêchent pas que par omission, car cette révolution sexuelle va accompagner la société de consommation en accomplissant une véritable standardisation des modes de vie, en faisant de la réussite matérielle (qu’elle soit économique ou sexuelle) le modèle et la valeur unique. Le paysan va être enjoint à désirer la même chose que le bourgeois : un frigo, une voiture, et puis bien sûr, toujours plus de sexe.
La société traditionnelle, avec sa diversité de croyances, de valeurs, de coutumes, de langues, disparaît au profit de la recherche uniforme du plaisir, de la partouze généralisée. Derrière la tolérance sexuelle s’esquisse l’injonction d’une performance qui va trier et hiérarchiser les êtres. En perdant sa sacralité, la valeur du corps devient flottante, objet de spéculations et d’enchères, définie par les fluctuations de la concurrence. Le corps doit sans cesse « prouver » sa valeur, par ses performances, plus aucune sacralité ne la garantit. Et, comme l’a souligné également Brigitte Fontaine dans sa chanson “Les Babas”, ceux et surtout celles qui refusaient de se soumettre à cette injonction de forniquer avec tout le monde se voyaient taxés de “non-libérés”, “d’aliénés”. La libération en question consistant à rendre son corps disponible à tous (ou plutôt à quelques-uns, les plus beaux, les plus riches, les mieux pourvus sur le marché de l’amour, comme l’a bien décrit Houellebecq dans ses premiers romans, étendant le domaine de la lutte, de la compétition, à la sphère amoureuse et conjugale) à le faire entrer dans un vaste marché du cul. Pasolini voyait même dans cette soumission aux diktats de la marchandisation des corps un nouveau fascisme, s’exclamant même : “Hitler revient !”
D’ailleurs, on notera qu’à plusieurs moments, le Moyen-Âge anglais de Pasolini se met à ressembler aux Etats-Unis ou à l’Europe occidentale des années 1960 et 1970. Les convives du premier conte, avachis dans leurs étoffes si criardes qu’elles paraissent psychédéliques (les magnifiques créations du costumier génial Danilo Donati), hébétés dans une brume qui rappelle la fumée du chillum, ressemblent à s’y méprendre à des hordes de hippies défoncés. Et les armures des chevaliers qu’on aperçoit dans les rues du conte du Vendeur d’indulgence sont très explicitement inspirées par les uniformes des CRS. Le CRS, dernier chevalier courtois face au satanique hippie ? ll se peut que le conservatisme de Pasolini aille jusque-là !
La Bourgeoise de Bath, déjà chez Chaucer, était une sorte de porte-parole avant-gardiste de cette révolution sexuelle :
D’ailleurs, on notera qu’à plusieurs moments, le Moyen-Âge anglais de Pasolini se met à ressembler aux Etats-Unis ou à l’Europe occidentale des années 1960 et 1970. Les convives du premier conte, avachis dans leurs étoffes si criardes qu’elles paraissent psychédéliques (les magnifiques créations du costumier génial Danilo Donati), hébétés dans une brume qui rappelle la fumée du chillum, ressemblent à s’y méprendre à des hordes de hippies défoncés. Et les armures des chevaliers qu’on aperçoit dans les rues du conte du Vendeur d’indulgence sont très explicitement inspirées par les uniformes des CRS. Le CRS, dernier chevalier courtois face au satanique hippie ? ll se peut que le conservatisme de Pasolini aille jusque-là !
La Bourgeoise de Bath, déjà chez Chaucer, était une sorte de porte-parole avant-gardiste de cette révolution sexuelle :
“Je veux consacrer la fleur de mon âge
Aux œuvres de chair, aux fruits du mariage.
Dites-moi, d’autre part, à quelle fin
Furent créés les organes génitaux
Et les êtres si parfaitement membrés.”
Et de la polygamie ou du polyamour :
“Je crois bien qu’Abraham était un saint,
Et Jacob aussi, autant que je sache.
Or, l’un comme l’autre eut plus de deux femmes.
Et ce fut le cas de bien d’autres saints.”
“Je veux consacrer la fleur de mon âge
Aux œuvres de chair, aux fruits du mariage.
