Pier Paolo Pasolini, Les Mille et Une Nuits, 1974, 155min, Alberto Grimaldi.

             Dans une nouvelle intitulée “Le Culte du Phénix”, Jorge Luis Borges évoque une secte aux ramifications si tentaculaires qu’elle englobe l’humanité toute entière. Le phénomène semble hautement paradoxalement : le principe d’une secte n’est-il pas de tracer une ligne de démarcation entre “ceux qui savent” et les ignorants, entre les initiés et les profanes ? Mais le culte dont parle l’écrivain argentin est pratiqué en secret par tous les humains. Pourtant, il n’en est pas moins profondément secret, jamais publiquement évoqué, même pas en famille, même pas entre les amis les plus proches. Cette religion occulte n’a qu’un seul rite, un rite pourtant banal, vulgaire. Celui-ci “se transmet de génération en génération, mais l’usage veut qu’il ne soit enseigné, ni par les mères à leurs enfants, ni par les prêtres ; l’initiation au mystère est l’oeuvre des individus les plus bas… Un enfant peut également instruire un autre enfant.” À aucun moment dans le conte, qui s’étend sur une page à peine, l’écrivain argentin ne révèlera explicitement en quoi consiste ce rite. Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, Jean-Pierre Bernès, l’éditeur des OEuvres complètes de Borges pour la Pléiade, précise que celui-ci aurait fini par admettre qu’il s’agit de la “copulation”. 

 

          L’acte sexuel consomme la disparition du phallus, et, après quelques temps, le phallus reparaît. C’est dans cette renaissance succédant à la “petite mort” que se déploie le Phénix, objet incandescent du culte. 

 

          La sexualité est “le secret de tout le monde”, pour reprendre la formule de Jacques-Alain Miller commentant ce conte. Un secret d’autant plus opaque que tous les êtres, ou presque, y sont initiés. Un secret qui s’approfondit d’ailleurs par sa fréquentation. Pour les novices, continue Borges, il paraît tout bête, inepte. Mais, à force de le pratiquer, alors qu’ils progressent dans son exploration, ses adeptes le comprennent de moins en moins. S’égarant dans son cérémonial, ils perdent sur lui toute maîtrise, le sentent leur filer entre les doigts. La jouissance se révèle toujours plus imprévisible, elle ne se commande pas. Parfois, tous les ingrédients à sa réalisation paraissent réunis, et pourtant, elle se dérobe. D’autres fois, la situation semble si répulsive qu’elle devrait l’empêcher absolument, et pourtant… la jouissance se produit. Plus deux amants se connaissent, plus leur intimité s’approfondit, plus s’érige au creux de leur couche le monolithe imprenable du Mystère, plus le malentendu se répand dans leur étreinte, dans leurs embrassements. Ils s’aiment, peut-être encore plus intensément et viscéralement qu’au temps de leurs premiers élans, mais, sur “leurs divans profonds comme des tombeaux”, ils se comprennent de moins en moins, les quiproquos s’empilent et compliquent infiniment ce simple, ce misérable acte. 

             Dans une nouvelle intitulée “Le Culte du Phénix”, Jorge Luis Borges évoque une secte aux ramifications si tentaculaires qu’elle englobe l’humanité toute entière. Le phénomène semble hautement paradoxalement : le principe d’une secte n’est-il pas de tracer une ligne de démarcation entre “ceux qui savent” et les ignorants, entre les initiés et les profanes ? Mais le culte dont parle l’écrivain argentin est pratiqué en secret par tous les humains. Pourtant, il n’en est pas moins profondément secret, jamais publiquement évoqué, même pas en famille, même pas entre les amis les plus proches. Cette religion occulte n’a qu’un seul rite, un rite pourtant banal, vulgaire. Celui-ci “se transmet de génération en génération, mais l’usage veut qu’il ne soit enseigné, ni par les mères à leurs enfants, ni par les prêtres ; l’initiation au mystère est l’oeuvre des individus les plus bas… Un enfant peut également instruire un autre enfant.” À aucun moment dans le conte, qui s’étend sur une page à peine, l’écrivain argentin ne révèlera explicitement en quoi consiste ce rite. Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, Jean-Pierre Bernès, l’éditeur des OEuvres complètes de Borges pour la Pléiade, précise que celui-ci aurait fini par admettre qu’il s’agit de la “copulation”.

