Ophélie est l’Ève des jeunes noyées, l’héroïne de la première chute dans l’eau comme (et c’est paradoxal pour l’association que nous venons de proposer) l’image de l’innocence poussée à la mort, – dernière image qui parasite le champ symbolique qui se déploie lorsqu’on prononce le nom de la première femme. Ève n’est pas, en effet, dans la tradition, et particulièrement dans la deuxième moitié du XIXe siècle, un modèle d’innocence persécutée : elle est bien davantage celle qui fait chuter, aïeule des femmes fatales plus que des vierges ingénues, des Merteuil plus que des Cécile Volanges. Or c’est toute cette équivoque qui surgit dans la remythification de la chute opérée autour de la figure d’Ophélie et ce, dès la pièce de Shakespeare : un des fossoyeurs ne soulève-t-il pas la possibilité d’un suicide et, de ce fait, d’une interdiction de l’inhumer en terre chrétienne ? La littérature ne formule pas de jugement moral, mais c’est, croyons-nous, une même équivoque que laisse planer la représentation d’un suicide, de sa tentation ou de son soupçon, lorsqu’elle suit les cahots d’une vie tourmentée. Rongées par un mensonge entretenu, enfermées dans la carapace initialement protectrice de cette fuite, Emma Bovary et Mouchette achèvent leur vie romanesque en disparaissant pour échapper au poids qui les écrase. 

Quatre-vingts ans séparent les deux héroïnes de Flaubert et de Bernanos qui ont tous deux conçu cette vie de personnage comme une vaste et irrémédiable fuite en avant, un glissement inévitable, une chute, comme d’un corps qui coule. S’ensuit alors un curieux chassé-croisé entre explicite et implicite : Mouchette rejoue clairement le mouvement (logiquement supposé, il n’est pas raconté par Shakespeare) d’Ophélie glissant dans l’eau, mais sa mort n’est pas explicitement nommée ; à l’inverse, Emma s’est visiblement suicidée en avalant du poison, mais elle meurt dans son lit dévorée de l’intérieur et non immergée dans l’eau. Alors quel rapport entre les deux figures ? Le rapport d’Emma avec l’eau n’a rien d’évident. Risquons cependant l’hypothèse que, par bien des motifs, le récit de Flaubert rejoint le mythe d’Ophélie par l’intermédiaire anticipé de la narration de Bernanos. Certes, les motifs employés, le fussent-ils sous les mêmes termes (la voix, l’étouffement, l’abîme, la plongée…), ne prenaient pas la même signification sous la plume du Normand et sous celle du Lorrain mais le rapprochement littéraire en vaut la chandelle et sa possibilité nous pousse à entrer dans la chute de deux personnages, comme l’ont fait les deux romanciers, laissant ainsi flotter le doux spectre d’Ophélie au-delà d’une imagerie lissée ou d’un cadre amoureux classique.

Isolement. – Ophélie a tout perdu, fors sa virginité. Or elle ne pourra même l’offrir à celui qui s’est promis à elle, ni la laisser défendre par un père décati et ridicule, ni la faire briller aux côtés de la vertu d’un frère plus chevaleresque que le passé qu’il représente. La jeune femme croit perdre le premier, percée de son ironie affublée de folie ; elle subit la mort violente du second ; elle ne peut pleurer avec son frère, parti en France. C’est d’abord cette solitude profonde qui pousse Ophélie à ressasser des pertes successives où elle voit s’évanouir tous les repères de sa vie plus que de simples espérances d’avenir. L’isolement dessine alors le cadre essentiel de sa plongée dans l’eau sous l’ombre du saule qui accompagne ses pleurs. Toute l’histoire de Madame Bovary est aussi celle d’une solitude fondamentale ; celle de Mouchette de même. L’héroïne de Flaubert plonge dans le désenchantement après s’être laissé gagner par les rêveries idéales d’une jeunesse nourrie de romans et d’images d’Epinal. Elle ne rencontre d’autres repères que flottants, ne saurait céder à ceux, plus concrets mais si lourds ! que lui offre Charles, et comprend l’impossible matérialisation des rêves lorsque la sensibilité d’une femme fait fuir ses amants lassés. Sa première velléité de suicide l’amène ainsi à s’isoler dans une mansarde ; la fameuse voix de l’aveugle qui lui rappelle son second adultère avec Léon lui apparaît pour la première fois alors que, seule, elle rentre à Yonville en (mais sans) diligence ; enfin, goûtant l’accalmie du poison qui la dévore, elle ne sent plus de haine pour personne… mais quel amour sent-elle ? La sérénité qui l’habite se bâtit sans doute grâce à la destruction de ses rêves rongés par le poison de la réalité. La petite Mouchette a-t-elle elle-même des rêves ? Tout le lui interdit : une mère alcoolique et étouffante, un père tout aussi ivre et violent, un petit frère qui l’oblige à quitter l’enfance de manière anticipée pour pallier l’absence d’un sein anémique, un village étroit, soupçonneux et au front bas. C’est dès l’espace de l’école que l’on observe l’isolement de la jeune fille qui s’absout du groupe symboliquement harmonisé par les séances de chorale qu’elle brise malignement en se mutilant elle-même, rompant la ligne d’une voix qui est pour elle sa seule pureté. Or ne s’isole-t-elle pas encore d’elle-même, d’un fond qu’elle porte malgré ses élans sauvages, de cette virginité intérieure qu’elle refuse de déflorer pour les oreilles autres et, de ce fait, toujours ennemies ? La méfiance, comme le mépris en Emma, s’est inoculée en Mouchette pour régir sa relation à l’autre, comme un poison dont le dard qui l’a transmis reste insituable.  Et la narration suivra jusqu’au dernier passage, isolé du reste du récit comme un chapitre à part entière, cette solitude que traîne Mouchette au bord de l’étang fatal. Qu’elles sont loin de la douce gentillesse d’Ophélie, ces sombres héroïnes tourmentées de frustration et de rendez-vous manqués ! Mais qu’elles la rejoignent, en-deçà de cette carapace bâtie pour échapper aux souffrances que la réalité les astreignait à porter en elles.