Dites-moi, d’autre part, à quelle fin
Furent créés les organes génitaux
Et les êtres si parfaitement membrés.”
Et de la polygamie ou du polyamour :
“Je crois bien qu’Abraham était un saint,
Et Jacob aussi, autant que je sache.
Or, l’un comme l’autre eut plus de deux femmes.
Et ce fut le cas de bien d’autres saints.”
Or, tous les maris de la bourgeoise de Bath sont au fond décevants, silencieux, bestiaux ou brutaux, quand ils ne sont pas tout bonnement indifférents. Cette nouvelle conjugalité ressemble beaucoup à de la prostitution, puisqu’elle se fait sans amour et à la chaîne.
Le Décaméron et Les Contes de Canterbury s’opposent dans la filmographie de Pasolini comme l’amour innocent, la sexualité “insolemment naturelle” et l’amour perverti, marchandisé, consumériste. Nous verrons plus tard comment Les Mille et une nuits s’inscrivent dans cette structure. Quand Pasolini “abjure” sa trilogie dans son fameux article, la noirceur même des Contes de Canterbury ne lui paraît plus suffisante et c’est l’ensemble du projet qui lui apparaît vain :
“Même la réalité des corps innocents a été violée, manipulée, trafiquée par le pouvoir consumériste. Ils ne se rendent pas compte que la libération sexuelle, au lieu de donner légèreté et bonheur aux jeunes et aux enfants, les a rendus malheureux et fermés, et par conséquent présomptueux et agressifs.”
Or, tous les maris de la bourgeoise de Bath sont au fond décevants, silencieux, bestiaux ou brutaux, quand ils ne sont pas tout bonnement indifférents. Cette nouvelle conjugalité ressemble beaucoup à de la prostitution, puisqu’elle se fait sans amour et à la chaîne.
Le Décaméron et Les Contes de Canterbury s’opposent dans la filmographie de Pasolini comme l’amour innocent, la sexualité “insolemment naturelle” et l’amour perverti, marchandisé, consumériste. Nous verrons plus tard comment Les Mille et une nuits s’inscrivent dans cette structure. Quand Pasolini “abjure” sa trilogie dans son fameux article, la noirceur même des Contes de Canterbury ne lui paraît plus suffisante et c’est l’ensemble du projet qui lui apparaît vain :
“Même la réalité des corps innocents a été violée, manipulée, trafiquée par le pouvoir consumériste. Ils ne se rendent pas compte que la libération sexuelle, au lieu de donner légèreté et bonheur aux jeunes et aux enfants, les a rendus malheureux et fermés, et par conséquent présomptueux et agressifs.”
Au fond, Pasolini s’accuse d’avoir fait de la pornographie sans le vouloir. En dévoilant ces corps innocents, il les a exhibés, en voulant en faire un modèle, il les a livrés à la pâture publique. L’innocence aurait consisté à les laisser en paix, dans la fraîcheur de leur amour, et non à les inscrire dans un discours, à mêler leur amour à une rhétorique. Ses films vont pouvoir être instrumentalisés par les chantres de la libération sexuelle qui mettront en avant leur liberté de ton, leur absence de pudeur, la facilité et le naturel avec lesquels ils montrent la nudité et la sexualité pour en faire autant d’apologies de la sexualité ouverte et débridée comme accès au bonheur. Même les Contes de Canterbury continuent de mettre en scène de nombreux jeunes gens simples et naïfs, cherchant encore à s’aimer dans ce monde sinistre : la jeune reine échappant à son mari lubrique pour s’abandonner amoureusement dans les bras d’un jeune homme, la fille de meunier s’offrant en toute innocence à l’étudiant, en prenant pour de l’amour ce qui n’est que simple vengeance contre son père. Ces tentatives sont fondées sur des malentendus et échouent tristement, mais elles existent encore et, d’une certaine manière, alimentent l’illusion selon laquelle il y a encore de l’amour dans cette sexualité débridée.
Pasolini s’en veut d’avoir servi cette illusion et c’est la raison pour laquelle il abjurera sa trilogie par son texte et par son dernier film : Salo ou les 120 journées de Sodome, où la sexualité n’est plus que domination, cruauté, néantisation d’autrui.
