(John William Waterhouse, Le Décaméron, 1916).
Dans les années qui suivent l’abominable peste qui a dévoré Florence en 1348, Boccace rédige le Décaméron. On y voit dix jeunes gens, sept jeunes filles et trois jeunes hommes, nobles et courtois, fuir la peste dans un domaine de Fiesole où ils mèneront pendant dix jours une vie paradisiaque coupée du monde. Leurs jeux courtois quotidiens sont couronnés, tous les soirs, par un tournoi d’histoires qu’ils se racontent à tour de rôle, sous la férule du roi ou de la reine du jour. En 1971, Pier Paolo Pasolini inaugure avec son adaptation du Décaméron ce qu’il appellera plus tard sa Trilogie de la vie.
Lorsqu’on compare le Décaméron de Boccace à celui de Pasolini, deux choix adaptatifs de ce dernier frappent aussitôt : le refus de mettre en scène le contexte d’énonciation des nouvelles, c’est-à-dire la peste florentine, la retraite enchantée et paradisiaque à Fiesole et les jeux narratifs des dix jeunes gens. Et, d’une certaine manière, l’apparente réduction de la sensualité boccacienne à une forme de paillardise, ou du moins à sa dimension presque strictement charnelle. Je dis bien apparente, nous y reviendrons.
Dans les nouvelles choisies par Pasolini, l’amour est : soit une tromperie (nouvelle où Andrieu de Pérouse, abusé par une femme qui se fait passer pour sa sœur, se voit voler tout son argent), soit un objet d’échange (nouvelle où des parents surprennent leur fille sur son balcon avec un jeune homme riche et choisissent de taire sa faute et d’étouffer sa honte en échange d’un mariage avec le jeune garçon), soit une pure grivoiserie (nouvelle du prêtre qui prétend pouvoir transformer une femme en jument en la faisant mettre nue et à quatre pattes devant son mari, nouvelle où une épouse, Peronella, se laisse besogner par son amant alors qu’elle fait récurer à son mari le fond d’une outre et s’écriant « Quel bon mari ! Quel bon mari ! Gratte au bon endroit ! »), soit une performance collective qui ne laisse pas la place à la rencontre de deux âmes (le jardinier couchant avec toutes les nonnes du couvent).
Bien sûr, cette grivoiserie est présente chez Boccace, et les nouvelles citées sont fidèlement adaptées, mais elle cohabite dans l’ouvrage avec des récits amoureux bien plus élégiaques et éperdus, où la constance de l’amour est rudement mise à l’épreuve par les péripéties de l’existence, sans se laisser vaincre par ces épreuves. On peut citer la neuvième nouvelle de la deuxième journée où l’épouse d’un riche marchand génois est victime d’une indigne calomnie de la part d’un autre marchand qui prétend avoir couché avec elle en s’étant procuré malignement de fausses preuves (caché dans un coffre, il a pu observer un détail de son anatomie qu’il a rapporté comme preuve de leurs ébats). L’épouse échappe à la mort et reconquiert son honneur pour revenir, six ans plus tard entre les bras de son mari, à qui elle est restée fidèle malgré sa bêtise et sa cruauté.
Si on y réfléchit, ces deux particularités du film sont liées. Le cadre dans lequel les histoires sont racontées (la retraite de Fiesole) est très souvent, pour ne pas dire systématiquement, l’occasion pour les narrateurs de moraliser les histoires contées. La morale en question est loin d’être rigoriste et sentencieuse, elle peut souvent coïncider avec l’apologie des plaisirs voire avec la dénonciation de l’hypocrisie du clergé (« les religieux, archisots pour la plupart, ont d’étranges manières et de curieuses coutumes :
ils croient l’emporter sur quiconque en tout point par leur valeur et leur savoir, alors qu’ils sont fort au-dessous des autres, vu qu’ils ont l’âme assez veule pour ne pas avoir, à la différence du reste des gens, la possibilité d’assurer leur subsistance »). Mais ce qui importe ici et ce que Pasolini a probablement voulu refuser, c’est moins le contenu de la morale que l’existence d’une position moralisatrice surplombante, qui, à l’issue des nouvelles, distribue les bons et les mauvais points, et formule une conclusion sous forme de leçon.
Ce refus de « faire la leçon » chez Pasolini est-il la trace d’une franche immoralité ou amoralité ? Nous ne le pensons pas. L’enjeu est ailleurs. Revenons à ce cadre narratif de Fiesole. Chez Boccace, il possède une véritable portée utopique. Pierre Laurens fait remarquer que la troupe de jeunes gens quitte, au début du récit, l’église Santa Maria Novella, église marquée par les homélies furibondes du dominicain Jacopo Passavanti « dont la muse est la terreur et la matière le bice et l’enfer ». Distributions d’anathèmes, promesses de damnation et litanies pénitentielles pimentent ses sermons survoltés contre la culture courtoise, l’hédonisme et les modèles littéraires chevaleresques issus de la littérature française et provençale.