Isolement. – Ophélie a tout perdu, fors sa virginité. Or elle ne pourra même l’offrir à celui qui s’est promis à elle, ni la laisser défendre par un père décati et ridicule, ni la faire briller aux côtés de la vertu d’un frère plus chevaleresque que le passé qu’il représente. La jeune femme croit perdre le premier, percée de son ironie affublée de folie ; elle subit la mort violente du second ; elle ne peut pleurer avec son frère, parti en France. C’est d’abord cette solitude profonde qui pousse Ophélie à ressasser des pertes successives où elle voit s’évanouir tous les repères de sa vie plus que de simples espérances d’avenir. L’isolement dessine alors le cadre essentiel de sa plongée dans l’eau sous l’ombre du saule qui accompagne ses pleurs. Toute l’histoire de Madame Bovary est aussi celle d’une solitude fondamentale ; celle de Mouchette de même. L’héroïne de Flaubert plonge dans le désenchantement après s’être laissé gagner par les rêveries idéales d’une jeunesse nourrie de romans et d’images d’Epinal. Elle ne rencontre d’autres repères que flottants, ne saurait céder à ceux, plus concrets mais si lourds ! que lui offre Charles, et comprend l’impossible matérialisation des rêves lorsque la sensibilité d’une femme fait fuir ses amants lassés. Sa première velléité de suicide l’amène ainsi à s’isoler dans une mansarde ; la fameuse voix de l’aveugle qui lui rappelle son second adultère avec Léon lui apparaît pour la première fois alors que, seule, elle rentre à Yonville en (mais sans) diligence ; enfin, goûtant l’accalmie du poison qui la dévore, elle ne sent plus de haine pour personne… mais quel amour sent-elle ? La sérénité qui l’habite se bâtit sans doute grâce à la destruction de ses rêves rongés par le poison de la réalité. La petite Mouchette a-t-elle elle-même des rêves ? Tout le lui interdit : une mère alcoolique et étouffante, un père tout aussi ivre et violent, un petit frère qui l’oblige à quitter l’enfance de manière anticipée pour pallier l’absence d’un sein anémique, un village étroit, soupçonneux et au front bas. C’est dès l’espace de l’école que l’on observe l’isolement de la jeune fille qui s’absout du groupe symboliquement harmonisé par les séances de chorale qu’elle brise malignement en se mutilant elle-même, rompant la ligne d’une voix qui est pour elle sa seule pureté. Or ne s’isole-t-elle pas encore d’elle-même, d’un fond qu’elle porte malgré ses élans sauvages, de cette virginité intérieure qu’elle refuse de déflorer pour les oreilles autres et, de ce fait, toujours ennemies ? La méfiance, comme le mépris en Emma, s’est inoculée en Mouchette pour régir sa relation à l’autre, comme un poison dont le dard qui l’a transmis reste insituable.  Et la narration suivra jusqu’au dernier passage, isolé du reste du récit comme un chapitre à part entière, cette solitude que traîne Mouchette au bord de l’étang fatal. Qu’elles sont loin de la douce gentillesse d’Ophélie, ces sombres héroïnes tourmentées de frustration et de rendez-vous manqués ! Mais qu’elles la rejoignent, en-deçà de cette carapace bâtie pour échapper aux souffrances que la réalité les astreignait à porter en elles.

