Pier Paolo Pasolini, Les Mille et Une Nui
Le Matérialisme du merveilleux :
Il a beaucoup été dit que Pasolini, d’après ses propres mots, avait réalisé des Mille et une nuits “réalistes”, choisissant d’ignorer en grande partie l’Orient magique et fourmillant de djinns qui envoûte si puissamment l’imaginaire des lecteurs occidentaux.
Le Matérialisme du merveilleux :
Il a beaucoup été dit que Pasolini, d’après ses propres mots, avait réalisé des Mille et une nuits “réalistes”, choisissant d’ignorer en grande partie l’Orient magique et fourmillant de djinns qui envoûte si puissamment l’imaginaire des lecteurs occidentaux.
Dans Les Mille et une nuits, il existe en effet, superposé au monde humain, un monde féérique, appelé parfois “royaume de Salomon”. Selon les contes, il y aurait eu en effet deux créations, la création où vivent les descendants d’Adam, notre monde, et la création du “royaume de Salomon”. La figure du roi d’Israël, fils de David, dépassa rapidement la culture juive. Le récit de la visite que lui rendit une reine du royaume de Saba (au sud-ouest de l’Arabie, dans l’actuel Yémen, qui signifie en arabe “sud-ouest”) comprend sûrement un fond de vérité. La légende raconte que la reine vint lui proposer de résoudre des énigmes, thème folklorique fréquent dans l’Antiquité quand il s’agissait de prouver la réputation de sagesse de certains grands souverains. Le Coran lui-même narre cette rencontre sous des couleurs poétiques.
Ce récit coranique est le résultat d’une réappropriation par le monde arabe, par l’intermédiaire de la culture grecque, de la figure du légendaire souverain dont l’aura surnaturelle ne cessait de croître sous la plume des écrivains et des historiographes. Flavius Josèphe, dans ses Antiquités judaïques, écrites en 93 de notre ère, laissa entendre que Salomon avait, durant son règne, exploré tous les domaines du savoir dont “l’art de combattre les démons pour l’utilité et la guérison des hommes”, pratiquant à tour de bras l’exorcisme et les incantations. Comme l’écrit Maxime Rondinson dans Le roi Salomon ou les maîtres du regard : art et médecine en Éthiopie : “Dans la recherche de remèdes et de secours pour affronter les souffrances et les difficultés de la vie, les humains, dans la peine, autrefois comme aujourd’hui, mettent au second plan l’appartenance confessionnelle des dispensateurs potentiels du salut ou du moins du soulagement.”
La réputation magique du souverain s’était ensuite diffusée progressivement grâce au Testament de Salomon, œuvre chrétienne intégrant un texte juif ancien, qui fut traduite et conservée en grec, en syriaque et en hébreu. On pouvait y apprendre de nombreuses techniques pour se protéger des démons et gagner une prise sur eux. Il y est écrit que Salomon avait pu bâtir le temple en mettant les maçons au travail grâce aux pouvoirs magiques d’un anneau et d’un sceau que lui avait confiés l’archange saint Michel. Il n’est donc pas étonnant que les récits du cycle salomonien aient pénétré jusqu’en Arabie et en Éthiopie. Le Coran revient ainsi à maintes reprises sur les vertus du roi magicien, le désignant comme un de ceux qui ont reçu une révélation divine. Les troupes de Salomon, djinns, hommes et oiseaux, défilent. La huppe virevoltante à sa tête porte un message qui exhorte la reine de Saba et son peuple, adorateurs du soleil, à embrasser le monothéisme. La reine va à lui et se soumet à Allah après un épisode obscur où elle prend les dalles de cristal de son palais pour une pièce d’eau et, retroussant sa robe, découvre ses jambes pour la traverser. Le thème proliféra ensuite en pays musulmans, au point que Salomon, son anneau miraculeux et son peuple de djinns irriguent profondément les intrigues et les sortilèges des Mille et une nuits.
Il est vrai que, dans toute la première moitié du film, Pasolini semble gommer tous les éléments merveilleux des contes, tout le peuple du “royaume du roi Salomon”, avec ses escouades de djinns et de bonnes fées, ses tortues géantes et ses goules grimaçantes. Or, quand le cinéaste employa à propos de son film le terme de “réalisme”, il ne souhaitait en rien l’opposer au merveilleux et définir le réalisme uniquement comme ce qui ne déroge en rien aux lois supposées connues de la nature, comme ce qui est conforme à l’expérience quotidienne que l’on fait du monde.
“Un personnage du film dit que la vérité n’est pas seulement dans un rêve, mais dans plusieurs rêves. Le réalisme, c’est le matériel. Il n’y a rien de faux, tout est réel. Mais le matériel est organisé de façon onirique. C’est aussi le cas dans le texte des Mille et une nuits où il y a beaucoup de choses très réelles, très vraies, quotidiennes.” (Pier Paolo Pasolini, entretien avec René Régent pour “Les Matinées de France Culture”, 1974).
La réputation magique du souverain s’était ensuite diffusée progressivement grâce au Testament de Salomon, œuvre chrétienne intégrant un texte juif ancien, qui fut traduite et conservée en grec, en syriaque et en hébreu. On pouvait y apprendre de nombreuses techniques pour se protéger des démons et gagner une prise sur eux. Il y est écrit que Salomon avait pu bâtir le temple en mettant les maçons au travail grâce aux pouvoirs magiques d’un anneau et d’un sceau que lui avait confiés l’archange saint Michel. Il n’est donc pas étonnant que les récits du cycle salomonien aient pénétré jusqu’en Arabie et en Éthiopie. Le Coran revient ainsi à maintes reprises sur les vertus du roi magicien, le désignant comme un de ceux qui ont reçu une révélation divine. Les troupes de Salomon, djinns, hommes et oiseaux, défilent. La huppe virevoltante à sa tête porte un message qui exhorte la reine de Saba et son peuple, adorateurs du soleil, à embrasser le monothéisme. La reine va à lui et se soumet à Allah après un épisode obscur où elle prend les dalles de cristal de son palais pour une pièce d’eau et, retroussant sa robe, découvre ses jambes pour la traverser. Le thème proliféra ensuite en pays musulmans, au point que Salomon, son anneau miraculeux et son peuple de djinns irriguent profondément les intrigues et les sortilèges des Mille et une nuits.
Il est vrai que, dans toute la première moitié du film, Pasolini semble gommer tous les éléments merveilleux des contes, tout le peuple du “royaume du roi Salomon”, avec ses escouades de djinns et de bonnes fées, ses tortues géantes et ses goules grimaçantes. Or, quand le cinéaste employa à propos de son film le terme de “réalisme”, il ne souhaitait en rien l’opposer au merveilleux et définir le réalisme uniquement comme ce qui ne déroge en rien aux lois supposées connues de la nature, comme ce qui est conforme à l’expérience quotidienne que l’on fait du monde.
“Un personnage du film dit que la vérité n’est pas seulement dans un rêve, mais dans plusieurs rêves. Le réalisme, c’est le matériel. Il n’y a rien de faux, tout est réel. Mais le matériel est organisé de façon onirique. C’est aussi le cas dans le texte des Mille et une nuits où il y a beaucoup de choses très réelles, très vraies, quotidiennes.” (Pier Paolo Pasolini, entretien avec René Régent pour “Les Matinées de France Culture”, 1974).
Le réalisme, chez Pasolini, est avant tout un matérialisme, c’est-à-dire une attention aux conditions de vie matérielles des personnages, que ces personnages soient humains ou fantastiques. C’est la raison pour laquelle le fantastique sera bien représenté, dans ses enjeux matériels. La magie est, en un sens, bien plus concrète et matérialiste que l’abstraction des idées. Les transactions qu’elle entretient avec le monde surnaturel se paient, impliquent toujours des sacrifices, des rituels précis, des gestes concrets, des ingrédients déterminés.
Comme l’a montré Max Weber dans sa Sociologie de la vie religieuse, la “magie” relève d’une véritable économie, où les interactions entre l’homme et le divin sont réglementées et quantifiables, où la production d’effets magiques implique toujours une certaine dépense, un certain coût, quand la grâce et le salut du protestantisme, au contraire, se situent au-dessus de tout système de transactions, de toute “technique” pratique.
Dans le dernier tiers du film, alors même que la représentation de l’Orient du cinéaste semblait clairement s’orienter dans une direction presque documentaire, proche du cinéma ethnographique à la Jean Rouche, les éléments fantastiques se mettent à pulluler, envahissant le métrage presque tous en même temps, comme si Pasolini avait sciemment cherché à les tasser à la fin, à les réserver pour ce dernier tiers : un djinn vole dans les airs et se télétransporte, une armure au sommet d’une île provoque des tempêtes, un jeune homme est transformé en singe, etc.
