Jules Potier

Il lui avait toujours semblé qu’une figure sculptée pût tout à coup s’animer devant lui et que sa grimace, toute réelle qu’elle fût, devînt vraie. Il n’était pas dupe bien sûr de leur destin enchaîné au lieu qu’elles étaient à jamais condamnées à décorer, expliquer, augmenter, ou tout autre verbe idoine dont un historien de l’art se satisfera. Se pouvait-il qu’une simple herméneutique symbolique eût charge de justifier l’existence de ces créatures multiples qui, du haut de leur colonne de stylite, nous scrutent, comme autant de pétales dans un bouquet étourdissant de plantes tropicales où chacun compte tout en s’évadant avec méfiance et malice dans le tout ? Qu’avait-il à dire, ce Quasimodo tordu sous la hiératique et hautaine cariatide qui l’écrasait de sa royauté ? à crier, cet ange aérien comme le messager du psaume dont il racontait alors la légèreté en un seul drapé tracé par le ciseau du stylisticien pétroglyphe ? Quel ricanement expirait ce fou ? De quel silencieux mouvement pesait cette tête ? Et il s’abandonnait d’un frémissement d’âme à ce mutique ballet des corps, comme pour imiter l’évasement mélancolique du bas-relief dont était née sa rêverie. 

Au trouble débattu d’un corps monumental, à l’agitation fébrile du ciseau, à l’agile netteté du maillet, s’est substituée une étrange fixité, comme un premier arrêt du temps, un jour infini de Jugement, qui nous même arrête et nous scrute, comme l’art de ce qui a vécu et désormais attend – comme davantage l’art de ce qui fait lieu, emplit et habite l’espace infaillible.

S’il est en effet possible de comprendre la mélancolique tristesse d’un Jean de bois en le voyant plonger le menton dans son poing, presque à le mordre, il n’en est pas moins vrai que son « argile première », sa matière brute, en son aspect longiligne, a également dicté cette résorption de l’actio où le rejeton du mythique orateur de l’Apocalypse se faufile à la manière d’un danseur. Si l’on pourrait encore envisager une filiation symbolique d’une tête couronnée à l’autre dont elle soutient l’élancée cariatide à l’angle du portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris, il est tout aussi juste de se souvenir que cette descendance tient tout d’abord son poids de l’insertion – ou de l’efflorescence – matérielle de la figurine à sa base, qui paraît s’en extirper à la manière d’un contorsionniste. S’il ne semble pas interdit, enfin, d’interpréter la position horizontale d’Ève pétrifiée dans le jardin comme la reproduction inévitable de la geste serpentine, marquée qu’elle est du sifflement fatal, il est plus suggestif encore de penser qu’elle n’a reçu de la main divine du sculpteur que ce format horizontal pour déployer son corps édénique au tympan de Saint-Lazare d’Autun, et sa nage merveilleuse se plie ainsi à la condition immanente d’un bloc et d’un bas-relief à l’instar d’un caméléon. 

Au trouble débattu d’un corps monumental, à l’agitation fébrile du ciseau, à l’agile netteté du maillet, s’est substituée une étrange fixité, comme un premier arrêt du temps, un jour infini de Jugement, qui nous même arrête et nous scrute, comme l’art de ce qui a vécu et désormais attend – comme davantage l’art de ce qui fait lieu, emplit et habite l’espace infaillible.

S’il est en effet possible de comprendre la mélancolique tristesse d’un Jean de bois en le voyant plonger le menton dans son poing, presque à le mordre, il n’en est pas moins vrai que son « argile première », sa matière brute, en son aspect longiligne, a également dicté cette résorption de l’actio où le rejeton du mythique orateur de l’Apocalypse se faufile à la manière d’un danseur. Si l’on pourrait encore envisager une filiation symbolique d’une tête couronnée à l’autre dont elle soutient l’élancée cariatide à l’angle du portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris, il est tout aussi juste de se souvenir que cette descendance tient tout d’abord son poids de l’insertion – ou de l’efflorescence – matérielle de la figurine à sa base, qui paraît s’en extirper à la manière d’un contorsionniste. S’il ne semble pas interdit, enfin, d’interpréter la position horizontale d’Ève pétrifiée dans le jardin comme la reproduction inévitable de la geste serpentine, marquée qu’elle est du sifflement fatal, il est plus suggestif encore de penser qu’elle n’a reçu de la main divine du sculpteur que ce format horizontal pour déployer son corps édénique au tympan de Saint-Lazare d’Autun, et sa nage merveilleuse se plie ainsi à la condition immanente d’un bloc et d’un bas-relief à l’instar d’un caméléon.