Bourdonnements. – Ophélie, raconte la Reine, s’est abandonnée au fil de l’eau en chantant de vieux airs qui la portaient depuis son enfance ; et cette douceur restante l’a portée, gardée de toute violence dans la mort, sinon de toute douleur, submergée qu’elle était par une souffrance parvenue à son sommet, qui n’est plus que douceur fluide. Or ce chant étrange qui affleure jusqu’à l’instant de la disparition sous l’onde traîtreusement apaisante revient à travers les deux héroïnes modernes sans qu’elles le maîtrisent, mais sans qu’elles y cependant soient étrangères. Le « ronflement à modulations stridentes » du tour de Binet rappelle à Emma l’étouffement d’une existence cloîtrée dans son étroitesse prosaïque et la pousse à fuir une vie qui lui échappe : « Le bleu du ciel l’envahissait, l’air circulait dans sa tête creuse, elle n’avait qu’à céder, qu’à se laisser prendre ; et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l’appelait. » Puis la voix de l’aveugle entête de même la jeune femme dans la diligence d’Hivert, et « faible d’abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit, comme l’indistincte lamentation d’une vague détresse ; et, à travers la sonnerie des grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîte creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. » Les modalisations se répètent : « comme une voix furieuse », « l’indistincte lamentation d’une vague détresse », dessinent la petite musique de la Parque qui a revêtu ici le costume d’une sirène. Au tout dernier moment, sur le point de partir définitivement, madame Bovary ne sera plus que bercée par le seul qui l’aimât vraiment et bêtement : « de tous les bruits de la terre Emma n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre cœur [Charles], douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne. » Ce sera là le premier chant liturgique de ses obsèques. « Mais mille fois plus douce la voix qui parlait au cœur de Mouchette. » Le vent et les voix qu’il portait obsédaient déjà la jeune fille au fil de la Nouvelle Histoire ; elles reprennent dans le dernier passage du roman celles des personnes qui la tétanise : la vieille sacristine, Madame… même Arsène, dont elle porte encore la marque indélébile et qu’elle a voulu choisir en alibi de sa peur. Qu’importe de distinguer à chaque fois la parole qui se dit dans ces voix ? Elles ne sont que confuses, comme les « bribes de vieux airs » fredonnées par Ophélie, jusqu’au silence final plus assourdissant encore, car Mouchette a donné à son bourreau ivre la seule note qu’elle ait accepté de chanter correctement. La voix de la narration vient donc se substituer à la voix qui s’est tue et à la voix qui s’est brisée, et y supplée pour l’accompagner dans sa chute.

Bourdonnements. – Ophélie, raconte la Reine, s’est abandonnée au fil de l’eau en chantant de vieux airs qui la portaient depuis son enfance ; et cette douceur restante l’a portée, gardée de toute violence dans la mort, sinon de toute douleur, submergée qu’elle était par une souffrance parvenue à son sommet, qui n’est plus que douceur fluide. Or ce chant étrange qui affleure jusqu’à l’instant de la disparition sous l’onde traîtreusement apaisante revient à travers les deux héroïnes modernes sans qu’elles le maîtrisent, mais sans qu’elles y cependant soient étrangères. Le « ronflement à modulations stridentes » du tour de Binet rappelle à Emma l’étouffement d’une existence cloîtrée dans son étroitesse prosaïque et la pousse à fuir une vie qui lui échappe : « Le bleu du ciel l’envahissait, l’air circulait dans sa tête creuse, elle n’avait qu’à céder, qu’à se laisser prendre ; et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l’appelait. » Puis la voix de l’aveugle entête de même la jeune femme dans la diligence d’Hivert, et « faible d’abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit, comme l’indistincte lamentation d’une vague détresse ; et, à travers la sonnerie des grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîte creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. » Les modalisations se répètent : « comme une voix furieuse », « l’indistincte lamentation d’une vague détresse », dessinent la petite musique de la Parque qui a revêtu ici le costume d’une sirène. Au tout dernier moment, sur le point de partir définitivement, madame Bovary ne sera plus que bercée par le seul qui l’aimât vraiment et bêtement : « de tous les bruits de la terre Emma n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre cœur [Charles], douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne. » Ce sera là le premier chant liturgique de ses obsèques. « Mais mille fois plus douce la voix qui parlait au cœur de Mouchette. » Le vent et les voix qu’il portait obsédaient déjà la jeune fille au fil de la Nouvelle Histoire ; elles reprennent dans le dernier passage du roman celles des personnes qui la tétanise : la vieille sacristine, Madame… même Arsène, dont elle porte encore la marque indélébile et qu’elle a voulu choisir en alibi de sa peur. Qu’importe de distinguer à chaque fois la parole qui se dit dans ces voix ? Elles ne sont que confuses, comme les « bribes de vieux airs » fredonnées par Ophélie, jusqu’au silence final plus assourdissant encore, car Mouchette a donné à son bourreau ivre la seule note qu’elle ait accepté de chanter correctement. La voix de la narration vient donc se substituer à la voix qui s’est tue et à la voix qui s’est brisée, et y supplée pour l’accompagner dans sa chute.