La retraite de Fiesole, toujours selon Pierre Laurens, apparaît comme une troisième voie, refusant à la fois le rigorisme ecclésiastique, l’ascétisme sévère sur le modèle Vitae patrum mais aussi la débauche obscène dans laquelle Florence martyrisée par la peste s’est embourbée et dont Boccace peint la triste fresque dans son introduction à la première journée : « En cette grande affliction et misère où gisait notre cité, la vénérable autorité des lois, tant divines qu’humaines, s’était comme effondrée et toute dissoute, parce que les ministres et les exécuteurs de ces lois, voués au sort des autres hommes, étaient tous, ou morts, ou malades. »
Sur ce point, il est important de remarquer que, si Boccace s’attarde sur la dénonciation de l’immoralité sexuelle de femmes et d’hommes désespérés, le fond de son propos tient avant tout à la morale sociale et non de la condamnation pénitentielle. Ce qui le choque, ce n’est pas le relâchement des mœurs, c’est la dissolution des liens sociaux provoquée par la crainte de la contamination : « Passons sur le fait que les citoyens s’évitaient les uns les autres, que nul pour ainsi dire n’avait souci de son voisin, que les parents ne se visitaient que rarement ou jamais (…) cette tribulation semait au cœur des hommes et des femmes une telle épouvante que le frère abandonnait le frère, l’oncle le neveu, la sœur le frère, et bien souvent l’épouse le mari ; enfin, chose plus grave et à peine croyable, les pères et les mères répugnaient à rendre visite ou service à leurs propres enfants, comme s’ils n’étaient pas à eux. » Les écarts sexuels des Florentins ne sont donc pas attribués au triomphe peccamineux d’une lubricité interne à la nature humaine chue du Paradis, mais forment l’un des résultats d’un mal social, d’une déchirure du tissu social. L’adultère n’est qu’un symptôme parmi d’autres des préjudices qui naissent du repli sur soi.
Sur ce point, il est important de remarquer que, si Boccace s’attarde sur la dénonciation de l’immoralité sexuelle de femmes et d’hommes désespérés, le fond de son propos tient avant tout à la morale sociale et non de la condamnation pénitentielle. Ce qui le choque, ce n’est pas le relâchement des mœurs, c’est la dissolution des liens sociaux provoquée par la crainte de la contamination : « Passons sur le fait que les citoyens s’évitaient les uns les autres, que nul pour ainsi dire n’avait souci de son voisin, que les parents ne se visitaient que rarement ou jamais (…) cette tribulation semait au cœur des hommes et des femmes une telle épouvante que le frère abandonnait le frère, l’oncle le neveu, la sœur le frère, et bien souvent l’épouse le mari ; enfin, chose plus grave et à peine croyable, les pères et les mères répugnaient à rendre visite ou service à leurs propres enfants, comme s’ils n’étaient pas à eux. » Les écarts sexuels des Florentins ne sont donc pas attribués au triomphe peccamineux d’une lubricité interne à la nature humaine chue du Paradis, mais forment l’un des résultats d’un mal social, d’une déchirure du tissu social. L’adultère n’est qu’un symptôme parmi d’autres des préjudices qui naissent du repli sur soi.
À ce mal social, comme à la sévérité sombre de l’Église, Boccace oppose une perspective proprement politique et utopique. Il ne s’agit pas de passer d’une morale à une autre, de renverser la morale chrétienne en débauche systématique, mais de déplacer les problématiques morales sur le terrain politique, de faire sortir la dénonciation des maux humains de la traque obsessionnelle et violente du péché dans les âmes pour la diriger vers une réflexion utopique sur l’organisation des rapports collectifs. Car c’est bien une petite communauté utopique que forment les dix jeunes narrateurs, et donc l’organisation est tout à fait originale : chaque jour, l’un des dix jeunes gens sera promu roi ou reine de la journée, il se chargera dès lors de mener les divertissements, de diriger les jeux, et de répartir l’ordre de la parole. Tout est là, dans la parole. Comme l’écrit Pierre Laurens : « la vie de ces jeunes gens, faite de beauté, de raffinement, de civilité,
« L’essentiel est que la démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure une histoire dans laquelle les hommes font l’épreuve d’une indétermination dernière, quant au fondement du Pouvoir, de la Loi, et du Savoir, et au fondement de la relation de l’un avec l’autre, sur tous les registres de la vie sociale (partout à la division s’énonçait autrefois, notamment la division entre les détenteurs de l’autorité et ceux qui leur étaient assujettis, en fonction de croyances en une nature des choses ou en un principe surnaturel). Se déploie dans la pratique sociale, à l’insu des acteurs, une interrogation dont nul ne saurait détenir la réponse et à laquelle le travail de l’idéologie, vouée toujours à restituer la certitude, ne parvient pas à mettre un terme. » (Claude Lefort, « La question de la démocratie).
Et le pouvoir n’a pas d’autre mission que d’organiser ce débat.