On a l’impression, d’une certaine manière, que le fantastique ne peut intervenir, ne peut être libéré, déchaîné, qu’à l’issue d’un certain parcours dans le réel, qu’il faut, en quelque sorte, le mériter. Le merveilleux ne saurait être immédiat, il ne peut plus être l’apanage d’un exotisme oriental mais demande de la part du spectateur un certain cheminement, une certaine habituation de l’œil, avant de se dévoiler. Le fantastique est un secret précieux, qu’il faut apprendre à voir à l’issue d’une trajectoire spirituelle, pas une sirène racoleuse pour touriste en mal d’irrationnel. Et c’est précisément d’une telle initiation, d’un tel cheminement spirituel qu’il est question dans le film.
Dans le dernier tiers du film, alors même que la représentation de l’Orient du cinéaste semblait clairement s’orienter dans une direction presque documentaire, proche du cinéma ethnographique à la Jean Rouche, les éléments fantastiques se mettent à pulluler, envahissant le métrage presque tous en même temps, comme si Pasolini avait sciemment cherché à les tasser à la fin, à les réserver pour ce dernier tiers : un djinn vole dans les airs et se télétransporte, une armure au sommet d’une île provoque des tempêtes, un jeune homme est transformé en singe, etc.
On a l’impression, d’une certaine manière, que le fantastique ne peut intervenir, ne peut être libéré, déchaîné, qu’à l’issue d’un certain parcours dans le réel, qu’il faut, en quelque sorte, le mériter. Le merveilleux ne saurait être immédiat, il ne peut plus être l’apanage d’un exotisme oriental mais demande de la part du spectateur un certain cheminement, une certaine habituation de l’œil, avant de se dévoiler. Le fantastique est un secret précieux, qu’il faut apprendre à voir à l’issue d’une trajectoire spirituelle, pas une sirène racoleuse pour touriste en mal d’irrationnel. Et c’est précisément d’une telle initiation, d’un tel cheminement spirituel qu’il est question dans le film.
La disparition du merveilleux dans les deux premiers tiers du film ne tient pas seulement aux contes sélectionnés. L’une des premières histoires que Pasolini, intitulée “Conte des Amours de Camaralzaman” dans le texte, est, dans sa version littéraire, clairement un conte merveilleux. Le jeune prince de l’île des enfants de Khaledan, ayant toujours refusé de toucher aux femmes dont il se méfie comme de la peste, est enlevé dans son sommeil par un djinn et une fée et placé dans la couche d’une princesse de Chine endormie.
Le but de cet enlèvement est de départager les deux êtres merveilleux : le djinn est convaincu que la princesse de Chine est la plus belle personne au monde, la fée est persuadée qu’il s’agit du prince. Ils se mettent d’accord pour affirmer que l’être le plus beau sera celui qui provoquera l’amour de l’autre. Le djinn réveille le jeune prince qui s’éprend immédiatement de sa concubine. Une fois le prince rendormi, la fée éveille la princesse qui succombe aux charmes de son concubin. Puis, retombés dans les bras de Morphée, les amants sont à nouveau séparés par leurs malicieux kidnappeurs.
Dans l’adaptation pasolinienne du conte, il n’est question ni de fée, ni de djinn, ni de voyage céleste. Le djinn et la fée sont remplacés par un roi nomade et une femme de sa cour. Alors qu’ils voyagent avec leur caravane, chacun croise de son côté un adolescent, un jeune homme et une jeune femme. La nuit, ils les entraînent dans une case et les réveillent un par un du bout d’un bâton. Chacun, en reprenant conscience, est charmé par la jeune personne couchée à ses côtés et lui fait l’amour à son insu. Non seulement la féerie a été gommée, mais elle a été remplacée par une expérience presque scientifique sur la naissance du désir. Que se passe-t-il quand on enferme dans une case deux jeunes gens qui n’ont jamais connu l’autre sexe ? Le désir est-il automatique ? Tombe-t-on nécessairement amoureux de la première femme ou du premier homme que l’on voit nu(e) de sa vie ? Ces questions et l’expérimentation qu’elles impliquent, digne d’une émission de téléréalité avant l’heure, formaient déjà la problématique de La Dispute de Marivaux, où quatre enfants, deux filles et deux garçons, sont élevés, isolés séparément dans une forêt, dès le berceau, sans rien connaître des autres hommes, à part de leurs deux vieux prescripteurs. On les libère soudainement après des années de solitude, dans le monde des hommes, à la rencontre les uns des autres, pour observer la naissance des sentiments amoureux “à l’état de nature”.
Dans l’adaptation pasolinienne du conte, il n’est question ni de fée, ni de djinn, ni de voyage céleste. Le djinn et la fée sont remplacés par un roi nomade et une femme de sa cour. Alors qu’ils voyagent avec leur caravane, chacun croise de son côté un adolescent, un jeune homme et une jeune femme. La nuit, ils les entraînent dans une case et les réveillent un par un du bout d’un bâton. Chacun, en reprenant conscience, est charmé par la jeune personne couchée à ses côtés et lui fait l’amour à son insu. Non seulement la féerie a été gommée, mais elle a été remplacée par une expérience presque scientifique sur la naissance du désir. Que se passe-t-il quand on enferme dans une case deux jeunes gens qui n’ont jamais connu l’autre sexe ? Le désir est-il automatique ? Tombe-t-on nécessairement amoureux de la première femme ou du premier homme que l’on voit nu(e) de sa vie ? Ces questions et l’expérimentation qu’elles impliquent, digne d’une émission de téléréalité avant l’heure, formaient déjà la problématique de La Dispute de Marivaux, où quatre enfants, deux filles et deux garçons, sont élevés, isolés séparément dans une forêt, dès le berceau, sans rien connaître des autres hommes, à part de leurs deux vieux prescripteurs. On les libère soudainement après des années de solitude, dans le monde des hommes, à la rencontre les uns des autres, pour observer la naissance des sentiments amoureux “à l’état de nature”.
Ibid.
Les Mille et une nuits sont finalement truffées de ce genre d’expériences “sociologiques”. Nous avons déjà évoqué l’éblouissant “Conte du rêveur éveillé”, où un modeste marchand de Bagdad vit, le temps d’une journée, dans la peau du calife Haroun al Rachid. Sans parler des multiples aventures du calife lui-même, déguisé en pêcheur, en marchand, en vagabond, comme un chercheur en sociologie infiltré dans les milieux sur lesquels il doit enquêter. Il est probable que ces expérimentations sociologiques fissent partie des dimensions qui séduisirent particulièrement Pasolini dans les textes de Boccace, Chaucer et des Mille et une nuits. Nous comprenons alors en quoi le fantastique est loin de s’opposer au réalisme et peut même alors se mettre à son service. De même que les fées de Shakespeare jouissent du pouvoir d’inverser les rôles, les sentiments ou les positions sociales des pauvres mortels qui s’égarent dans leurs filets,
les djinns des Mille et une nuits, par leurs pouvoirs abracadabrantesques, créent les conditions de possibilité d’expérimentations rendant possible l’exhibition de rapports sociaux ordinairement voilés par la fixité des hiérarchies et l’immobilisme des ordres. Sans ces entités fantasmagoriques, la réalité serait certainement moins “réelle”, c’est-à-dire plus profondément enlisée dans les illusions qui la noyautent : illusions de la légitimité “de droit divin” des princes, de l’essentialisme des conditions, du “mérite” inhérent à nos qualités. Ces fictions nourrissent ce que Bourdieu appellera “l’esprit de sérieux”, à savoir le fait de croire dur comme fer à la légitimité et à la vérité des oripeaux dont nous affublent nos rôles sociaux : le prince croyant qu’il est prince parce qu’il est effectivement le plus sage et le plus avisé, le magistrat ou le cadi étant persuadé que c’est son sens supérieur de la justice qui justifie le port de son habit et l’occupation de sa charge, etc.
Les Mille et une nuits sont, au bout du compte, plus pascaliennes que bourdieusiennes : si le pouvoir, la sagesse, la justice, ne tiennent au fond qu’à l’habit, au déguisement qui enclenche leur existence symbolique, il n’y a que les demi-habiles pour croire qu’une révolution est nécessaire pour remettre chacun à sa juste place. Il n’y a en réalité pas de “juste place”, de “juste répartition” des postes et des fonctions. Les princes sont aussi fous que les foules, mais les hiérarchies doivent être respectées, non pas pour elles-mêmes, mais parce qu’elles sont le pis-aller d’une vie humaine finie et limitée qui ne trouvera jamais en elle-même les moyens de son propre dépassement, de son propre salut. Seul Dieu peut sauver les hommes et il n’y a rien à attendre d’un bouleversement politique ou d’une révolution. Nous l’avons dit dans notre précédent article, si Shéhérazade sauve l’humanité en sauvant les femmes, elle sauve du même coup le pouvoir du sultan des Indes, en le ramenant à la “raison” et en lui évitant une grave décrédibilisation de son pouvoir.