Immersion. – On connaît déjà la fin d’Ophélie, qu’annonce d’ailleurs d’emblée la Reine à Laërte. C’est donc sous le signe terrible de cette issue que l’on écoute le récit poétique inséré par Shakespeare dans sa tragédie qui gagne là une nouvelle profondeur de ton : « Mais bientôt ses vêtements imbibés s’alourdirent et entraînèrent la malheureuse du chant mélodieux aux fanges de la mort. » Le glissement s’opère de manière fluide et le chant prélude à l’engloutissement selon la loi de la sirène. Ainsi la voix de l’éclopé torture Emma de sa mélopée et, déjà, « lui descendait au fond de l’âme comme un tourbillon dans un abîme, et l’emportait parmi les espaces d’une mélancolie sans bornes » – cette mélancolie l’emportera : le gouffre où plonge la jeune femme l’a déjà grevée depuis longtemps, elle entre en elle-même et épouse la matière d’une humeur qui la dévore d’avant le poison. Elle connaît ce sentiment car, dans la mansarde, elle sentait l’aimant de la gravitation intérieure l’attirer vers le pavé gluant d’Yonville : « Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement tirait vers l’abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s’élevait le long des murs, et que le plancher s’inclinait par le bout, à la manière d’un vaisseau qui tangue. » L’élément aquatique intervient comme un appel à rejouer le destin d’Ophélie, catalyse l’effet de vertige, à la fois physique et littéraire, et incite le lecteur à croire à cette issue possible : Emma sait qu’il n’y a « qu’à céder, qu’à se laisser prendre », comme lorsqu’on entre dans un bain. Mais c’est la « confusion de crépuscule » provoquée par le poison de son ennui qui l’emportera in fine, rappelant contre toute attente les agitations maniaques d’un Hamlet que le coucher du jour étouffait, et qui aura communiqué sa folie à celle qu’il n’entendait pas blesser. À son tour, Mouchette a tant quêté la libération, on ne sait quelle libération de ce poids étouffant qu’elle ne semblait pas même envisager clairement dans sa conscience troublée, qu’elle se laisse aller au « joyeux murmure de fête » qui monte soudain comme l’eau le long de son corps et la guide du chant à la fange de l’étang. La pénétration charnelle dans l’eau lui cause d’infinies délices car elle y éprouve la tendresse enfin trouvée, la caresse enfin donnée, l’absence de toute violence dont elle ignorait qu’elle existât pour elle : dans le corps meurtri s’énonce la possibilité d’un souffle. La jeune fille s’abandonne, « se laiss[e] glisser », pénètre le vide qu’ouvre la vie « se dérob[ant] sous elle ». Dès lors, la ressaisie d’Ophélie par Bernanos semble à la fois renoncer et choisir au thème flaubertien : nul emploi du passif, Mouchette n’est pas sujet, elle n’entre pas dans la matière du rêve de mort ; pourtant, c’est plutôt cette matière même qui l’environne, la saisit, « gliss[e le long de sa nuque », « monte[e] à ses narines », comme l’eût souhaité le saint Antoine de Flaubert (« être la matière ! »), et comme le pressent Charles pour sa femme qu’il croit, une fois morte, accablée de « masses infinies », d’un « poids énorme ». 