Au fond, Pasolini s’accuse d’avoir fait de la pornographie sans le vouloir. En dévoilant ces corps innocents, il les a exhibés, en voulant en faire un modèle, il les a livrés à la pâture publique. L’innocence aurait consisté à les laisser en paix, dans la fraîcheur de leur amour, et non à les inscrire dans un discours, à mêler leur amour à une rhétorique. Ses films vont pouvoir être instrumentalisés par les chantres de la libération sexuelle qui mettront en avant leur liberté de ton, leur absence de pudeur, la facilité et le naturel avec lesquels ils montrent la nudité et la sexualité pour en faire autant d’apologies de la sexualité ouverte et débridée comme accès au bonheur. Même les Contes de Canterbury continuent de mettre en scène de nombreux jeunes gens simples et naïfs, cherchant encore à s’aimer dans ce monde sinistre : la jeune reine échappant à son mari lubrique pour s’abandonner amoureusement dans les bras d’un jeune homme, la fille de meunier s’offrant en toute innocence à l’étudiant, en prenant pour de l’amour ce qui n’est que simple vengeance contre son père. Ces tentatives sont fondées sur des malentendus et échouent tristement, mais elles existent encore et, d’une certaine manière, alimentent l’illusion selon laquelle il y a encore de l’amour dans cette sexualité débridée.
Pasolini s’en veut d’avoir servi cette illusion et c’est la raison pour laquelle il abjurera sa trilogie par son texte et par son dernier film : Salo ou les 120 journées de Sodome, où la sexualité n’est plus que domination, cruauté, néantisation d’autrui.
Qui dit fin de l’innocence dit fin de l’impunité. Le Décaméron était le film des péchés innocents et impunis, pardonnés avec le sourire par des anges miséricordieux. Pasolini a d’ailleurs sciemment choisi d’écarter du film certaines histoires de vengeance terrifiantes qu’on pouvait trouver chez Boccace. Même le terrible usurier, Ciappelleto, grâce à sa ruse, obtenait l’absolution de la part de son confesseur, sur son lit de mort, malgré une vie pour le moins dissolue et frénétiquement peccamineuse. La Naples de Pasolini était le territoire des petites magouilles, des petits arrangements, qu’on pratique même touchant le Salut. Cette terre napolitaine médiévale ne connaît pas encore le caractère implacable du contrat, de l’obligation marchande qui veut que tout se paye précisément parce que tout s’achète. Au contraire, dans Les Contes de Canterbury, presque tous les contes choisis par Pasolini partagent plus ou moins la même structure : une faute est commise puis le coupable est châtié. L’huissier est catapulté en Enfer pour sa cupidité. L’amant qui s’est moqué du soupirant de sa maîtresse finit avec un fer rouge planté dans le derrière. Le mari violent voit son nez méchamment mordu. Le prêtre cupide se fait péter sur les doigts quand il veut récupérer l’argent.
Les trois débauchés s’entretuent, là encore en raison de leur cupidité, etc. Même le cuisinier boute-en-train aux farces bon enfant est expédié piloris. Si le monde consumériste est fasciste, pour Pasolini, c’est parce que derrière sa façade libertaire, il s’avère profondément répressif. Dans ce monde tout s’achète, plus rien n’est sacré, mais, par la même occasion, tout a un coût, chacun doit exécuter son contrat, sous peine d’être sévèrement châtié. Avec le sacré disparaît la miséricorde. Même Chaucer n’était pas si impitoyable, puisqu’avec “Mellibée”, le conte qu’il assumait en son nom propre, il faisait la longue apologie du pardon. On trouve même chez Chaucer un contrat non rempli, une dette non payée qui n’est pas punie. Dans le conte du …, une femme mariée vertueuse promet à un soupirant qu’elle se donnera à lui s’il parvient à faire disparaître tous les rochers de la plage. Le soupirant a recours à un nécromant pour concocter une potion hallucinogène, qui fait croire à la bonne épouse que les rochers ont effectivement disparu. Apprenant cela, le mari de l’infortunée dupe accepte de livrer sa femme, fou de douleur. Touché par la sincérité et par la vertu de ce couple, le soupirant renonce à jouir des faveurs de la femme qu’il aime. Mais Pasolini ne choisit pas d’adapter ces contes-là.