Évidemment, il n’en va pas de même pour Pasolini. Pasolini croit à la lutte des classes et au juste renversement d’un ordre corrompu par une subversion des valeurs et une révolution du prolétariat. Pasolini, contrairement à Marivaux, ne rétablit pas un quelconque ordre illusoire mais nécessaire à la stabilité sociale. La jeune esclave Zoumourrhoud finira bien reine et réinventera l’amour. Le merveilleux, donc, offre à cette subversion ses armes et sa prise de conscience. Sans les djinns, aucun prince n’occuperait momentanément la place d’un mendiant ou d’un esclave, aucun homme ne vivrait la vie d’un singe, il n’existerait aucune instance pour bousculer l’évidence des hiérarchies et l’immobilisme de la stratification sociale. Il ne faut pas confondre la vraisemblance et le réalisme. La vraisemblance représente le monde tel qu’il nous apparaît, avec ses illusions politiques, sociales, matrimoniales, amoureuses ; le réalisme exhibe les lois secrètes qui régissent ce voile d’illusions. Les djinns sont donc au service du réalisme.
Dans le conte des deux jeunes gens qui découvrent leur sexualité le temps d’une nuit de rêve en contemplant le corps de l’autre endormi, l’”expérience” sociale est avant tout expérience d’un retour à l’état de nature. Les deux jeunes gens n’ont jamais vraiment fréquenté l’autre sexe, en raison de la méfiance et du mépris que leurs préjugés avaient cultivés à son propos. Ils se retrouvent donc comme Adam et Eve à l’aube de l’histoire humaine. Ils vivent l’expérience, pratiquement impossible dans la réalité, d’une pure rencontre de l’autre sexe au moment même où la puberté accomplit son ouvrage. Pasolini croit, ou du moins veut croire, en l’existence d’un amour primitif, innocent, d’une sexualité sauvage et ingénue, celle qu’il met en scène dans le paradis perdu de son Décaméron et que l’univers sombre des Contes de Canterbury avait oubliée. Les jeunes gens se contemplent nus et font l’amour. Comme Adam et Eve au jardin d’Eden, ils ne sont pas gênés par leur nudité. Ils n’en ont pas conscience. De quoi ont-ils d’ailleurs conscience ? Ils font l’amour avec des corps assoupis, comme si l’acte amoureux n’était même pas un acte conscient, mais une sorte de rituel somnambule, libéré de toute réflexivité. Aujourd’hui, cette scène met évidemment mal à l’aise. Ces scènes sexuelles visant des êtres endormis heurtent notre conception du consentement et réveillent de terrifiants souvenirs récents. Ce malaise ne peut se dissiper qu’en concevant qu’au fond, les deux êtres sont aussi endormis l’un que l’autre, qu’ils partagent un rêve orchestré par le roi et sa suivante, qu’ils vivent une sorte d’amour rêvé, ou personne n’est vraiment conscient de ses actes, ou la sexualité est le devenir spontané du corps innocent et nu. Il n’y a là nul péché car il n’y a là nulle “connaissance du Bien du Mal”, le fruit n’a pas été mordu.
Les Mille et une nuits sont, au bout du compte, plus pascaliennes que bourdieusiennes : si le pouvoir, la sagesse, la justice, ne tiennent au fond qu’à l’habit, au déguisement qui enclenche leur existence symbolique, il n’y a que les demi-habiles pour croire qu’une révolution est nécessaire pour remettre chacun à sa juste place. Il n’y a en réalité pas de “juste place”, de “juste répartition” des postes et des fonctions. Les princes sont aussi fous que les foules, mais les hiérarchies doivent être respectées, non pas pour elles-mêmes, mais parce qu’elles sont le pis-aller d’une vie humaine finie et limitée qui ne trouvera jamais en elle-même les moyens de son propre dépassement, de son propre salut. Seul Dieu peut sauver les hommes et il n’y a rien à attendre d’un bouleversement politique ou d’une révolution. Nous l’avons dit dans notre précédent article, si Shéhérazade sauve l’humanité en sauvant les femmes, elle sauve du même coup le pouvoir du sultan des Indes, en le ramenant à la “raison” et en lui évitant une grave décrédibilisation de son pouvoir.
Évidemment, il n’en va pas de même pour Pasolini. Pasolini croit à la lutte des classes et au juste renversement d’un ordre corrompu par une subversion des valeurs et une révolution du prolétariat. Pasolini, contrairement à Marivaux, ne rétablit pas un quelconque ordre illusoire mais nécessaire à la stabilité sociale. La jeune esclave Zoumourrhoud finira bien reine et réinventera l’amour. Le merveilleux, donc, offre à cette subversion ses armes et sa prise de conscience. Sans les djinns, aucun prince n’occuperait momentanément la place d’un mendiant ou d’un esclave, aucun homme ne vivrait la vie d’un singe, il n’existerait aucune instance pour bousculer l’évidence des hiérarchies et l’immobilisme de la stratification sociale. Il ne faut pas confondre la vraisemblance et le réalisme. La vraisemblance représente le monde tel qu’il nous apparaît, avec ses illusions politiques, sociales, matrimoniales, amoureuses ; le réalisme exhibe les lois secrètes qui régissent ce voile d’illusions. Les djinns sont donc au service du réalisme.
Dans le conte des deux jeunes gens qui découvrent leur sexualité le temps d’une nuit de rêve en contemplant le corps de l’autre endormi, l’”expérience” sociale est avant tout expérience d’un retour à l’état de nature. Les deux jeunes gens n’ont jamais vraiment fréquenté l’autre sexe, en raison de la méfiance et du mépris que leurs préjugés avaient cultivés à son propos. Ils se retrouvent donc comme Adam et Eve à l’aube de l’histoire humaine. Ils vivent l’expérience, pratiquement impossible dans la réalité, d’une pure rencontre de l’autre sexe au moment même où la puberté accomplit son ouvrage. Pasolini croit, ou du moins veut croire, en l’existence d’un amour primitif, innocent, d’une sexualité sauvage et ingénue, celle qu’il met en scène dans le paradis perdu de son Décaméron et que l’univers sombre des Contes de Canterbury avait oubliée. Les jeunes gens se contemplent nus et font l’amour. Comme Adam et Eve au jardin d’Eden, ils ne sont pas gênés par leur nudité. Ils n’en ont pas conscience. De quoi ont-ils d’ailleurs conscience ? Ils font l’amour avec des corps assoupis, comme si l’acte amoureux n’était même pas un acte conscient, mais une sorte de rituel somnambule, libéré de toute réflexivité. Aujourd’hui, cette scène met évidemment mal à l’aise. Ces scènes sexuelles visant des êtres endormis heurtent notre conception du consentement et réveillent de terrifiants souvenirs récents. Ce malaise ne peut se dissiper qu’en concevant qu’au fond, les deux êtres sont aussi endormis l’un que l’autre, qu’ils partagent un rêve orchestré par le roi et sa suivante, qu’ils vivent une sorte d’amour rêvé, ou personne n’est vraiment conscient de ses actes, ou la sexualité est le devenir spontané du corps innocent et nu. Il n’y a là nul péché car il n’y a là nulle “connaissance du Bien du Mal”, le fruit n’a pas été mordu.
Il est frappant de comparer cette scène à celle du lupanar des Contes de Canterbury. On se rappelle que la maison close que mettait en scène Pasolini dans le deuxième long-métrage de La Trilogie de la vie offrait une sorte de catalogue de toutes les perversions humaines : sadisme, masochisme, violence, pédophilie, etc. La sexualité corrompue n’est plus possible sans déguisement, sans mise en scène, sans dispositif pervers seul apte à provoquer la jouissance. Le pur éveil amoureux des corps des Mille et une nuits s’oppose fermement aux détours pervers de la jouissance du lupanar chaucerien. La psychanalyse verrait ici, dans la croyance pasolinienne en une sorte d’état spontané, innocent et naturel du désir, une naïveté profonde. Pasolini, très au fait des théories psychanalytiques, comme en témoigne son Oedipe roi, eut sûrement tout à fait conscience de cette naïveté et c’est la raison pour laquelle cette utopie amoureuse n’est représentée que dans un sous-récit, annoncée explicitement comme une fable, une histoire que Zoumourrhoud lit dans un livre. Dans le récit-cadre, que Pasolini présente au fond comme “la réalité”, il n’est pas question de cet état innocent du désir. Le film commence bien avec la représentation d’un marché aux esclaves, ancrant l’histoire dans le monde de la sexualité perverse de consommation et de domination. Or, comme nous l’avons montré dans notre précédent article, cette utopie du désir peut, selon Pasolini, être conquise, à l’issue d’une sorte de parcours initiatique par lequel le marchand occupe momentanément le rôle de l’esclave et l’esclave le rôle du roi. Ce n’est qu’à l’issue de cette subversion, de ce voyage initiatique dans le monde de l’autre, dans l’altérité elle-même, que le désir peut retrouver, si ce n’est son innocence, sa fraîcheur et sa sacralité amoureuse.