Immersion. – On connaît déjà la fin d’Ophélie, qu’annonce d’ailleurs d’emblée la Reine à Laërte. C’est donc sous le signe terrible de cette issue que l’on écoute le récit poétique inséré par Shakespeare dans sa tragédie qui gagne là une nouvelle profondeur de ton : « Mais bientôt ses vêtements imbibés s’alourdirent et entraînèrent la malheureuse du chant mélodieux aux fanges de la mort. » Le glissement s’opère de manière fluide et le chant prélude à l’engloutissement selon la loi de la sirène. Ainsi la voix de l’éclopé torture Emma de sa mélopée et, déjà, « lui descendait au fond de l’âme comme un tourbillon dans un abîme, et l’emportait parmi les espaces d’une mélancolie sans bornes » – cette mélancolie l’emportera : le gouffre où plonge la jeune femme l’a déjà grevée depuis longtemps, elle entre en elle-même et épouse la matière d’une humeur qui la dévore d’avant le poison. Elle connaît ce sentiment car, dans la mansarde, elle sentait l’aimant de la gravitation intérieure l’attirer vers le pavé gluant d’Yonville : « Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement tirait vers l’abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s’élevait le long des murs, et que le plancher s’inclinait par le bout, à la manière d’un vaisseau qui tangue. » L’élément aquatique intervient comme un appel à rejouer le destin d’Ophélie, catalyse l’effet de vertige, à la fois physique et littéraire, et incite le lecteur à croire à cette issue possible : Emma sait qu’il n’y a « qu’à céder, qu’à se laisser prendre », comme lorsqu’on entre dans un bain. Mais c’est la « confusion de crépuscule » provoquée par le poison de son ennui qui l’emportera in fine, rappelant contre toute attente les agitations maniaques d’un Hamlet que le coucher du jour étouffait, et qui aura communiqué sa folie à celle qu’il n’entendait pas blesser. À son tour, Mouchette a tant quêté la libération, on ne sait quelle libération de ce poids étouffant qu’elle ne semblait pas même envisager clairement dans sa conscience troublée, qu’elle se laisse aller au « joyeux murmure de fête » qui monte soudain comme l’eau le long de son corps et la guide du chant à la fange de l’étang. La pénétration charnelle dans l’eau lui cause d’infinies délices car elle y éprouve la tendresse enfin trouvée, la caresse enfin donnée, l’absence de toute violence dont elle ignorait qu’elle existât pour elle : dans le corps meurtri s’énonce la possibilité d’un souffle. La jeune fille s’abandonne, « se laiss[e] glisser », pénètre le vide qu’ouvre la vie « se dérob[ant] sous elle ». Dès lors, la ressaisie d’Ophélie par Bernanos semble à la fois renoncer et choisir au thème flaubertien : nul emploi du passif, Mouchette n’est pas sujet, elle n’entre pas dans la matière du rêve de mort ; pourtant, c’est plutôt cette matière même qui l’environne, la saisit, « gliss[e le long de sa nuque », « monte[e] à ses narines », comme l’eût souhaité le saint Antoine de Flaubert (« être la matière ! »), et comme le pressent Charles pour sa femme qu’il croit, une fois morte, accablée de « masses infinies », d’un « poids énorme ».

          Ainsi, Emma ressent la tentation de l’abandon au poids de la matière, celle de son ennui, jusqu’à l’instant où, mourant, elle se dépouille de tout ressentiment qui la maintenait vivante face aux autres. Mouchette vit quant à elle la violence et la méfiance qu’elle ne sait quitter qu’en s’isolant définitivement, trouvant une telle caresse dans l’eau qu’on ne peut conclure qu’à une sortie du monde tant la douceur en semblait bannie. Shakespeare n’a pas choisi de décrire les sensations d’Ophélie, et ses pensées étaient certes trop troublées pour permettre d’y entrer clairement. 

Aussi vit-elle comme une figure tutélaire protégeant celles qui la saluent encore de l’autre côté du fleuve et forment avec elle les hypostases de la souffrance lassée. Ces femmes quêtent la tranquillité, la douceur de bras qui les ont refusées, l’amour qui s’est évanoui à peine touché et qu’elles n’auront jamais connu dans leur existence : Ophélie pour l’avoir perdu, Emma pour l’avoir manqué, Mouchette pour ne l’avoir jamais vu. Comme l’écrit Bachelard, le dernier voyage qu’elles engagent alors se transforme en premier voyage : prime élancée dans la tendresse qu’elles goûtent quand s’achève leur pénible vie. 

Auguste Lepère, eau-forte, illustration pour Joris-Karl Huÿsmans, La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin, Paris, Société de Propagation du Livre d’art, 1901.