« L’essentiel est que la démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure une histoire dans laquelle les hommes font l’épreuve d’une indétermination dernière, quant au fondement du Pouvoir, de la Loi, et du Savoir, et au fondement de la relation de l’un avec l’autre, sur tous les registres de la vie sociale (partout à la division s’énonçait autrefois, notamment la division entre les détenteurs de l’autorité et ceux qui leur étaient assujettis, en fonction de croyances en une nature des choses ou en un principe surnaturel). Se déploie dans la pratique sociale, à l’insu des acteurs, une interrogation dont nul ne saurait détenir la réponse et à laquelle le travail de l’idéologie, vouée toujours à restituer la certitude, ne parvient pas à mettre un terme. » (Claude Lefort, « La question de la démocratie).
Et le pouvoir n’a pas d’autre mission que d’organiser ce débat.
D’une certaine manière, c’est cette troisième voie boccacienne que Pasolini, paradoxalement plus conservateur, derrière sa paillardise plus marquée, catholique intermittent et marxiste, va évacuer. Le monde que Pasolini nous peint a beau être charnel, sensuel, populaire, c’est un monde encore dirigé par Dieu.
Entre ces hommes et ces femmes égrillards, truculents, libres, joviaux, qui étrillent les clercs et les autorités, et le monde sacré, celui qui apparaît en rêve au peintre incarné par Pasolini lui-même sous la forme d’une épiphanie de la Vierge entourée d’anges, il n’y a aucun intermédiaire humain, si ce n’est, précisément, ce peintre.
Boccace s’en prenait à l’Église et à ses séides, dénonçait leur méchanceté, leur hypocrisie, leur avarice, leur bêtise, pour proposer une alternative humaine, c’est-à-dire le retour à un modèle athénien fondé sur la délibération dialectique, politique et philosophique, modèle que Boccace avait déjà ressuscité dans les « conversations de jardin » de ses précédents œuvres, le Filocolo et la Comédie des nymphes florentines. Et par là, il était un bien un précurseur de l’humanisme. On nous objectera que nous n’avons pas proprement affaire, dans le Décaméron, à un débat d’idées, mais à une sorte de tournoi de récits visant surtout le loisir. En réalité, l’un n’empêche pas l’autre et il arrive à plusieurs reprises que les nouvelles se répondent et se réfutent, y compris sur le plan théorique. À la fin de la deuxième journée, par exemple, Dionée, après avoir entendu la nouvelle de Philomène illustrant la fidélité d’une épouse face aux injustes soupçons de son mari, développe par son récit une sorte d’illustration antithétique montrant qu’une femme délaissée par son mari peut succomber bien vite à l’adultère :
« Belles dames, il est un point de la nouvelle de la reine, qui, me faisant changer de dessein, m’amène à vous dire une autre nouvelle que j’avais à l’esprit (…) Je parle de ces gens qui, allant par le mone et s’amusant par-ci par-là tantôt avec l’une tantôt avec l’autre, s’imagine que, restées à la maison, leurs femmes gardent les mains pendues à la ceinture, comme si nous ne savions pas, nous qui naissons et grandissons et demeurons au milieu d’elles, de quoi elles sont éprises. » Le sujet peut paraître trivial pour un débat d’idées, il ne l’est pas tant que ça, puisque ce sont finalement des devoirs dus à la femme qu’il est question, celle-ci ne pouvant se résigner à souffrir des obligations de fidélité univoques. Et d’ailleurs, l’amour et la conjugalité ont toujours été des sujets politiques et philosophiques, débattus comme tels aussi bien par Socrate, Aristophane, Sénèque ou plus tard Montaigne dans son très bel essai « Sur des vers de Virgile » (Essais, III, 5).
Mais si Pasolini, lui, reprend à son compte les portraits peu flatteurs d’ecclésiastiques corrompus ou idiots (comme le confesseur de Ciaparello, croyant au baratin de ce pécheur forcené), et plus généralement, la caricature cruelle de toutes les petites autorités terrestres, ce n’est pas pour appeler de ses vœux un ordre humain alternatif, mais pour montrer qu’au fond, il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre le peuple, le petit peuple des humbles, et les figures saintes de la Vierge ou de Jésus.
Mais si Pasolini, lui, reprend à son compte les portraits peu flatteurs d’ecclésiastiques corrompus ou idiots (comme le confesseur de Ciaparello, croyant au baratin de ce pécheur forcené), et plus généralement, la caricature cruelle de toutes les petites autorités terrestres, ce n’est pas pour appeler de ses vœux un ordre humain alternatif, mais pour montrer qu’au fond, il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre le peuple, le petit peuple des humbles, et les figures saintes de la Vierge ou de Jésus.
Je disais plus haut que ce que Pasolini avait refusé, en n’adaptant pas le cadre de narration des nouvelles et les discours moraux qui y étaient énoncés, ce n’était pas le contenu moral de ces discours (qu’il partage en partie) mais la position surplombante, intermédiaire, à partir de laquelle ils étaient prononcés. Au fond, ce que Pasolini rature, c’est l’aristocratie, c’est la haute société florentine à laquelle appartiennent ces dix jeunes gens, et qui vient rire de la bourgeoisie marchande et du petit peuple vulgaire et leur faire la morale. Ça, Pasolini n’en veut pas. Et pourtant, l’œuvre de Boccace constituait déjà en elle-même une ouverture sociologique exceptionnelle : les nouvelles du Décaméron mettent autant en scène des sultans, des princes, des papes que la classe des marchands aventureux, ameutés par l’appât du gain, parcourant les mers pour leurs négoces, ou encore que celle des petits artisans, des jardiniers, des étudiants, des paysans, des fripouilles, des petites moinesses et des petits curetons, qui peuplaient les fabliaux de Rutebeuf, Philippe de Beaumanoir, Huon le Roi et autres moines gyrovagues. Boccace avait fait fi de la compartimentation sociologique des genres littéraires, mêlant des héros courtois à la populace des fabliaux, parfois d’ailleurs pour en inverser les prétendues valeurs.