Il est frappant de comparer cette scène à celle du lupanar des Contes de Canterbury. On se rappelle que la maison close que mettait en scène Pasolini dans le deuxième long-métrage de La Trilogie de la vie offrait une sorte de catalogue de toutes les perversions humaines : sadisme, masochisme, violence, pédophilie, etc. La sexualité corrompue n’est plus possible sans déguisement, sans mise en scène, sans dispositif pervers seul apte à provoquer la jouissance. Le pur éveil amoureux des corps des Mille et une nuits s’oppose fermement aux détours pervers de la jouissance du lupanar chaucerien. La psychanalyse verrait ici, dans la croyance pasolinienne en une sorte d’état spontané, innocent et naturel du désir, une naïveté profonde. Pasolini, très au fait des théories psychanalytiques, comme en témoigne son Oedipe roi, eut sûrement tout à fait conscience de cette naïveté et c’est la raison pour laquelle cette utopie amoureuse n’est représentée que dans un sous-récit, annoncée explicitement comme une fable, une histoire que Zoumourrhoud lit dans un livre. Dans le récit-cadre, que Pasolini présente au fond comme “la réalité”, il n’est pas question de cet état innocent du désir. Le film commence bien avec la représentation d’un marché aux esclaves, ancrant l’histoire dans le monde de la sexualité perverse de consommation et de domination. Or, comme nous l’avons montré dans notre précédent article, cette utopie du désir peut, selon Pasolini, être conquise, à l’issue d’une sorte de parcours initiatique par lequel le marchand occupe momentanément le rôle de l’esclave et l’esclave le rôle du roi. Ce n’est qu’à l’issue de cette subversion, de ce voyage initiatique dans le monde de l’autre, dans l’altérité elle-même, que le désir peut retrouver, si ce n’est son innocence, sa fraîcheur et sa sacralité amoureuse.
Ibid.
La Mort du désir :
“Initiatique”, c’est peut-être le terme qui définit le mieux le film de Pasolini. Le cinéaste approfondit clairement la dimension spirituelle présente de manière diffuse dans les contes. Les Mille et une nuits de Pasolini ressemblent à d’autres grandes oeuvres extrêmement influentes dans l’univers culturel des années 1960 et 1970, parmi lesquels le cycle chamanique de Carlos Castaneda, où un jeune étudiant occidental, faisant la rencontre d’un sorcier yaqui, accomplit tout un parcours d’initiation magique ou encore les films d’Alejandro Jodorowski, comme El Topo ou La Montagne sacrée, réalisés à peu près en même temps que La Trilogie de la vie (en 1970 et 1973) et mettant en scène les cheminements semés d’épreuves aux marges de la folie de personnages cherchant à atteindre un éveil spirituel. Déjà René Daumal, avec son Mont analogue, avait ouvert la voie. La génération beat l’avait ensuite embrassée, en cherchant sur les routes des déserts américains, ou sur celles du Gange et de Bénarès, une sorte d’épreuve existentielle ultime qui les libérerait de la vie compassée que leur offrait la modernité. Kerouac, avec ses Clochards célestes ou encore les nombreux disciples du Maharishi Mahesh Yogi (allant des Beatles à Andy Kaufman et David Lynch), s’étaient engouffrés dans l’exploration frénétique des spiritualités bouddhistes et hindouistes, au risque, parfois, de les dévoyer au profit de courants New Age occidentalisés qui en altéraient profondément la portée. Cette altération tient notamment, comme le note René Guénon, dans Le Règne de la quantité, en prenant comme exemple l’altération de l’hindouisme par la secte théosophique, à une certaine manière de voir dans l’initiation un enjeu de perfectionnement, d’accomplissement et de dépassement individuel, une espèce de performance, aux dépens de l’évaporation totale du moi exigée par ces traditions. L’influence de tout cet univers culturel explique sûrement le choix par Pasolini de placer un de ses sous-récits dans les temples bouddhistes du Népal. Si l’Inde et la Chine sont souvent évoqués dans les contes arabes, il s’agit de territoires fantasmés, dont les traditions spirituelles et religieuses sont à peine effleurées, voire ignorées. Pasolini, lui, fait intervenir explicitement un univers culturel bouddhiste dans son Orient féérique.
La Mort du désir :
“Initiatique”, c’est peut-être le terme qui définit le mieux le film de Pasolini. Le cinéaste approfondit clairement la dimension spirituelle présente de manière diffuse dans les contes. Les Mille et une nuits de Pasolini ressemblent à d’autres grandes oeuvres extrêmement influentes dans l’univers culturel des années 1960 et 1970, parmi lesquels le cycle chamanique de Carlos Castaneda, où un jeune étudiant occidental, faisant la rencontre d’un sorcier yaqui, accomplit tout un parcours d’initiation magique ou encore les films d’Alejandro Jodorowski, comme El Topo ou La Montagne sacrée, réalisés à peu près en même temps que La Trilogie de la vie (en 1970 et 1973) et mettant en scène les cheminements semés d’épreuves aux marges de la folie de personnages cherchant à atteindre un éveil spirituel. Déjà René Daumal, avec son Mont analogue, avait ouvert la voie. La génération beat l’avait ensuite embrassée, en cherchant sur les routes des déserts américains, ou sur celles du Gange et de Bénarès, une sorte d’épreuve existentielle ultime qui les libérerait de la vie compassée que leur offrait la modernité. Kerouac, avec ses Clochards célestes ou encore les nombreux disciples du Maharishi Mahesh Yogi (allant des Beatles à Andy Kaufman et David Lynch), s’étaient engouffrés dans l’exploration frénétique des spiritualités bouddhistes et hindouistes, au risque, parfois, de les dévoyer au profit de courants New Age occidentalisés qui en altéraient profondément la portée. Cette altération tient notamment, comme le note René Guénon, dans Le Règne de la quantité, en prenant comme exemple l’altération de l’hindouisme par la secte théosophique, à une certaine manière de voir dans l’initiation un enjeu de perfectionnement, d’accomplissement et de dépassement individuel, une espèce de performance, aux dépens de l’évaporation totale du moi exigée par ces traditions. L’influence de tout cet univers culturel explique sûrement le choix par Pasolini de placer un de ses sous-récits dans les temples bouddhistes du Népal. Si l’Inde et la Chine sont souvent évoqués dans les contes arabes, il s’agit de territoires fantasmés, dont les traditions spirituelles et religieuses sont à peine effleurées, voire ignorées. Pasolini, lui, fait intervenir explicitement un univers culturel bouddhiste dans son Orient féérique.
Le cinéaste va représenter le cheminement spirituel à travers deux sous-récits : les histoires de Shahzaman et de Yunan. Shahzaman découvre une trappe secrète sur le chantier où il travaille, qui le conduit à une riche demeure souterraine où une jeune princesse est retenue prisonnière par un démon. Les deux adolescents vivent une nuit d’amour passionnée. À l’aube, la princesse incite Shahzaman à déguerpir avant le retour de son terrifiant geôlier et amant. Par bravade, Shahzaman invoque le démon. Regrettant son geste, il prend la fuite, mais oublie ses babouches. Le démon se matérialise dans la pièce, incarné par Franco Citti, l’acteur fétiche de Pasolini, apparaissant dans pratiquement tous ses films. Ses cheveux sont roux comme la braise.
Il aperçoit les babouches et se lance à la recherche du jeune homme qu’il finit par retrouver grâce au savetier qui lui a vendu ses chaussures. Le démon attrape le mortel inconscient qui l’a fait cocu et le téléporte dans la caverne souterraine. Le mauvais djinn propose alors aux deux amoureux de s’entretuer, en promettant qu’il laissera la vie sauve au survivant. Mais l’amour qui les lie est trop puissant et tous deux s’y refusent courageusement. Pour se venger, le démon tranche à coups de sabre les mains, puis les pieds, puis la tête de la princesse. Il étreint Shahzaman et l’entraîne dans les airs. Après un vertigineux voyage aérien, il le dépose dans le désert et le transforme en chimpanzé.
Ibid.
Ibid.
Il s’agit de la première incursion du fantastique dans le film, le moment où son réalisme, ou plutôt sa “vraisemblance” de façade, explose. Là encore, le réalisme est étroitement connecté au merveilleux, puisque l’irruption du surnaturel coïncide avec l’apparition de Franco Citti, à savoir l’acteur phare de la première période néoréaliste du cinéma de Fellini, héros d’Accatone et personnage de premier plan de Mamma Roma. En sollicitant Franco Citti au moment de bondir dans le surnaturel, Pasolini souligne qu’il n’opère pas là une exception notable à son réalisme revendiqué, mais inscrit ce plongeon dans la continuité profonde de son cinéma. La déviation surnaturelle s’avère en réalité un retour au bercail, un virage vers une zone familière de son univers.