Ibid.
On pourrait soutenir que ce n’est que justice : il est bon que la cupidité, la scélératesse, la malhonnêteté, la méchanceté, soient châtiées. Mais ce n’est pas leur caractère moral qu’on retient à la vue de ces châtiments. Symboliquement, ces punitions touchent presque systématiquement au derrière, au “cul”, mot cher à Chaucer comme à Pasolini, au cul sous toutes ses formes. Le débauché empoisonné pris d’une mortelle diarrhée finit mort dans ses excréments, l’amant moqueur se retrouve le derrière calciné, le prêtre cupide se fait péter sur les doigts (suprême humiliation si on en croit Chaucer), le soupirant insistant se fait péter sur le visage, etc. etc. Et si tout cela n’était pas assez clair, l’Enfer lui-même, représenté à la fin du film, trouve son épicentre dans le cul du Diable, où barbote l’ordre des Frères de l’Enfer, que le Diable, en soulevant sa queue, défèque en d’interminables floppées.
Là-dessus, Chaucer et Pasolini sont sur la même ligne. Et ce dernier cercle de l’Enfer qu’est le rectum du Malin est bien une idée de Chaucer. On se rappelle que l’Huissier fut rendu fou de rage par le conte du Frère, celui où un huissier finit par subir des tortures infinies en Enfer. Il réplique donc par un prologue où il raconte qu’un frère visite l’Enfer. Celui-ci s’étonne, devant les supplices qu’il contemple, de ne repérer parmi les damnés aucun de frère. L’ange qui l’accompagne le détrompe bien vite :
On pourrait soutenir que ce n’est que justice : il est bon que la cupidité, la scélératesse, la malhonnêteté, la méchanceté, soient châtiées. Mais ce n’est pas leur caractère moral qu’on retient à la vue de ces châtiments. Symboliquement, ces punitions touchent presque systématiquement au derrière, au “cul”, mot cher à Chaucer comme à Pasolini, au cul sous toutes ses formes. Le débauché empoisonné pris d’une mortelle diarrhée finit mort dans ses excréments, l’amant moqueur se retrouve le derrière calciné, le prêtre cupide se fait péter sur les doigts (suprême humiliation si on en croit Chaucer), le soupirant insistant se fait péter sur le visage, etc. etc. Et si tout cela n’était pas assez clair, l’Enfer lui-même, représenté à la fin du film, trouve son épicentre dans le cul du Diable, où barbote l’ordre des Frères de l’Enfer, que le Diable, en soulevant sa queue, défèque en d’interminables floppées.
Là-dessus, Chaucer et Pasolini sont sur la même ligne. Et ce dernier cercle de l’Enfer qu’est le rectum du Malin est bien une idée de Chaucer. On se rappelle que l’Huissier fut rendu fou de rage par le conte du Frère, celui où un huissier finit par subir des tortures infinies en Enfer. Il réplique donc par un prologue où il raconte qu’un frère visite l’Enfer. Celui-ci s’étonne, devant les supplices qu’il contemple, de ne repérer parmi les damnés aucun de frère. L’ange qui l’accompagne le détrompe bien vite :
“”Satan, expliqua-t-il, a une queue
Plus large que la voile d’un très grand bateau.
Relève ta queue, Satan ! Ordonna-t-il.
Montre ton cul et fais voir à ce frère
Où se trouve le nid des frères en Enfer.”
Alors dans un très court espace de temps
Comme un essaim d’abeilles surgit d’une ruche,
Du cul du diable se mit à s’envoler,
Une nuée de frères, au moins vingt mille
Ils allèrent se répandre dans tout l’Enfer
Pour revenir aussi vite que possible
Se nicher en rampant dans son derrière.
Il rabaissa la queue et se tint coi.”
“”Satan, expliqua-t-il, a une queue
Plus large que la voile d’un très grand bateau.