Certains récits de princes et de sultans relèvent chez Boccace bien plus de la pantalonnade (comme celui du palefrenier qui couche avec la reine pour se faire passer pour le roi, que le roi reconnaît dans la nuit et tond pour le retrouver au matin, mais qui s’en sort en tondant tous ceux qui dormaient avec lui, ou la fille du soudan qui se fait passer pour vierge auprès de son père après avoir connu 9 mariages et des cabrioles sur tous les continents) que d’autres récits où d’authentiques et profondes passions amoureuses unissent des ressortissants de la plèbe. C’est d’ailleurs probablement un des nombreux aspects de l’œuvre de Boccace qui a attiré le cinéaste. Néanmoins, les membres de l’aristocratie florentine conservent chez ce dernier un statut à part, par leur beauté, le raffinement de leurs mœurs (malgré les nombreux rougissements et ambigus soupirs qui leur échappent en écoutant les récits les plus osés), leur courtoisie, et surtout, par l’accès qui leur est donné à ce paradis terrestre que constitue le jardin de Fiesole, explicitement décrit comme tel dans l’introduction à la deuxième journée :
« La vue de ce jardin, de sa belle ordonnance, des plantes et de la fontaine où prenaient leur cours tant de ruisselets, fut d’un tel agrément à chaque dame et aux trois jeunes gens que tous se mirent à proclamer que, si l’on pouvait faire le Paradis sur terre, ils ne verraient pas quelle forme lui donner, sinon celle de ce jardin, et n’arriveraient pas à imaginer d’autre beauté à lui ajouter. »
« La vue de ce jardin, de sa belle ordonnance, des plantes et de la fontaine où prenaient leur cours tant de ruisselets, fut d’un tel agrément à chaque dame et aux trois jeunes gens que tous se mirent à proclamer que, si l’on pouvait faire le Paradis sur terre, ils ne verraient pas quelle forme lui donner, sinon celle de ce jardin, et n’arriveraient pas à imaginer d’autre beauté à lui ajouter. »
On trouve ainsi chez Boccace un monde divisé en deux zones, celle où dix élus pavoisent dans un nouvel Eden, et celle, corrompue par la peste, de la ville, où marchands et roturiers vivent une sorte d’existence maudite. Rien de tel chez Pasolini qui filme une sorte de paradis à sa manière, mais un paradis du peuple, habité par le peuple et créé pour le peuple. Quelques remarques doivent être faites à ce sujet : il faut d’abord remarquer le jeu souvent outrancier des comédiens du film et en particulier de Ninetto Davoli, un des acteurs fétiches de Pasolini, qu’on retrouvera d’ailleurs dans les Contes de Canterbury, qui, en Andreuccio, dès le début du film, multiplie les poses grotesques en caracolant dans Naples, bombant le torse, galbant sa croupe, en une hilarante parade nuptiale. Néanmoins, il ne faudrait pas croire que Pasolini se moque de son personnage. Il n’y a qu’à constater la manière insistante dont, à plusieurs reprises, il filme les yeux candides d’Andreuccio, apparaissant derrière une fleur ou au ras d’une marmite, des yeux fourmillants de craintes et d’espoirs, de beauté désarmante et de fragilité. L’« idiotie » d’Andreuccio ne relève pas de la bêtise, mais d’une forme d’innocence originelle. Dans les trois films que Pasolini regroupera a posteriori sous le titre de « Trilogie de la vie »¹, Pasolini filme ses personnages comme s’ils vivaient à l’origine du monde. Un tel souci n’est pas présent chez Boccace, chez qui les arrière-pensées et sous-entendus sont légion, qui nous décrit finalement une société blanchie sous le harnais de la vie qui ne s’en laisse pas conter. Le film de Pasolini est certes plus directement lubrique, montrant un sexe en érection pointant face caméra dans l’histoire du jardinier (le Décaméron fut d’ailleurs livrer une telle image à l’écran hors de l’industrie pornographe),
beaucoup moins elliptique dans sa représentation de la sexualité. Mais c’est précisément ce qui le rend plus innocent. La sexualité y est représentée sans ambages, sans fioritures ni ellipses, quand Boccace ne verse jamais dans la pornographie frontale. Pas de phalles, pas de cons, pas de culs chez Boccace et, quand celui-ci se permet quelques crudités de langage, c’est la plupart du temps sous forme d’adages populaires cités entre guillemets, en quelque sorte importés dans le tissu du texte, comme des éléments paratextuels. Par exemple : « Et la dame, qui avec huit hommes avait couché dix mille fois peut-être, s’allongea près de lui réputée pucelle et sut lui faire accroire qu’il en était ainsi. Et reine elle vécut heureuse et longtemps avec lui. Et l’on se mit à dire : « Bouche baisée, de fortune en fortune, se renouvelle ainsi que fait la lune. » Ou encore : « à quiconque le saluait et lui demandait quelque chose, il ne répondait que par ces mots : « Mauvais trou point ne chôme » ». Mais aussi : « Ma dame, j’ai ouï dire qu’un coq peut fort bien suffire à dix poules, mais que dix hommes peuvent mal et à grand-peine satisfaire une femme, alors qu’il me faut en servir neuf. » ²
Chez Pasolini, il n’y a pas à enrober la sexualité de ce genre de précautions. On voit une fellation à l’écran, seulement à-demi cachée, des gros plans sur les pénis et d’autres, certes moins rapprochés, sur les vulves. Bien sûr, les personnages ne sont pas tout à fait innocents, ils se trompent, se mentent, mais la sexualité est si omniprésente, la nudité si facile, qu’on croirait qu’Adam et Eve n’eussent pas encore connu qu’ils étaient nus et n’en eussent pas encore éprouvé de honte.