Notons le parallélisme avec le film précédent, Les Contes de Canterbury, où Franco Citti incarnait déjà une entité démoniaque, à savoir le Diable en personne, déguisé en marchand d’indulgences, pour mettre à l’épreuve l’huissier sans scrupule avant de l’entraîner en Enfer. Dans les deux films, Franco Citti prête son visage à la puissance démoniaque qui éprouve les mortels. Mais les résultats des deux expériences sont strictement opposés : dans Les Contes de Canterbury, le démon laissait le choix jusqu’à la dernière seconde à l’huissier, en lui proposant, malgré tous ses péchés, de faire pénitence, comme la statue du Commandeur face à Dom Juan. Mais le mal, plus fort que tout, l’emportait. Le salut était pourtant si facile, si accessible. Dans Les Mille et une nuits, le “mal” qui aurait consisté à tuer la princesse représentait au contraire une solution rendue presque nécessaire par le dilemme mortel proposé par le Démon. Qui aurait pu juger le jeune homme de s’y résoudre ? Mais cette fois, c’est l’amour qui est plus fort que tout. Le mal excusable n’est pas accompli. Le jeune homme sort donc victorieux de l’épreuve proposée par le Démon. L’amour est choisi aux dépens de la vie même, affirmé par-delà la vie. La métamorphose en singe ne relève donc pas en réalité d’un châtiment, mais plutôt d’une étape franchie dans le samsara, le cycle de métempsychoses de Shahzaman. Le Démon ne frappe pas le jeune homme, il l’enlace. Malgré sa brutalité, il l’entraîne dans les airs en le serrant dans ses bras, dans une posture d’un érotisme évident. Un geste de tendresse est dissimulé derrière la colère vengeresse.
Il s’agit de la première incursion du fantastique dans le film, le moment où son réalisme, ou plutôt sa “vraisemblance” de façade, explose. Là encore, le réalisme est étroitement connecté au merveilleux, puisque l’irruption du surnaturel coïncide avec l’apparition de Franco Citti, à savoir l’acteur phare de la première période néoréaliste du cinéma de Fellini, héros d’Accatone et personnage de premier plan de Mamma Roma. En sollicitant Franco Citti au moment de bondir dans le surnaturel, Pasolini souligne qu’il n’opère pas là une exception notable à son réalisme revendiqué, mais inscrit ce plongeon dans la continuité profonde de son cinéma. La déviation surnaturelle s’avère en réalité un retour au bercail, un virage vers une zone familière de son univers.
Notons le parallélisme avec le film précédent, Les Contes de Canterbury, où Franco Citti incarnait déjà une entité démoniaque, à savoir le Diable en personne, déguisé en marchand d’indulgences, pour mettre à l’épreuve l’huissier sans scrupule avant de l’entraîner en Enfer. Dans les deux films, Franco Citti prête son visage à la puissance démoniaque qui éprouve les mortels. Mais les résultats des deux expériences sont strictement opposés : dans Les Contes de Canterbury, le démon laissait le choix jusqu’à la dernière seconde à l’huissier, en lui proposant, malgré tous ses péchés, de faire pénitence, comme la statue du Commandeur face à Dom Juan. Mais le mal, plus fort que tout, l’emportait. Le salut était pourtant si facile, si accessible. Dans Les Mille et une nuits, le “mal” qui aurait consisté à tuer la princesse représentait au contraire une solution rendue presque nécessaire par le dilemme mortel proposé par le Démon. Qui aurait pu juger le jeune homme de s’y résoudre ? Mais cette fois, c’est l’amour qui est plus fort que tout. Le mal excusable n’est pas accompli. Le jeune homme sort donc victorieux de l’épreuve proposée par le Démon. L’amour est choisi aux dépens de la vie même, affirmé par-delà la vie. La métamorphose en singe ne relève donc pas en réalité d’un châtiment, mais plutôt d’une étape franchie dans le samsara, le cycle de métempsychoses de Shahzaman. Le Démon ne frappe pas le jeune homme, il l’enlace. Malgré sa brutalité, il l’entraîne dans les airs en le serrant dans ses bras, dans une posture d’un érotisme évident. Un geste de tendresse est dissimulé derrière la colère vengeresse.
Le malheureux chimpanzé est recueilli par un groupe de voyageurs. Sur le bateau qui les emporte, les marins souhaiteraient écrire leurs mémoires. Le primate se fait alors remarquer en saisissant un parchemin et en commençant y griffonner d’élégants caractères. Le texte voyage de la péninsule arabique jusqu’à la lointaine Inde, où le roi convoque l’auteur de cette calligraphie parfaite. Le singe est baladé triomphalement à travers la ville. La jeune fille du souverain, en l’apercevant, reconnaît en lui la victime de la malédiction jetée par le Démon. Par un rituel magique, elle lui rend son apparence humaine. Mais le contresort a un prix : la princesse se consume sur place, sacrifiant sa vie pour le jeune homme. Bouleversé par cet acte d’amour, Shahzaman, redevenu humain, décide de se faire moine mendiant.
Le merveilleux, ici, a donc les propriétés contraires du deus ex machina. Loin de relever d’une miraculeuse résolution magique des conflits terrestres, il endosse les âpres lois du principe de réalité. L’amour a un prix, un prix mortel. La liberté, la vie humaine, ont également un coût sanglant. La magie elle-même est loin d’être gratuite, elle ne se pratique qu’au prix du sang et du sacrifice. Ce qui est vraiment magique et merveilleux, ce n’est pas planer dans les cieux ou de se transformer en singe, mais d’être prêt à payer le prix de l’amour, à se sacrifier par amour, à sortir de l’amour égoïste de la consommation, de la disponibilité absolue des corps, pour être capable de se sacrifier pour l’autre.
Mais si l’amour est l’instrument du miracle, il n’en constitue pas la finalité. Les sacrifices des deux princesses conduisent Shahzaman a une vie d’ascèse et d’abstinence. Pour s’évader du samsara, du cycle cruel des réincarnations, pour atteindre l’éveil, Shahzaman doit renoncer au désir, renoncer à l’illusion que la quête éperdue des désirs mène au bonheur et à la satisfaction. Dans l’histoire de Shahzaman, l’amour est magique et triomphal, mais surtout impossible. Shahzaman ne peut étreindre une Princesse sans que la mort l’emporte, sans qu’elle se consume entre ses bras. Le sacrifice des deux princesses n’a, ultimement, même pas une signification altruiste, il symbolise l’évaporation des illusions du désir une fois celui-ci assouvi. La satisfaction amoureuse et sexuelle est impossible. À chaque fois que Shahzaman obtient l’objet de son désir, cette satisfaction est immédiatement suivie d’une profonde douleur. Après avoir fait l’amour avec la première princesse, il souffre atrocement de la voir découpée en morceaux. Après avoir obtenu de retrouver sa forme humaine grâce à la seconde, il subit la tragique disparition de sa bienfaitrice. La satisfaction d’être redevenu un homme est gâchée par la culpabilité d’avoir causé la mort d’une femme.
Toute trajectoire initiatique commence par évoluer vers un but avant de prendre conscience que le véritable but, que la quête authentique, est ailleurs. De même que Wilhelm Meister s’aperçoit que les deuils, les romances, les rebondissements qui ont émaillé son aventure et par lesquels il pensait échapper aux projets que son père avait ficelés pour lui, ont en réalité été mis en scène par une société secrète d’amis de son père pour lui faire renoncer à cette existence vagabonde, Shahzaman comprend que les amours qu’il poursuivait à tout prix ont été placés pour son chemin pour lui faire renoncer aux voluptés de l’amour terrestre. L’histoire de Shahzaman possède donc deux niveaux de lecture. Le premier niveau, le niveau apparent, met en scène le triomphe d’un amour vrai, altruiste, sacrificiel, émancipé des petites amours égoïstes et perverses. Mais cet amour absolu ne laisse place qu’à un grand vide, à une souffrance plus profonde encore, plongeant Shahzaman dans des abîmes de culpabilité. La passion amoureuse ne triomphe donc pas, elle est au contraire vaincue. Les illusions de la passion sont battues en brèche une par une et le personnage comprend qu’il ne pourra trouver le bonheur qu’en renonçant à la volonté déchaînée qui conduit les passions humaines.
Le film de Pasolini creuse donc plusieurs sentiers à la fois, épousant bien en cela l’architecture labyrinthique des Mille et une nuits. Si le récit cadre, de Nourredin et Zoumourrhoud, est bien celui de la dernière chance de l’amour, celui qui trouve sa résolution dans le rétablissement d’un amour vrai, sacré et libéré du marché aux esclaves des mesquineries sexuelles, le sous récit de Shahzaman renonce à cette apothéose amoureuse et situe le bonheur dans la dissolution du désir. Les Mille et une nuits bouddhistes apparaîtraient en surimpression derrière Les Mille et une nuits romantiques.
Mais si l’amour est l’instrument du miracle, il n’en constitue pas la finalité. Les sacrifices des deux princesses conduisent Shahzaman a une vie d’ascèse et d’abstinence. Pour s’évader du samsara, du cycle cruel des réincarnations, pour atteindre l’éveil, Shahzaman doit renoncer au désir, renoncer à l’illusion que la quête éperdue des désirs mène au bonheur et à la satisfaction. Dans l’histoire de Shahzaman, l’amour est magique et triomphal, mais surtout impossible. Shahzaman ne peut étreindre une Princesse sans que la mort l’emporte, sans qu’elle se consume entre ses bras. Le sacrifice des deux princesses n’a, ultimement, même pas une signification altruiste, il symbolise l’évaporation des illusions du désir une fois celui-ci assouvi. La satisfaction amoureuse et sexuelle est impossible. À chaque fois que Shahzaman obtient l’objet de son désir, cette satisfaction est immédiatement suivie d’une profonde douleur. Après avoir fait l’amour avec la première princesse, il souffre atrocement de la voir découpée en morceaux. Après avoir obtenu de retrouver sa forme humaine grâce à la seconde, il subit la tragique disparition de sa bienfaitrice. La satisfaction d’être redevenu un homme est gâchée par la culpabilité d’avoir causé la mort d’une femme.