En découvrant le champ immense que lui avait découvert son étude de l’art médiéval et la nécessité qui s’imposait d’en explorer les fondements originels, Émile Mâle suggéra de comprendre la renaissance de la sculpture occidentale au XIe siècle comme une lecture des miniatures enluminées du haut Moyen Âge. Ainsi le tympan de l’abbaye de Moissac reproduisait-il sur la pierre ce que l’Apocalypse de Saint-Sever portait en ses pages. Dès lors, les personnages dont nous évoquions l’étrange stature seraient chacun le héros d’un récit de pierre ou de bois qui, bien que tissé par la matière et lié à l’architecture, s’arrête au personnage pour en figer l’histoire : leur existence pétrifiée traduit l’étrangeté d’être là. Sculptés à la manière de créatures prises dans cette barque de pierre qu’est la galère de l’existence, figurants dérisoires et parfois incongrus, ils miment l’absorption de l’être dans son matériau, où l’angoisse d’exister est endossée par cette torsion du corps d’un fou qui ne pourra se mouvoir hors de sa corbeille, par cette main d’Ève, figée de surprise et d’erreur, qui ne saurait se décoller de sa joue.

La mort du mauvais riche, chapiteau, XIIe siècle (abbatiale de Vézelay).

En ces anatomies torses ne s’énonce parfois aucune justification ontologique : pas de finalité, une inscription malaisément sensée dans un ensemble, une marge qu’une pirouette philosophique rendrait légitime mais qui n’en demeure pas moins presque inquiétante… 

Bouffon recroquevillé serrant une outre, console sculptée, fin du XVe siècle (hôtel de Cluny).

 Or il faut visiter ces sauvages de génie, comme disait Huysmans, que sont tordus, grotesques et fantasques, gargouilles grimaçantes, estropiés de l’harmonie, marginaux du Nombre d’or, évoluant dans une Cour des miracles dont le cadre urbain est l’allégorie spirituelle qu’ils semblent avoir désertée, dont ils semblent avoir été exclus. Ces quelques lépreux de pierre que sont statues difformes et parfois délivrées du religieux, ne figurant aucun saint ou prophète, creusant une brèche dans leur enveloppe symbolique, n’enveloppant parfois qu’une vague perspective homilétique, 

nous ramènent en effet à la matière de laquelle a tôt fait d’abstraire les autres statues figuratives un Esprit soufflant où le veut chaque folie herméneutique des Adso de l’art. Un monstre, un pleurant, un bonhomme posé ci, un oiseau perché là, nous sont comme autant de guides nous rappelant qu’identifier une statue ne peut signifier l’abstraire de sa condition, de même que l’accolade d’une signification ne saurait être si brutale qu’elle l’expulse de sa pure et inamissible pesanteur d’exister, fixée au lieu où on l’a placée. Le relatif didactisme de la pierre deviendrait-il parfois art du roman ? Tout « miroir promené au bord du chemin » rappelle en effet ces « miroirs » médiévaux qui voulaient enseigner en représentant ; les deux miroirs, roman et romanesque, se fondent désormais en ce nouveau « miroir de la nature » qui concerne certes autant les bestiaires et la flore que l’humain. Où l’acte n’était pas en puissance dans la matière sous la forme d’un il sera mais éprouve la matière de sa puissance sous l’existence d’un il est, car tout fut par ce verbe de la pierre et sans lui rien ne fut.

 C’est alors en observant les contorsions du roi vétérotestamentaire de Notre-Dame de Paris, enserré dans sa base comme un pilastre en sa façade, que l’on s’arrête au curieux hochement de tête d’un prophète de Moissac, comme étiré par la verticalité du trumeau qui lui confère ainsi le torticolis du sage ou l’abaissement compatissant d’un Christ en croix. Et cette voûture du personnage semble alors survenir comme le regard montant, arrêté net au départ de l’arc du porche, rebondit contre les feuillages sous lesquels ploie cette tête, ointe de la terrible voix du Dieu d’Abraham et de Jacob. Ce sont les yeux du spectateur qui cognent le chef du prophète, c’est la matière du trumeau qui le repousse ainsi vers ce fidèle qui sollicite d’en bas son enseignement. Comme un surgeon il a grandi devant nous, moins mythique que ne le sommes : la sculpture est aussi une enluminure, mais elle se déploie en marge de notre propre vie qu’elle illustre, raille ou accompagne. 

Le prophète Jérémie, trumeau, XIIe siècle (abbatiale de Moissac).