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1. En effet cette dénomination trilogique sera réalisée par Pasolini, après coup, dans un texte intitulé « Abjuration de la Trilogie de la vie », paru dans le Corriere della Serra, le 9 novembre 1975. Dénomination rétroactive qui coïncide donc avec une abjuration, une apostasie, sur laquelle nous reviendrons.
2. Ne voyons pas dans ces détours une pudeur du temps, Chaucer, à la même époque ne s’en embarrassait pas (« Relève ta queue, Satan, ordonna-t-il, montre ton cul et fais voir à ce frère où se trouve le nid des frères de l’Enfer. »)
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1. En effet cette dénomination trilogique sera réalisée par Pasolini, après coup, dans un texte intitulé « Abjuration de la Trilogie de la vie », paru dans le Corriere della Serra, le 9 novembre 1975. Dénomination rétroactive qui coïncide donc avec une abjuration, une apostasie, sur laquelle nous reviendrons.
2. Ne voyons pas dans ces détours une pudeur du temps, Chaucer, à la même époque ne s’en embarrassait pas (« Relève ta queue, Satan, ordonna-t-il, montre ton cul et fais voir à ce frère où se trouve le nid des frères de l’Enfer. »)
P. Pasolini, Le Décaméron, 1971, 112min, Produzioni Europee Associati, Artistes Associés & Artemis Film.
Nous sommes, chez Pasolini, dans un monde d’avant le péché, où la sexualité, comme les autres vices, est chose fraîche et spontanée. Chez Boccace, nous nous trouvons déjà dans un Moyen-Âge presque déchristianisé, où la morale sexuelle n’a pratiquement pas de prise chez la plupart des êtres. Néanmoins, on y trouve encore de nombreuses femmes qui y défendent leur honneur et la répréhension des prêtres, certes dénoncée pour son hypocrisie (on peut citer la nouvelle où l’abbé d’un monastère, surprenant un moine en train de coucher avec une péronnelle dans sa cellule, finit par taire cet écart à la règle pour jouir à son tour des faveurs de la jeune fille ou encore celle où un moine conseille à un homme de faire pénitence en quittant la nuit le lit de sa femme pour mieux l’occuper lui-même), est néanmoins présente. Chez Pasolini, aucune femme ne parle de son honneur ou ne cherche à le défendre,
les clercs ne sont même pas hypocrites, ils sont simplement lubriques au même titre que les autres, sans s’embarrasser de faux-semblants. Le résultat n’est pourtant presque jamais vulgaire (je dis « presque » car l’épisode où une femme se fait culbuter joyeusement par son amant pendant que son mari récure l’outre au-dessus de laquelle ils sont penchés atteint un certain sommet de gaillardise), tant ces corps paraissent là encore beaux et fragiles, hésitants et candides. La plus belle image du film est peut-être celle de ces deux adolescents qui s’endorment après une douce nuit d’amour sur le balcon des parents de la jeune fille qui roupillent sans se soucier de rien. Alors que son amant est déjà assoupi, la jeune fille se blottit contre lui et recueille son sexe dans sa petite main, tendrement. Même le jardinier faussement muet qui déniaise une par une les nonnes du couvent où il travaille se penche sur elles avec une sorte d’hésitation charmante, une vulnérabilité désarmante.
La question du salut et de la damnation, la représentation d’un monde où le christianisme possède une réelle influence sur les âmes, n’interviennent que dans la dernière nouvelle que Pasolini choisit d’adapter, à la toute fin du film, qui correspond à la dixième nouvelle de la septième journée. Elle met en scène deux amis, Tingoccio et Meucio, que ces questions préoccupent. Tingoccio commet avec sa commère le péché de chair, provoquant l’inquiétude de Meucio quant au salut de l’âme de son ami.