Toute trajectoire initiatique commence par évoluer vers un but avant de prendre conscience que le véritable but, que la quête authentique, est ailleurs. De même que Wilhelm Meister s’aperçoit que les deuils, les romances, les rebondissements qui ont émaillé son aventure et par lesquels il pensait échapper aux projets que son père avait ficelés pour lui, ont en réalité été mis en scène par une société secrète d’amis de son père pour lui faire renoncer à cette existence vagabonde, Shahzaman comprend que les amours qu’il poursuivait à tout prix ont été placés pour son chemin pour lui faire renoncer aux voluptés de l’amour terrestre. L’histoire de Shahzaman possède donc deux niveaux de lecture. Le premier niveau, le niveau apparent, met en scène le triomphe d’un amour vrai, altruiste, sacrificiel, émancipé des petites amours égoïstes et perverses. Mais cet amour absolu ne laisse place qu’à un grand vide, à une souffrance plus profonde encore, plongeant Shahzaman dans des abîmes de culpabilité. La passion amoureuse ne triomphe donc pas, elle est au contraire vaincue. Les illusions de la passion sont battues en brèche une par une et le personnage comprend qu’il ne pourra trouver le bonheur qu’en renonçant à la volonté déchaînée qui conduit les passions humaines.
Le film de Pasolini creuse donc plusieurs sentiers à la fois, épousant bien en cela l’architecture labyrinthique des Mille et une nuits. Si le récit cadre, de Nourredin et Zoumourrhoud, est bien celui de la dernière chance de l’amour, celui qui trouve sa résolution dans le rétablissement d’un amour vrai, sacré et libéré du marché aux esclaves des mesquineries sexuelles, le sous récit de Shahzaman renonce à cette apothéose amoureuse et situe le bonheur dans la dissolution du désir. Les Mille et une nuits bouddhistes apparaîtraient en surimpression derrière Les Mille et une nuits romantiques.
Le Désir de mort :
L’histoire de Yunan suit un trajet similaire. Le prince indien Yunan a grandi dans un riche palais, ignorant complètement le monde. Il décide de partir à l’aventure et embarque en mer. Il fait naufrage et échoue sur une île au sommet de laquelle a été placée une armure de cavalier maléfique qui provoque de terribles tempêtes entraînant la destruction de tous les navires qui l’approchent. Sur un conseil divin, Yunan décoche une flèche à l’armure et renverse la malédiction. Dans les profondeurs de l’île, il découvre une chambre souterraine secrète où est caché un jeune roi de quinze ans. Yunan s’étonne de la terreur du jeune souverain à son arrivée. Celui-ci lui explique qu’une cruelle prédiction lui a annoncé que la première personne qu’il rencontrerait en ce jour provoquerait sa mort. C’est précisément pour cette raison que son père l’a caché sur une île qu’il croyait déserte. Yunan le rassure, promet de le protéger et l’égaie en se baignant avec lui. Tous deux s’endorment côte à côte. Mais, dans la nuit, Yunan, somnambule, plante son poignard dans le dos du garçon. À son réveil, horrifié par son acte, il quitte la caverne et croise sur la plage un cortège transportant un cadavre. Il revêt les habits du mort et devient à son tour un moine mendiant, rejoignant Shahzaman pour partager son errance spirituelle.
Le Désir de mort :
L’histoire de Yunan suit un trajet similaire. Le prince indien Yunan a grandi dans un riche palais, ignorant complètement le monde. Il décide de partir à l’aventure et embarque en mer. Il fait naufrage et échoue sur une île au sommet de laquelle a été placée une armure de cavalier maléfique qui provoque de terribles tempêtes entraînant la destruction de tous les navires qui l’approchent. Sur un conseil divin, Yunan décoche une flèche à l’armure et renverse la malédiction. Dans les profondeurs de l’île, il découvre une chambre souterraine secrète où est caché un jeune roi de quinze ans. Yunan s’étonne de la terreur du jeune souverain à son arrivée. Celui-ci lui explique qu’une cruelle prédiction lui a annoncé que la première personne qu’il rencontrerait en ce jour provoquerait sa mort. C’est précisément pour cette raison que son père l’a caché sur une île qu’il croyait déserte. Yunan le rassure, promet de le protéger et l’égaie en se baignant avec lui. Tous deux s’endorment côte à côte. Mais, dans la nuit, Yunan, somnambule, plante son poignard dans le dos du garçon. À son réveil, horrifié par son acte, il quitte la caverne et croise sur la plage un cortège transportant un cadavre. Il revêt les habits du mort et devient à son tour un moine mendiant, rejoignant Shahzaman pour partager son errance spirituelle.
Ibid.
Avec l’histoire de Yunan, Pasolini retrouve le ressort tragique d’Œdipe roi : c’est en faisant tout pour éviter la cruelle prophétie que les personnages la précipitent. Cette leçon tragique est encore adressée à la volonté déchaînée. Elle enseigne, comme la tragédie de Shahzaman, le nihilisme des fins. Ce n’est qu’en renonçant à toute fin, à tout but, que le bonheur peut être rencontré. Dans les deux histoires, un personnage va découvrir le désir dans une riche cachette souterraine, et dans les deux histoires, cette innocente rencontre du désir conduira inévitablement à la mort violente de l’être qui l’a provoquée. La mort est tapie au bout du désir.
C’est la leçon que Pasolini a retiré des contes arabes, où ce schéma, celui d’un jeune homme qui, en allant chercher l’amour au fond d’un palais ou d’une maisonnée mystérieuse, rencontre la mort violente, est extrêmement fréquent. Combien de contes des Mille et une nuits mettent en scène des embuscades mortelles dissimulées derrière des rendez-vous amoureux ! Une jeune femme séduit des voyageurs pour les conduire dans une maison où ils sont cruellement assassinés ; un homme est humilié, travesti et battu à mort pour plaire à une femme qui se joue de lui, etc. Cette structure narrative est d’ailleurs souvent partagée par le Décaméron de Boccace et Les Contes de Canterbury de Chaucer.
Remarquons que les êtres désirés, aimés, sont toujours, dans le film, rencontrés par leurs jeunes amants dans des palais souterrains, qui ont déjà toutes les allures de cryptes ou d’hypogées, conférant au spectateur l’impression troublante que la mort n’est pas seulement au bout du désir mais que les êtres désirés sont, en réalité, déjà morts, déjà ensevelis, inhumés. Ces rencontres ont des airs de profanation, la jeune princesse ou le jeune prince, ensevelis avec leurs richesses, comme des pharaons, voient leur sommeil éternel troublé par des voyageurs errants tourmentés par la libido. Le désir semble donc, dans Les Mille et une nuits, intimement et consubstantiellement nécrophile. Tout l’Orient, tel que Pasolini le voit, paraît cultiver cette nécrophilie : cette manière d’isoler les femmes, de les voiler, de les séquestrer dans des gynécées, des harems, des sérails, cristallise la superposition de l’objet désiré et de l’objet mort, d’éros et de thanatos.
Remarquons que les êtres désirés, aimés, sont toujours, dans le film, rencontrés par leurs jeunes amants dans des palais souterrains, qui ont déjà toutes les allures de cryptes ou d’hypogées, conférant au spectateur l’impression troublante que la mort n’est pas seulement au bout du désir mais que les êtres désirés sont, en réalité, déjà morts, déjà ensevelis, inhumés. Ces rencontres ont des airs de profanation, la jeune princesse ou le jeune prince, ensevelis avec leurs richesses, comme des pharaons, voient leur sommeil éternel troublé par des voyageurs errants tourmentés par la libido. Le désir semble donc, dans Les Mille et une nuits, intimement et consubstantiellement nécrophile. Tout l’Orient, tel que Pasolini le voit, paraît cultiver cette nécrophilie : cette manière d’isoler les femmes, de les voiler, de les séquestrer dans des gynécées, des harems, des sérails, cristallise la superposition de l’objet désiré et de l’objet mort, d’éros et de thanatos.
Ibid.
Ce caractère secrètement nécrophile de la pulsion amoureuse est particulièrement éclairé par l’histoire de Yunan. Il est clair que Yunan tombe amoureux du jeune prince caché dans l’île secrète. Le bain qu’ils prennent ensemble, nus, riant et jouant en se chatouillant, la couche sur laquelle ils s’allongent tous les deux, côte à côte, presque enlacés, dessinent la mosaïque d’une sexualité que la différence d’âge des deux garçons empêche d’assumer explicitement. Dans l’histoire de Yunan, comme dans celle d’Œdipe, la mort n’est pas un accident tragique survenant de l’extérieur. C’était encore le cas dans le conte de Shahzaman, où l’intervention d’un démon tout-puissant déchargeait les amants de la responsabilité de la violence.