 

          L’acte sexuel consomme la disparition du phallus, et, après quelques temps, le phallus reparaît. C’est dans cette renaissance succédant à la “petite mort” que se déploie le Phénix, objet incandescent du culte.

 

          La sexualité est “le secret de tout le monde”, pour reprendre la formule de Jacques-Alain Miller commentant ce conte. Un secret d’autant plus opaque que tous les êtres, ou presque, y sont initiés. Un secret qui s’approfondit d’ailleurs par sa fréquentation. Pour les novices, continue Borges, il paraît tout bête, inepte. Mais, à force de le pratiquer, alors qu’ils progressent dans son exploration, ses adeptes le comprennent de moins en moins. S’égarant dans son cérémonial, ils perdent sur lui toute maîtrise, le sentent leur filer entre les doigts. La jouissance se révèle toujours plus imprévisible, elle ne se commande pas. Parfois, tous les ingrédients à sa réalisation paraissent réunis, et pourtant, elle se dérobe. D’autres fois, la situation semble si répulsive qu’elle devrait l’empêcher absolument, et pourtant… la jouissance se produit. Plus deux amants se connaissent, plus leur intimité s’approfondit, plus s’érige au creux de leur couche le monolithe imprenable du Mystère, plus le malentendu se répand dans leur étreinte, dans leurs embrassements. Ils s’aiment, peut-être encore plus intensément et viscéralement qu’au temps de leurs premiers élans, mais, sur “leurs divans profonds comme des tombeaux”, ils se comprennent de moins en moins, les quiproquos s’empilent et compliquent infiniment ce simple, ce misérable acte.

           Nous pourrions rétorquer à Borges qu’il n’est pas vrai que la sexualité soit, comme il semble le suggérer, un tabou. Un acte évoqué seulement en secret, tu en public comme en privé. Au contraire, le coït et son imaginaire semblent s’étaler partout, sur les murs des toilettes des collèges, dans le langage le plus quotidien (“putain”, “foutre”, etc.), sur les panneaux publicitaires, dans tous les produits de la culture : mythes, chansons, plaisanteries, poèmes, etc. Il est le signifiant des signifiants. Tout finit par signifier le sexe, le discours psychanalytique en est la preuve. Aucun objet, aucun mot, ne semble pouvoir échapper au double sens, au sous-entendu, à l’insinuation grivoise. 

Mais c’est précisément dans cette élasticité du signifié sexuel, dans sa manière de se dilater sur tout le périmètre du sens, que se dilue sa consistance. Le sexe veut tout dire et tout veut dire le sexe, donc le sexe ne veut plus rien dire. Signifier, c’est entrer dans un système de distinction, de différenciation, par lequel on peut opposer, comparer, mettre en regard, hiérarchiser. Mais si l’on a plus rien à opposer au sexe, s’il ne se dessine plus aucune différence entre le reste des choses et lui, si on ne peut plus en délimiter la signification par ce qu’il n’est pas, par ce qu’il n’est pas tout à fait, sa définition devient impossible. 

              Bien sûr, l’acte sexuel peut être décrit, expliqué, schématisé. Mais le plaisir, la jouissance, le “rapport” sexuel, ce qui en lui se joue de “rapport”, n’existe pas, comme dirait Lacan, ou en tout cas n’existe pas pour l’esprit théorique. Tous les amants en arrivent au point où le sexe doit devenir autre chose que lui-même pour être rendu possible. Il faut se déguiser, jouer des rôles, adopter des postures qui n’ont plus rien à voir avec la sexualité, se grimer en infirmière, en prêtre, en mousquetaire, en tout et n’importe quoi, pour permettre, provisoirement, possiblement (quelle fragile possibilité !) sa réalisation. Il n’a tout d’un coup plus rien d’évident, s’il l’a jamais été. Combien de détours, de contorsions, de constructions fantasmatiques faut-il déployer pour le faire advenir ! 

           C’est cette dissolution de l’évidence sexuelle, c’est ce mystère imprenable du culte du Phénix que raconte le conte d’Aziz et d’Aziza. 