Il est vrai que l’idée de la « Bible des pauvres » n’a pas complètement convaincu le spectateur critique de ces mystérieuses volutes ; mais cette périphrase permet moins de hausser le chaland à l’étage d’un fidèle plus averti qu’il n’y paraît que de briser l’infantilisation symbolique de ces figures sculptées en vérités allégoriques – fixation doctrinale et morale commode où l’esthétique s’évanouit peu à peu et, avec elle, la vie. Empruntons en ce sens à Jérôme Baschet la suggestion d’image-objet, où le support matériel de l’image est acteur de sa puissance, tandis que l’image accompagne la matérialité (et parfois la fonctionnalité) de son « support », qui n’en est donc plus seulement un. La matière – materia – compagne de la matière – res –, puisqu’il n’a jamais été aussi authentique de parler pour ces récits sculptés de « matière de l’existence » comme on disait alors « la matière de Bretagne » pour les récits de la Table ronde. Et encore : la matière (du récit) embourbée dans la matière (de l’existence), en une métaphore explicite reprise dans les pleurants des tombeaux de Bourgogne dont Claus de Werve a chargé la douleur d’un drapé de pierre qui leur attribue la dimension tragique que ne pouvait leur offrir seul le deuil du prince. Empêtré dans les pleurs, l’officiant défile avec ses compagnons et porte la ténèbre d’un capuchon brisant les lignes, rompant l’harmonie, ondulant cette marche comme une mélopée lourde et pourtant mélodieuse. Or celui qui essuie ses larmes avec un pan de son manteau n’en provoque que davantage l’écoulement que prolongent ces plis infinis plongeant comme un déluge primitif. Parlons encore de l’intensité scénique que suscite l’enserrement de plusieurs personnages en l’étroitesse du cadre d’un chapiteau ou d’un bas-relief, d’un pan de retable ou d’un panneau de porte : une telle densité événementielle ne sait-elle pas agiter, plus obscurément parfois, une existence d’angoisse ? Un albâtre anglais de la deuxième moitié du XVe siècle au Louvre sait nous en persuader, en une sortie des limbes parfaitement mimétique d’un grouillement d’entrailles où l’espace minéral réduit pousse le Christ à un bain de foule qui n’est qu’une autre chair dont son gonfanon oriente l’extraction. Ailleurs encore, il a suffi d’une assomption du maître de Cabestany pour éveiller en nous la même réminiscence d’un samedi saint, l’imagination d’un purgatoire, la réalisation de Jn 1, 5 et 14 : une nouvelle courbe étonnamment primitive de cette tête aux yeux immenses qui enveloppe de son regard comme de ses bras l’enfant toujours unique qui se jette à son cou depuis le sable mouvant de son socle. Et le ciseau ne peut qu’essayer de séparer la fusion des personnages par quelques traits qui n’en révèlent que mieux les épousailles. Deux personnages, quelques signes qui ressortent avec netteté : des yeux écarquillés, des mains immenses, deux têtes inclinées l’une vers l’autre, la simplicité de l’embrassade, car la main de Yahvé n’est pas trop courte pour sauver, mais l’iniquité allégorique a creusé un abîme entre la figure et sa matière, et refusé à notre existence sa chair.

Il est vrai que l’idée de la « Bible des pauvres » n’a pas complètement convaincu le spectateur critique de ces mystérieuses volutes ; mais cette périphrase permet moins de hausser le chaland à l’étage d’un fidèle plus averti qu’il n’y paraît que de briser l’infantilisation symbolique de ces figures sculptées en vérités allégoriques – fixation doctrinale et morale commode où l’esthétique s’évanouit peu à peu et, avec elle, la vie. Empruntons en ce sens à Jérôme Baschet la suggestion d’image-objet, où le support matériel de l’image est acteur de sa puissance, tandis que l’image accompagne la matérialité (et parfois la fonctionnalité) de son « support », qui n’en est donc plus seulement un. La matière – materia – compagne de la matière – res –, puisqu’il n’a jamais été aussi authentique de parler pour ces récits sculptés de « matière de l’existence » comme on disait alors « la matière de Bretagne » pour les récits de la Table ronde. Et encore : la matière (du récit) embourbée dans la matière (de l’existence), en une métaphore explicite reprise dans les pleurants des tombeaux de Bourgogne dont Claus de Werve a chargé la douleur d’un drapé de pierre qui leur attribue la dimension tragique que ne pouvait leur offrir seul le deuil du prince. Empêtré dans les pleurs, l’officiant défile avec ses compagnons et porte la ténèbre d’un capuchon brisant les lignes, rompant l’harmonie, ondulant cette marche comme une mélopée lourde et pourtant mélodieuse. Or celui qui essuie ses larmes avec un pan de son manteau n’en provoque que davantage l’écoulement que prolongent ces plis infinis plongeant comme un déluge primitif. Parlons encore de l’intensité scénique que suscite l’enserrement de plusieurs personnages en l’étroitesse du cadre d’un chapiteau ou d’un bas-relief, d’un pan de retable ou d’un panneau de porte : une telle densité événementielle ne sait-elle pas agiter, plus obscurément parfois, une existence d’angoisse ? Un albâtre anglais de la deuxième moitié du XVe siècle au Louvre sait nous en persuader, en une sortie des limbes parfaitement mimétique d’un grouillement d’entrailles où l’espace minéral réduit pousse le Christ à un bain de foule qui n’est qu’une autre chair dont son gonfanon oriente l’extraction. Ailleurs encore, il a suffi d’une assomption du maître de Cabestany pour éveiller en nous la même réminiscence d’un samedi saint, l’imagination d’un purgatoire, la réalisation de Jn 1, 5 et 14 : une nouvelle courbe étonnamment primitive de cette tête aux yeux immenses qui enveloppe de son regard comme de ses bras l’enfant toujours unique qui se jette à son cou depuis le sable mouvant de son socle. Et le ciseau ne peut qu’essayer de séparer la fusion des personnages par quelques traits qui n’en révèlent que mieux les épousailles. Deux personnages, quelques signes qui ressortent avec netteté : des yeux écarquillés, des mains immenses, deux têtes inclinées l’une vers l’autre, la simplicité de l’embrassade, car la main de Yahvé n’est pas trop courte pour sauver, mais l’iniquité allégorique a creusé un abîme entre la figure et sa matière, et refusé à notre existence sa chair.