Relève ta queue, Satan ! Ordonna-t-il.
Montre ton cul et fais voir à ce frère
Où se trouve le nid des frères en Enfer.”
Alors dans un très court espace de temps
Comme un essaim d’abeilles surgit d’une ruche,
Du cul du diable se mit à s’envoler,
Une nuée de frères, au moins vingt mille
Ils allèrent se répandre dans tout l’Enfer
Pour revenir aussi vite que possible
Se nicher en rampant dans son derrière.
Il rabaissa la queue et se tint coi.”
Les damnés sont châtiés par le cul et d’ailleurs l’Enfer est un vaste cul cramoisi. Chez Pasolini, cette obsession culière constitue l’apothéose de l’apocalypse consumériste. Nous l’avons dit, une société qui s’abîme dans la consommation, pour Pasolini, en crève. Elle crève d’indigestion, de diarrhée, elle est si saturée par sa goinfrerie qu’elle se retrouve ensevelie sous les pharaoniques monceaux de merdes que sa voracité, que sa gloutonnerie dans tous les domaines, produisent. Celui qui consomme trop chie trop et finit noyé dans ses excréments. Il est intéressant de noter à quel point ce propos est partagé, à peu près au même moment, par Marco Ferreri. Les Contes de Canterbury sort en 1972, La Grande bouffe en 1973. Tous deux racontent le destin mortel du consumérisme, l’alliance de la consommation et de la mort à travers la merde. Les mangeurs maniaques de La Grande bouffe crèvent un par un de leurs excès. Avant même qu’ils trépassent, la cuvette de la salle de bain explose et ils se retrouvent à patauger dans leur propre merde, engloutis par ses flots impétueux comme par un nouveau Déluge. Ici, Pasolini a déjà un pied dans Salo, où la sexualité, la mort et la merde forment les trois sacrements du cauchemar moderne, sacrements qui ne cessent de s’allier, de se confondre et de s’intervertir. Comme chez Sade et donc comme dans Salo, Les Contes de Canterbury mettent en scène la confusion des fonctions sexuelles et fécales : la femme qui pète sur son soupirant, le débauché qui urine sur ses commensaux après avoir forniqué, etc. Voici la prophétie pasolinienne : à force de surconsommer, vous finirez engloutis par vos propres déchets, par vos propres déjections. ▪
Les damnés sont châtiés par le cul et d’ailleurs l’Enfer est un vaste cul cramoisi. Chez Pasolini, cette obsession culière constitue l’apothéose de l’apocalypse consumériste. Nous l’avons dit, une société qui s’abîme dans la consommation, pour Pasolini, en crève. Elle crève d’indigestion, de diarrhée, elle est si saturée par sa goinfrerie qu’elle se retrouve ensevelie sous les pharaoniques monceaux de merdes que sa voracité, que sa gloutonnerie dans tous les domaines, produisent. Celui qui consomme trop chie trop et finit noyé dans ses excréments. Il est intéressant de noter à quel point ce propos est partagé, à peu près au même moment, par Marco Ferreri. Les Contes de Canterbury sort en 1972, La Grande bouffe en 1973. Tous deux racontent le destin mortel du consumérisme, l’alliance de la consommation et de la mort à travers la merde. Les mangeurs maniaques de La Grande bouffe crèvent un par un de leurs excès. Avant même qu’ils trépassent, la cuvette de la salle de bain explose et ils se retrouvent à patauger dans leur propre merde, engloutis par ses flots impétueux comme par un nouveau Déluge. Ici, Pasolini a déjà un pied dans Salo, où la sexualité, la mort et la merde forment les trois sacrements du cauchemar moderne, sacrements qui ne cessent de s’allier, de se confondre et de s’intervertir. Comme chez Sade et donc comme dans Salo, Les Contes de Canterbury mettent en scène la confusion des fonctions sexuelles et fécales : la femme qui pète sur son soupirant, le débauché qui urine sur ses commensaux après avoir forniqué, etc. Voici la prophétie pasolinienne : à force de surconsommer, vous finirez engloutis par vos propres déchets, par vos propres déjections. ▪
Ibid.