Tingoccio promet à son ami que, s’il venait à mourir, il viendrait lui rendre visite après sa mort pour lui révéler le châtiment qu’aura reçu sa lubricité dans l’autre vie. Il tiendra sa promesse : après sa mort brutale, son fantôme apparaît, une nuit, à Meucio, et, après lui avoir laissé entendre qu’il purge une lourde peine pour ses péchés, il finit par répondre à ses interrogations pressantes sur la nature des sanctions que reçurent ses coucheries ici-bas :
« Que te dire ? J’ai rencontré quelqu’un qui connaissait tous mes péchés. Moi, en pensant aux péchés avec ma commère, je m’attendais à être très puni. Je tremblais de peur, alors quelqu’un me demanda : « Pourquoi as-tu peur ? » Je lui répondis : « J’ai fait un gros péché avec ma commère. Tellement gros que je me trouve là. » Il s’est moqué de moi et il m’a dit : « Espèce de con, ici les commères on n’en tient pas compte. » »
« Que te dire ? J’ai rencontré quelqu’un qui connaissait tous mes péchés. Moi, en pensant aux péchés avec ma commère, je m’attendais à être très puni. Je tremblais de peur, alors quelqu’un me demanda : « Pourquoi as-tu peur ? » Je lui répondis : « J’ai fait un gros péché avec ma commère. Tellement gros que je me trouve là. » Il s’est moqué de moi et il m’a dit : « Espèce de con, ici les commères on n’en tient pas compte. » »
Ce passage est paradoxal, il est à la fois l’acte de parachèvement de cette morale alternative à la culture pénitentielle, où la chair est libérée du joug de la culpabilité et en même temps le moment où cette morale parallèle revient sous le giron de Dieu, qui la ratifie nonchalamment. C’est le coup de grâce à la morale pénitentielle de Pasavanti et des Dominicains de Florence mais également le coup d’arrêt à la déviation vers un univers franchement païen ou athée. La religion est tournée en dérision, mais une morale alternative ne saurait s’abstenir d’être scellée et ratifiée par Dieu.
Cette nouvelle est bien sûr déjà présente chez Boccace, mais Pasolini, athée tourmenté par le catholicisme vers lequel il reviendra à la fin de sa vie, en lui donnant la position conclusive qu’elle n’a pas chez le Florentin, confère à cette sanction divine une importance autrement cruciale : d’une certaine manière, elle ne se contente pas d’attester la conformité à la volonté divine de cette seule historiette, mais vient ratifier rétroactivement l’intégralité du film, le placer tout entier sous la houlette de la bienveillance divine.
Chez Boccace, non seulement la nouvelle en question n’a pas cette position conclusive, s’agissant seulement de la dixième nouvelle de la septième journée, mais elle est aussi noyée parmi bien d’autres nouvelles où derrière la bénédiction divine est tapie la ruse humaine : pensons notamment à la dixième nouvelle de la troisième journée, l’une des plus désopilantes du recueil, où une jeune fille est envoyée au service d’un ermite. Celui-ci succombe vite à la tentation et enseigne à l’innocente adolescente qu’il a en lui un « Diable » qu’il s’agit de faire retourner en « Nenfer ». Lorsque le Diable s’enorgueillit et dresse vigoureusement son chef, il faut immédiatement le fourrer dans le Nenfer qui sommeille, selon l’ermite, entre les cuisses de la jeune fille. Très vite la jeune fille prend goût à ce vade retro aux allures de vade ante et s’exclame :
« Je vois bien qu’ils disaient vrai ces prud’hommes de Gafsa, en affirmant que servir Dieu était si douce chose. Pour sûr, je ne me souviens pas en avoir fait une autre qui m’ait donné autant de plaisir et de joie que de remettre le diable en enfer ; et c’est pourquoi j’estime que toute personne qui s’emploie à autre chose qu’à servir Dieu est une vraie bête. » Ici c’est tout l’imaginaire chrétien qui devient le signifiant crypté des élans de la vie. Chez Pasolini, le sexe n’est plus crypté, puisqu’il est présenté crûment, et, par la même occasion, la religion perd de sa duplicité. Elle ne passe d’ailleurs plus par le discours, médiation humaine ouverte à toutes les manipulations et à toutes les ambiguïtés, mais par la vision, l’apparition, le rêve, la peinture, l’épiphanie.
Nous en venons au point décisif. Pasolini, disions-nous, débarrasse son Décaméron de tous les intermédiaires frauduleux qui pourraient exister entre le monde sacré et le petit peuple. À ces intermédiaires, il substitue plusieurs éléments qui ne se trouvent pas dans l’œuvre de Boccace et qui relèvent presque tous de la vision (et non du discours, matière de Boccace, que Grazzini, dans Les Soupers (1540) appelait « saint Jean Bouche d’or » en référence à saint Jean Chrysostome, le père de l’Église et magnétique prédicateur du IVème siècle) : le cauchemar de Ciappelleto où il est promené dans un linceul au milieu de frères jouant au volley-ball avec des crânes humains et l’épiphanie de la Madone entourée d’anges apparue en rêve au peintre élève de Giotto incarné par Pasolini lui-même.