Or, c’est Yunan lui-même qui tue son jeune amant, qui se fait l’instrument du crime, exactement comme c’est Œdipe lui-même qui massacre son père et couche avec sa mère. Dans les deux cas, les crimes sont accomplis dans un état d’inconscience, certes, dans l’ignorance pour Œdipe, et dans le somnambulisme pour Yunan, mais, à l’âge de la psychanalyse, cette inconscience ne peut plus être le résultat malencontreux du hasard ou de la cruauté du destin… Elle forme le sceau, le monogramme d’un désir. Dans le sommeil se dénoue le licol du refoulement et le somnambulisme, comme le rêve, est la ruse déployée pour en contourner les guérites. Dans ce somnambulisme se dépense la pulsion de Yunan, son désir secret : l’assassinat de l’être aimé.
Et si le mauvais djinn, le démon de Shahzaman incarnait la même fonction ? Et si ce mauvais génie était la projection, au sens freudien, de la pulsion du jeune homme. Il est étrange que le démon déchaîne sa violence uniquement sur la jeune princesse et non sur le voyageur qui aurait dû déchaîner l’ire de sa jalousie. Après avoir découpé la princesse en morceaux, le démon étreint Shahzaman, l’entraîne dans les cieux puis le transforme en singe. Cette étrange manière de filmer les corps du jeune homme et du démon étroitement enlacés symbolise une sorte d’union, le rassemblement des deux parties séparées d’un hermaphrodite. Le jeune voyageur au cœur pur et tendre et le démon cruel et meurtrier semblent former une seule et même personne, un tout. Cette fusion des deux dimensions de la personne s’accomplit dans la métamorphose en singe. Le singe, c’est le démon réunit avec l’homme. La figure du singe calligraphe est le glyphe de l’inconscient, à savoir la figure d’un être pulsionnel, animal, qui cependant “s’exprime”, qui n’est pas dénué de langage puisqu’il écrit et qu’il est même remarqué pour son écriture. Il s’exprime, mais de manière détournée. Étrangement, jamais le singe Shahzaman n’écrit sur le parchemin que lui tendent les marins : “Je suis un homme, délivrez-moi”. Il se contente de dessiner d’envoûtants graphèmes en arabesques dont le sens ne sera jamais explicité.
Il écrit pour les autres, pour les marins qui veulent rédiger leurs mémoires, par exemple. Il est obligé d’emprunter le langage d’un autre, les mots d’un autre, pour faire passer son propre message, le message de son humanité, le message qu’il y a du sens derrière les comportements en apparence les plus absurdes, névroses ou psychoses, métaphorisés par les grimaces de singe. L’écriture du singe n’a pas d’autre sens que de signifier l’humanité elle-même par le simple fait qu’”il y a du sens”. Comme Lacan l’avait déjà pointé, le principal “message” de la parole tient moins dans son contenu que dans le simple fait de communiquer, c’est l’aptitude à communiquer, à reconnaître l’autre et à être reconnu par lui dans le rapport discursif, qui est le principal message. Qu’importe ensuite ce qui est dit, le sens des mots. Mais dès que les autres hommes veulent remonter au sens caché derrière la calligraphie, dès qu’ils veulent retrouver l’humain derrière le singe, le signifié derrière le signifiant, l’opération prend un tour fatal. La révélation de l’homme derrière le primate, du sens derrière le calligraphe, cause la mort de la princesse de l’Inde. Et Shahzaman ne retrouve pas la parole avec son apparence humaine, après le sacrifice de la princesse, il s’emmure dans le silence, il se tait, part sur les routes, devient un moine errant, fait vœu d’abstinence et de silence, renonce au langage en même temps qu’à l’amour.
Shahzaman semble châtré par le retour au langage humain, par la perte de la communication calligraphique. Entre la calligraphie et le langage quotidien, ce qui s’est perdu, c’est la singularité du signifiant, sa manière de fonctionner, d’étinceler, indépendamment de la signification. La calligraphie, c’est le jeu autonome du signifiant, devenu une arabesque folle, libre et échevelée, dansant sur le papier. La calligraphie c’est l’émancipation du signe d’une lecture qui ne prête pas attention à lui et le réduit au rôle de simple support du sens. Ce jeu autonome du signifiant est une des voies de la “guérison” qu’a dessinée la psychanalyse lacanienne. L’analysant doit se libérer des signifiants lourds dans lesquels, depuis sa plus tendre enfance, il a été enfermé : “tu es un prince”, “tu n’es qu’un esclave”, “espèce de singe”. Sa souffrance vient souvent de sa manière d’accorder une réalité essentielle, une importance exagérée à leur signification. Mais le rôle de la parole analytique est de se mettre à jouer avec les signifiants indépendamment du sens, de voir qu’ils ne créent pas des effets de sens uniquement dans leur rapport avec leur référent, mais dans leur sonorité même, dans leur consonance avec d’autres signifiants. Les calembours nous révèlent que tel mot, tel nom, nous hante, non en raison de son sens, mais de sa ressemblance sonore avec un autre mot. En détachant le signifiant des lourdes significations qu’il véhicule, l’analysant arrive à comprendre que son “moi” n’est rien d’autre que ce jeu symbolique, que sa “personnalité profonde” n’est pas. Il devient ce singe farceur, jongleur et calligraphe, cet être qui mime, joue et cabriole, sans prendre au sérieux aucune des essences dans lesquelles on voudrait le figer. Le chimpanzé, qui assume de n’avoir aucune identité propre, de n’être estampillé par aucun jugement, lui qui se contente de “singer” les princes, les mendiants, les marchands, lui qui est un jeu libre avec le sens et les essences, symbolise très bien cet état de jeu du moi qui a pris conscience de son pur symbolisme. Seule la grâce du signifiant, de la calligraphie, compte, et plus la profondeur de la signification.
Shahzaman semble châtré par le retour au langage humain, par la perte de la communication calligraphique. Entre la calligraphie et le langage quotidien, ce qui s’est perdu, c’est la singularité du signifiant, sa manière de fonctionner, d’étinceler, indépendamment de la signification. La calligraphie, c’est le jeu autonome du signifiant, devenu une arabesque folle, libre et échevelée, dansant sur le papier. La calligraphie c’est l’émancipation du signe d’une lecture qui ne prête pas attention à lui et le réduit au rôle de simple support du sens. Ce jeu autonome du signifiant est une des voies de la “guérison” qu’a dessinée la psychanalyse lacanienne. L’analysant doit se libérer des signifiants lourds dans lesquels, depuis sa plus tendre enfance, il a été enfermé : “tu es un prince”, “tu n’es qu’un esclave”, “espèce de singe”. Sa souffrance vient souvent de sa manière d’accorder une réalité essentielle, une importance exagérée à leur signification. Mais le rôle de la parole analytique est de se mettre à jouer avec les signifiants indépendamment du sens, de voir qu’ils ne créent pas des effets de sens uniquement dans leur rapport avec leur référent, mais dans leur sonorité même, dans leur consonance avec d’autres signifiants. Les calembours nous révèlent que tel mot, tel nom, nous hante, non en raison de son sens, mais de sa ressemblance sonore avec un autre mot. En détachant le signifiant des lourdes significations qu’il véhicule, l’analysant arrive à comprendre que son “moi” n’est rien d’autre que ce jeu symbolique, que sa “personnalité profonde” n’est pas. Il devient ce singe farceur, jongleur et calligraphe, cet être qui mime, joue et cabriole, sans prendre au sérieux aucune des essences dans lesquelles on voudrait le figer. Le chimpanzé, qui assume de n’avoir aucune identité propre, de n’être estampillé par aucun jugement, lui qui se contente de “singer” les princes, les mendiants, les marchands, lui qui est un jeu libre avec le sens et les essences, symbolise très bien cet état de jeu du moi qui a pris conscience de son pur symbolisme. Seule la grâce du signifiant, de la calligraphie, compte, et plus la profondeur de la signification.
Redevenu humain, redevenu une “intériorité parlante”, Shahzaman est encore plus châtré. Lui qui a fait l’expérience de la libération du langage au profit du jeu libre du signifiant ne veut plus revenir en arrière. Le désir qui l’a fait souffrir et dont il décide de se priver par une ascèse rigoureuse trouve ses voies et ses corridors dans le langage. C’est donc en se retirant du langage qu’il se détournera du désir. Le désir est un langage, l’être désiré est syntagmatique, ce que symbolise bien le découpage en morceaux de la princesse par le démon. En lui tranchant les pieds, les mains puis la tête, le démon assouvit secrètement les voies du fantasme, qui n’est capable d’aimer, au fond, que des objets partiels, le sein, le pied, l’oreille, etc. Le désir inconscient est le désir infantile, qui n’a pas conscience de l’unité et de la cohérence des êtres qui l’entourent et désire uniquement des bouts de corps, des bouts d’être. Et chaque être aimé n’est qu’une concaténation de bouts d’être, de morceaux de corps, désassemblés et réassemblés pour former non pas une personnalité, mais une phrase, un message.