              Aziz doit épouser Aziza. Dans le film de Pasolini, Aziz est incarné par Ninetto Davoli, acteur fétiche du cinéaste. Ce grand gaillard jovial et ingénu, qui chez Pasolini ne dispose jamais d’aucune profondeur psychologique, dont le sourire niais constitue l’unique réaction à tous les événements de la vie, épouse ici une jeune fille d’une douzaine d’années, une enfant. Cette enfant au regard doux et triste semble pourtant en connaître infiniment plus sur l’existence que son fiancé, ployer sous le fardeau d’une expérience ancestrale. Aziz doit épouser Aziza, mais, le jour de son mariage, alors qu’il va chercher un ami, le jeune homme reçoit sur la tête un mouchoir. Il se redresse et aperçoit, derrière un volet, une jeune femme de son âge, éblouissante. Estomaqué par sa beauté, il cherche à lui parler. La jeune fille, dont on apprendra plus tard que le nom est Budur, suce alors le bout de son doigt puis tourne vers le ciel son index et son majeur, avant de disparaître. Transi d’amour, Aziz attend toute la journée devant la fenêtre, manquant son propre mariage. Le soir, il se décide enfin à revenir auprès d’Aziza. Tous les invités sont partis. Sa fiancée l’attend, éplorée. La mère de la jeune fille explique que les invités ont festoyé toute la journée avant de s’en aller et qu’il faudra désormais repousser le mariage d’un an. 

              Bien sûr, l’acte sexuel peut être décrit, expliqué, schématisé. Mais le plaisir, la jouissance, le “rapport” sexuel, ce qui en lui se joue de “rapport”, n’existe pas, comme dirait Lacan, ou en tout cas n’existe pas pour l’esprit théorique. Tous les amants en arrivent au point où le sexe doit devenir autre chose que lui-même pour être rendu possible. Il faut se déguiser, jouer des rôles, adopter des postures qui n’ont plus rien à voir avec la sexualité, se grimer en infirmière, en prêtre, en mousquetaire, en tout et n’importe quoi, pour permettre, provisoirement, possiblement (quelle fragile possibilité !) sa réalisation. Il n’a tout d’un coup plus rien d’évident, s’il l’a jamais été. Combien de détours, de contorsions, de constructions fantasmatiques faut-il déployer pour le faire advenir !

           C’est cette dissolution de l’évidence sexuelle, c’est ce mystère imprenable du culte du Phénix que raconte le conte d’Aziz et d’Aziza.

              Aziz doit épouser Aziza. Dans le film de Pasolini, Aziz est incarné par Ninetto Davoli, acteur fétiche du cinéaste. Ce grand gaillard jovial et ingénu, qui chez Pasolini ne dispose jamais d’aucune profondeur psychologique, dont le sourire niais constitue l’unique réaction à tous les événements de la vie, épouse ici une jeune fille d’une douzaine d’années, une enfant. Cette enfant au regard doux et triste semble pourtant en connaître infiniment plus sur l’existence que son fiancé, ployer sous le fardeau d’une expérience ancestrale. Aziz doit épouser Aziza, mais, le jour de son mariage, alors qu’il va chercher un ami, le jeune homme reçoit sur la tête un mouchoir. Il se redresse et aperçoit, derrière un volet, une jeune femme de son âge, éblouissante. Estomaqué par sa beauté, il cherche à lui parler. La jeune fille, dont on apprendra plus tard que le nom est Budur, suce alors le bout de son doigt puis tourne vers le ciel son index et son majeur, avant de disparaître. Transi d’amour, Aziz attend toute la journée devant la fenêtre, manquant son propre mariage. Le soir, il se décide enfin à revenir auprès d’Aziza. Tous les invités sont partis. Sa fiancée l’attend, éplorée. La mère de la jeune fille explique que les invités ont festoyé toute la journée avant de s’en aller et qu’il faudra désormais repousser le mariage d’un an.

Ibid.

                Sans consoler Aziza, Aziz lui raconte son aventure. Aziza explique alors à son fiancé ce que la jeune femme attend de lui. Le lendemain, Aziz retourne sous la fenêtre où il a aperçu Boudour et attend toute la journée sans que le volet s’ouvre. Rentré chez lui, furieux, il frappe violemment sa fiancée. Celle-ci, les larmes aux yeux et le visage en sang, lui explique patiemment que Budur l’a fait attendre pour éprouver la sincérité de son amour, et l’encourage à retourner devant le balcon le lendemain. Cette fois, Budur se présente à la fenêtre, mais ne se livre toujours pas à son soupirant. Elle passe lentement une coupe au-dessus d’une bougie, avant de disparaître. 