Jessé, haut-relief en noyer polychromé, Pays-Bas, début du XVIe siècle (Musée du Louvre).

Toute sculpture médiévale semble toujours en rester à l’épannelage. Et ce qui devait représenter la racine de l’arbre issu de Jessé, en une sculpture flamande, demeure en réalité la matière même de cette image en s’agrippant au cœur du patriarche comme un diable aux cheveux de saint Antoine ; la racine se change alors en main, plongée au cœur du père de David plus sûrement que le doigt pointé du Dieu d’Abraham. Où l’on comprend que le songe n’est point de tête pour les interprètes de l’Écriture mais palpite au rythme de l’existence qui l’(qu’il ?)enserre. 

Un mot de chronologie. On a pu parler d’archaïsme ou d’aspect primitif pour les sculptures romanes et pré-romanes, rappelant par certains aspects les bas-reliefs antiques, tandis que le gothique évoluerait vers davantage de finesse, détachant les figures du fond de pierre et les chargeant d’un réalisme plus frappant. L’étroite ligature de la matière et de la figure, de l’objet et du sujet, du sculpté et du sculpté, ou, pour mieux dire encore, de l’argile et de la créature, révèle une continuité organique en cette évolution historique et esthétique où l’acte de créer est inséparable de ce qui, avant toute action, a déjà été créé : le poids de matière, substantiel dans l’aspect primitif de conte qu’affichent les figures romanes, devient pathologique dans la souffrance sculptée du haut Moyen âge, comme une potentialité mélancolique qui rendrait chaque individu de pierre plus vulnérable aux torsions nerveuses de la douleur de vivre. Ainsi en va-t-il, de l’affaissement de la Vierge du Hainaut en sa simple main dont les veines de bois accentuent le gémissement (XIIIe),

à la Vierge de solitude de Moissac (XVe) épandue dans son manteau mélancolique, passant par l’autre naissance qu’offre à la fillette de l’Isle-sur-Sorgue sa matricielle résurrection au passage d’Elzéar de Sabran (XIVe). Le tempérament de pierre et de bois rend les êtres figés plus vulnérables à la maladie de la pesanteur : c’est leur fragilité mélancolique, leur péché d’exister. Le drapé flamand a magistralement rendu cet affaissement métonymique. On a certes entretenu le lecteur d’une évidence en remarquant que tout artisan ou tout artiste se débat avec la matière qui définit son travail et il est vrai que la plénitude de la pierre n’offre pas la même existence que le bois, dont on a relevé l’accent porté par les fibres. En chaque matière pourtant, comme Prospero pouvait éprouver la vanité d’une existence à ce que nous sommes faits de l’étoffe de nos songes, tout homme médiéval – certes féru de songes bibliques et d’un sommeil que se partagent le démon et l’ange – constate qu’il est fait de l’étoffe de ces sculptures dont, avant que n’intervînt la Renaissance, la pesanteur exprime paradoxalement la vanité. 

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre…

et mortelle, ô Cybèle, comme le sommeil de cette matière.

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre…

et mortelle, ô Cybèle, comme le sommeil de cette matière.