Notons que ces deux apports extérieurs relèvent doublement de la vision, puisqu’ils constituent tous deux des reconstitutions d’œuvres picturales : le cauchemar de Ciappelleto est directement inspiré, dans son thème, dans sa composition et dans sa mise en scène, de trois tableaux de Brueghel : « Jeux d’enfants » (1560), « Combat de carnaval et de jeûne » (1559) et « Le Triomphe de la mort » (1562). Le rêve du peintre est quant à lui une reconstitution du « Jugement dernier » de Giotto (1306), présentant le même cortège d’anges et de saints à flanc de montagne, la même mandorle autour du personnage central, et les mêmes damnés soumis aux mêmes tortures en bas à gauche du cadre. À un détail près qui n’en est évidemment pas un : dans la vision de Pasolini, Jésus est remplacé par la Madone… incarnée par Silvana Mangano.
Ibid.
Comment expliquer cette substitution ? On peut y voir, bien sûr, une auto-référence au cinéma de Pasolini, à travers la personne de Silvana Mangano, icône de son univers, qui avait déjà joué pour lui dans Œdipe roi et dans Théorème. D’une certaine manière, en apparaissant sous les traits d’une actrice pasolinienne, la Madone semble à son tour bénir non seulement le Décaméron, mais l’intégralité de l’œuvre de Pasolini, et donne à cette œuvre le statut d’une mission évangélique qui lui aurait été confiée. Le peintre à qui apparaît la Madone étant incarné par Pasolini lui-même, on peut souscrire à cette interprétation : Pasolini se présente comme une Bernadette Soubiroux ou un Alphonse Ratisbonne recevant de cette apparition mariale la mission de faire œuvre, comme le peintre dans le film reçoit à travers son rêve l’inspiration ultime pour la fresque qu’il doit réaliser à la basilique de Santa Chiara à Naples.
Comment expliquer cette substitution ? On peut y voir, bien sûr, une auto-référence au cinéma de Pasolini, à travers la personne de Silvana Mangano, icône de son univers, qui avait déjà joué pour lui dans Œdipe roi et dans Théorème. D’une certaine manière, en apparaissant sous les traits d’une actrice pasolinienne, la Madone semble à son tour bénir non seulement le Décaméron, mais l’intégralité de l’œuvre de Pasolini, et donne à cette œuvre le statut d’une mission évangélique qui lui aurait été confiée. Le peintre à qui apparaît la Madone étant incarné par Pasolini lui-même, on peut souscrire à cette interprétation : Pasolini se présente comme une Bernadette Soubiroux ou un Alphonse Ratisbonne recevant de cette apparition mariale la mission de faire œuvre, comme le peintre dans le film reçoit à travers son rêve l’inspiration ultime pour la fresque qu’il doit réaliser à la basilique de Santa Chiara à Naples.
Ibid.
Mais l’essentiel n’est peut-être pas là : Silvana Mangano est peut-être une icône du cinéma pasolinien, mais c’est surtout une icône du cinéma italien tout court, qui a joué pour Camerini, Monicelli, Lizanti, Lattuada, Visconti, etc. Remplacer Jésus par cette Madone au visage si familier des Italiens témoigne d’une volonté d’italianiser, et même de régionaliser le sacré. En effet, ce qu’on remarque aussi quand se penche sur les choix adaptatifs de Pasolini par rapport à l’œuvre de Boccace, c’est que le cinéaste a extrêmement resserré géographiquement une œuvre qui se caractérisait au contraire par son ouverture presque mondiale. Pierre Laurens fait remarquer qu’en prenant pour héros la classe émergeante des marchands, Boccace s’est donné l’occasion d’étendre les aventures des personnages par-delà les mers où les conduisent les aléas du négoce. Les nouvelles du Décaméron de Boccace se situent tout autant à Florence qu’à Pise, à Naples, à Gênes mais aussi à Chypre, en France, à Smyrne, à Rhodes, à Alexandrie et dans bien d’autres coins du monde encore.
Pasolini a fait le choix de concentrer l’intégralité du film en Italie et de situer de nombreux récits à Naples ou dans ses environs (Valbona par exemple). Et c’est à Naples que Pasolini situe les épisodes ajoutés dont le peintre est le protagoniste. Étant donné que le peintre devient rapidement le fil conducteur entre les épisodes de la deuxième partie du film, Naples est ainsi promue au rang d’épicentre organisateur de tous les récits, rôle architectonique appuyé par la grande fresque qui s’y peint (à la basilique Santa Chiara). En effet, dans la deuxième partie du film, la fresque peinte par l’élève de Giotto vient précisément jouer le rôle que joue dans l’œuvre de Boccace la retraite de Fiesole, elle constitue l’archi-récit subdivisé en sous-récits, le canevas organisateur au sein duquel se déploient les personnages et les intrigues. Encore une fois, chez Pasolini, ce n’est pas le verbe qui structure et organise les récits, ce n’est pas le discours, c’est l’œil, la peinture, la vision.