Cette convergence du langage, du désir et de la mort atteint son point culminant dans l’histoire d’Aziz et d’Aziza. Nous reviendrons sur ce dernier conte, le plus passionnant du film, dans notre prochain et dernier article.
Redevenu humain, redevenu une “intériorité parlante”, Shahzaman est encore plus châtré. Lui qui a fait l’expérience de la libération du langage au profit du jeu libre du signifiant ne veut plus revenir en arrière. Le désir qui l’a fait souffrir et dont il décide de se priver par une ascèse rigoureuse trouve ses voies et ses corridors dans le langage. C’est donc en se retirant du langage qu’il se détournera du désir. Le désir est un langage, l’être désiré est syntagmatique, ce que symbolise bien le découpage en morceaux de la princesse par le démon. En lui tranchant les pieds, les mains puis la tête, le démon assouvit secrètement les voies du fantasme, qui n’est capable d’aimer, au fond, que des objets partiels, le sein, le pied, l’oreille, etc. Le désir inconscient est le désir infantile, qui n’a pas conscience de l’unité et de la cohérence des êtres qui l’entourent et désire uniquement des bouts de corps, des bouts d’être. Et chaque être aimé n’est qu’une concaténation de bouts d’être, de morceaux de corps, désassemblés et réassemblés pour former non pas une personnalité, mais une phrase, un message.
Cette convergence du langage, du désir et de la mort atteint son point culminant dans l’histoire d’Aziz et d’Aziza. Nous reviendrons sur ce dernier conte, le plus passionnant du film, dans notre prochain et dernier article.
Pour conclure, si l’on y réfléchit, les contes de Shahzaman et de Yunan suivent pas à pas le labyrinthe de la pulsion de mort décrit par Freud dans Le Malaise dans la culture. Le fondateur de la psychanalyse y repérait, à côté de la pulsion qui pousse l’être humain à se maintenir en vie, une force qui l’entraîne à retourner à l’inorganique, à refuser la vie, à glisser vers tout ce qui peut le ramener à une existence végétative, expliquant le plaisir pris à tous les narcotiques. La pulsion de mort est donc d’abord tournée vers soi-même, elle est d’abord une aspiration à la léthargie, à l’assoupissement, à l’annihilation de soi, entraîné par la souffrance inhérente à toute vie. Notre premier désir, notre première impulsion, n’est-elle pas, à notre naissance, de retourner dans les limbes dont nous avons été violemment extraits ? De refuser cette vie violente, souffrante, dans laquelle nous nous trouvons projetés à notre insu ? Cette pulsion de mort entre alors en conflit avec les pulsions de vie, elle doit donc, pour continuer à exister, à s’assouvir, trouver un détour, une ruse, se concentrer sur un autre objet. Elle va donc se déplacer vers l’autre, vers l’être extérieur, et se muer ainsi en pulsion d’agressivité. Pour aller très vite, cette pulsion d’agressivité nous pousse à nous conduire cruellement avec nos semblables, voire à rechercher leur destruction. C’est contre cette agressivité profondément destructrice et nuisible pour la vie collective que va s’ériger la culture. La culture, inculquée par les surmois de la civilisation, les religions, les morales, va à nouveau ruser avec la pulsion de mort, la détourner, dévier son parcours, en la transformant en culpabilité. En fabriquant cette instance intérieure, le surmoi, cristallisation d’interdits sociaux et familiaux, elle va retourner à nouveau la pulsion violente vers le sujet. Le sujet se sentira coupable, coupable de ses désirs, de ses penchants, il se haïra, se méprisera, ira parfois même jusqu’à se flageller, se châtier, sa pulsion violente reviendra, par cette voie détournée, au bercail, retrouvera son objet originel, à savoir le moi lui-même. C’est toute l’histoire de Shahzaman et de Yunan.
Pour conclure, si l’on y réfléchit, les contes de Shahzaman et de Yunan suivent pas à pas le labyrinthe de la pulsion de mort décrit par Freud dans Le Malaise dans la culture. Le fondateur de la psychanalyse y repérait, à côté de la pulsion qui pousse l’être humain à se maintenir en vie, une force qui l’entraîne à retourner à l’inorganique, à refuser la vie, à glisser vers tout ce qui peut le ramener à une existence végétative, expliquant le plaisir pris à tous les narcotiques. La pulsion de mort est donc d’abord tournée vers soi-même, elle est d’abord une aspiration à la léthargie, à l’assoupissement, à l’annihilation de soi, entraîné par la souffrance inhérente à toute vie. Notre premier désir, notre première impulsion, n’est-elle pas, à notre naissance, de retourner dans les limbes dont nous avons été violemment extraits ? De refuser cette vie violente, souffrante, dans laquelle nous nous trouvons projetés à notre insu ? Cette pulsion de mort entre alors en conflit avec les pulsions de vie, elle doit donc, pour continuer à exister, à s’assouvir, trouver un détour, une ruse, se concentrer sur un autre objet. Elle va donc se déplacer vers l’autre, vers l’être extérieur, et se muer ainsi en pulsion d’agressivité. Pour aller très vite, cette pulsion d’agressivité nous pousse à nous conduire cruellement avec nos semblables, voire à rechercher leur destruction. C’est contre cette agressivité profondément destructrice et nuisible pour la vie collective que va s’ériger la culture. La culture, inculquée par les surmois de la civilisation, les religions, les morales, va à nouveau ruser avec la pulsion de mort, la détourner, dévier son parcours, en la transformant en culpabilité. En fabriquant cette instance intérieure, le surmoi, cristallisation d’interdits sociaux et familiaux, elle va retourner à nouveau la pulsion violente vers le sujet. Le sujet se sentira coupable, coupable de ses désirs, de ses penchants, il se haïra, se méprisera, ira parfois même jusqu’à se flageller, se châtier, sa pulsion violente reviendra, par cette voie détournée, au bercail, retrouvera son objet originel, à savoir le moi lui-même. C’est toute l’histoire de Shahzaman et de Yunan.
En s’enfonçant dans des cavernes souterraines, en s’engageant dans des tempêtes, en partant sur les chemins dangereux, les deux jeunes gens courent à la rencontre de la mort. Ils cherchent, en s’enfonçant dans les hypogées, la douce moiteur du tombeau, où ils voudraient retrouver les délices amniotiques d’une vie inorganique. Mais dans ces hypogées, ils croisent d’autres êtres sur lesquels se déplacent simultanément leur amour et leur violence. Ils provoquent la mort de ces êtres, de tous les êtres aimés qu’ils rencontrent, au point qu’au bout du compte, tenaillés par la culpabilité, ils décident, non pas vraiment de renoncer au désir, mais de retourner leur libido violente contre eux-mêmes, en se sacrifiant par une vie d’ascèse, de silence et de mortification. Le désir érotique et thanatique n’est en réalité pas dépassé dans la sagesse pratique du bouddhisme, il est en réalité simplement détourné, retourné sur soi-même, dans une ascèse autoérotique et mortifère. C’est le troisième niveau de lecture des contes de Shahzaman et de Yunan.
L’amour pur, innocent, sauvage, était une première escroquerie, une première couche d’illusion apparemment tricotée par le film, mais le fantasme d’un dépassement du désir, d’une renonciation à ce dernier dans un éveil bouddhique était peut-être tout aussi naïf, tout aussi illusoire, peut-être que le dernier niveau de réalité, la dernière couche de sens, consiste dans cette ruse morbide de la pulsion.▪
En s’enfonçant dans des cavernes souterraines, en s’engageant dans des tempêtes, en partant sur les chemins dangereux, les deux jeunes gens courent à la rencontre de la mort. Ils cherchent, en s’enfonçant dans les hypogées, la douce moiteur du tombeau, où ils voudraient retrouver les délices amniotiques d’une vie inorganique. Mais dans ces hypogées, ils croisent d’autres êtres sur lesquels se déplacent simultanément leur amour et leur violence. Ils provoquent la mort de ces êtres, de tous les êtres aimés qu’ils rencontrent, au point qu’au bout du compte, tenaillés par la culpabilité, ils décident, non pas vraiment de renoncer au désir, mais de retourner leur libido violente contre eux-mêmes, en se sacrifiant par une vie d’ascèse, de silence et de mortification. Le désir érotique et thanatique n’est en réalité pas dépassé dans la sagesse pratique du bouddhisme, il est en réalité simplement détourné, retourné sur soi-même, dans une ascèse autoérotique et mortifère. C’est le troisième niveau de lecture des contes de Shahzaman et de Yunan.
L’amour pur, innocent, sauvage, était une première escroquerie, une première couche d’illusion apparemment tricotée par le film, mais le fantasme d’un dépassement du désir, d’une renonciation à ce dernier dans un éveil bouddhique était peut-être tout aussi naïf, tout aussi illusoire, peut-être que le dernier niveau de réalité, la dernière couche de sens, consiste dans cette ruse morbide de la pulsion.▪
Ibid.