On observe donc un double mouvement dans ces modulations adaptatives : D’une part une réitalianisation des récits, un attachement à leur caractère régional, local, qui détermine la substitution d’une Madone italienne à un Jésus rédempteur du monde. D’autre part une destitution du privilège exercé par le discours comme principe politique et humain d’appropriation du monde au profit d’un retour du rêve, de l’épiphanie et de la vision, comme canal d’intervention divine et de contact avec la transcendance. Car l’enjeu est bien là, en substituant la vision au discours, Pasolini substitue le contact direct de l’individu avec la transcendance à l’immanence des relations politiques et sociales interhumaines. Mais, par la même occasion, il substitue à ce peuple politique et cosmopolite pré-renaissant, un peuple géographique, localisé. Le discours est certes un lien interhumain, mais c’est un lien élitiste, le lien des humanistes, qui malgré leurs nationalités différentes, ont en partage l’héritage de la culture gréco-latine. La vision est un lien plus direct, plus naïf, la peinture est ce par quoi les foules analphabètes peuvent cultiver une relation directe avec l’histoire sainte quand le discours relève de la médiation du prêtre qui rompt ce lien direct.
Retour de la transcendance et territorialisation vont donc de pair et sont des leitmotivs de l’œuvre de Pasolini, qui a toujours opposé le « sacré » et les langues régionales, locales, à la culture consumériste mondialisée moderne. Quand Pasolini écrivait ses poèmes de jeunesse en frioulan, il considérait déjà ce choix comme un acte politique de résistance au fascisme, à l’étatisation, la centralisation et l’uniformisation totalitaire au nom d’une Italie des marges, de la vie paysanne, loin des mises en scènes magistrale de l’esthétique pasolinienne. Assurément, comme nombre de ses écrits l’attestent³, Pasolini voit dans la culture consumériste d’après-guerre une nouvelle forme de fascisme, d’uniformisation, de centralisation culturelle, à laquelle il souhaite s’opposer de nouveau. Le film sera donc resserré autour de Naples, au détriment de Florence, et les personnages parleront en napolitain. Florence, au XIVème siècle, est la ville florissante du commerce, des riches marchands cosmopolites, au XVème siècle, elle sera dominée par les banquiers Médicis, au travers desquels elle dominera une partie de l’Europe. Naples, que Pasolini, tout en n’étant pas napolitain, vénérait, était considérée par lui comme « une tribu qui a décidé de ne pas s’abandonner à la prétendue modernité, et ce refus est sacré. »
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3. Notamment dans ses Écrits corsaires, publiés précisément après son décès, en 1976, où le poète-cinéaste parle précisément de « fascisme de consommation ».
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3. Notamment dans ses Écrits corsaires, publiés précisément après son décès, en 1976, où le poète-cinéaste parle précisément de « fascisme de consommation ».
Si Naples attirait également de nombreux marchands au XIVème siècle, elle vient néanmoins former avec Florence, dans l’esprit de Pasolini, un antagonisme structurel. Florence, berceau (avec Venise et les Pays-Bas, selon la thèse bien connue de Fernand Braudel) de la modernité capitaliste, du commerce mondialisé, du pouvoir transpolitique des banques, d’un côté, et de l’autre, Naples, ville populaire, ville pauvre, qui s’érige en refus sacré de cette modernité que Florence avait ouverte.
Si Naples attirait également de nombreux marchands au XIVème siècle, elle vient néanmoins former avec Florence, dans l’esprit de Pasolini, un antagonisme structurel. Florence, berceau (avec Venise et les Pays-Bas, selon la thèse bien connue de Fernand Braudel) de la modernité capitaliste, du commerce mondialisé, du pouvoir transpolitique des banques, d’un côté, et de l’autre, Naples, ville populaire, ville pauvre, qui s’érige en refus sacré de cette modernité que Florence avait ouverte.
Pour récapituler, on peut constater la profonde cohérence du travail adaptatif de Pasolini, par rapport au reste de son œuvre et à son engagement. Cinéaste du sacré contre l’immanence des transactions, il a aboli l’ordre du discours et de l’échange, au profit de celui de l’épiphanie, de la prophétie et du rêve. À la place du prêtre qui parle au nom de Dieu ou des aristocrates qui devisent sur les leçons à tirer de la vie, il a multiplié l’importance du peintre, qui tourne le dos au peuple et reste tourné vers le ciel. Le peintre ne prétend pas représenter Dieu auprès du peuple mais bien le peuple auprès de Dieu, qu’il célèbre, dont il partage la vision, mais dont il n’interprète pas et ne prétend pas enseigner les mystères.
Cinéaste des marges et de la territorialité contre l’uniformisation culturelle transnationale et la mondialisation économique, il a destitué Florence au profit de Naples. Cinéaste du peuple local contre les élites internationales, il a refusé de reconstituer un paradis pour dix jeunes gens qui pourraient seuls échapper aux ravages de la peste et a fait de la vie médiévale populaire son propre paradis, un paradis de sensualité et d’innocence, de miracles faciles et de bienveillance divine, où la morale n’est plus marquée par la répression sexuelle, mais avant tout par la charité. C’est bien ce que Tinguccio, dans la dernière histoire montrée par le film, enseigne à son ami en venant lui rendre visite depuis l’au-delà : là-haut on fait peu de cas des commères, mais on fait grand cas de la charité.▪