                Sans consoler Aziza, Aziz lui raconte son aventure. Aziza explique alors à son fiancé ce que la jeune femme attend de lui. Le lendemain, Aziz retourne sous la fenêtre où il a aperçu Boudour et attend toute la journée sans que le volet s’ouvre. Rentré chez lui, furieux, il frappe violemment sa fiancée. Celle-ci, les larmes aux yeux et le visage en sang, lui explique patiemment que Budur l’a fait attendre pour éprouver la sincérité de son amour, et l’encourage à retourner devant le balcon le lendemain. Cette fois, Budur se présente à la fenêtre, mais ne se livre toujours pas à son soupirant. Elle passe lentement une coupe au-dessus d’une bougie, avant de disparaître.

             Aziza, qui a perdu tout espoir, explique à son fiancé la signification de cette pantomime : il doit retrouver la sorcière hors de la ville, dans une tente éclairée de torches, au bout d’un jardin. La nuit tombée, Aziz se précipite au fond du jardin. Il pénètre dans la tente, où sont étalées de riches victuailles. Lui qui, obnubilé par sa passion, n’a pas mangé depuis huit jours, avale goulûment le banquet. Rassasié, il s’assoupit. Le lendemain, il retrouve sur son ventre une pièce de monnaie et un poignard. 

Aziza lui déchiffre encore le message : s’il se comporte une fois de plus comme la nuit passée, Budur le tuera. Aziza conseille à son fiancé de dormir et de manger dans la journée, pour ne pas arriver le ventre vide dans la tente. Elle l’implore également de réciter à Budur, après avoir couché avec elle, une élégie amoureuse qu’elle lui apprend. Aziz suit les conseils de sa promise. La nuit tombée, il se retient de faire main basse sur les vivres. Alors, Budur apparaît enfin et les deux amants s’unissent pour une nuit d’amour fou. 

              Pendant ce temps, Aziza dépérit. Chaque jour, elle explique à son fiancé perdu ce qu’attend son amante, comment il doit déchiffrer ses messages, à quels rituels il doit se plier pour obtenir ses faveurs. Chaque soir, en réveillant Aziz, la jeune fille lui apprend des vers à réciter à sa maîtresse, et chaque matin, Boudour, après les avoir entendus, répond par d’autres vers. Ces allers retours finissent par former le dialogue suivant : 

Aziza : “Amoureux, au nom de Dieu,

Que doit faire un garçon quand l’Amour est son maître ?”

 

Budur : “On manoeuvre avec son amour,

On cache son secret et patiente en toutes choses avec résignation.”

 

Aziza : “Il a cherché à se résigner mais n’a trouvé en lui

Qu’un coeur désespéré par la passion”.

 

Budur : “S’il ne trouve pas la résignation,

Il n’y a peut-être rien de mieux pour lui que la mort.”

 

Aziza : “Nous avons entendu et obéi,

Et maintenant mourons.

Salue pour moi celle qui a empêché mon amour.”

              Pendant ce temps, Aziza dépérit. Chaque jour, elle explique à son fiancé perdu ce qu’attend son amante, comment il doit déchiffrer ses messages, à quels rituels il doit se plier pour obtenir ses faveurs. Chaque soir, en réveillant Aziz, la jeune fille lui apprend des vers à réciter à sa maîtresse, et chaque matin, Boudour, après les avoir entendus, répond par d’autres vers. Ces allers retours finissent par former le dialogue suivant :

Aziza : “Amoureux, au nom de Dieu,

Que doit faire un garçon quand l’Amour est son maître ?”

 

Budur : “On manoeuvre avec son amour,

On cache son secret et patiente en toutes choses avec résignation.”

 

Aziza : “Il a cherché à se résigner mais n’a trouvé en lui

Qu’un coeur désespéré par la passion”.

 

Budur : “S’il ne trouve pas la résignation,

Il n’y a peut-être rien de mieux pour lui que la mort.”

 

Aziza : “Nous avons entendu et obéi,

Et maintenant mourons.

Salue pour moi celle qui a empêché mon amour.”

         Aziza meurt de tristesse, dans l’indifférence presque totale d’Aziz. La mère d’Aziz doit lui remettre un parchemin de la part de sa fiancée défunte, mais seulement lorsqu’il versera des pleurs sincères sur sa tombe. Or Aziz ne semble pas éprouver la moindre émotion et n’attend même pas la fin de ses obsèques pour se précipiter dans les bras de sa maîtresse. En apprenant le trépas d’Aziza, Budur se met à pleurer. Aziz lui récite alors les derniers vers que lui a transmis sa mère de la part de la défunte : “La fidélité est un bien, mais la légèreté aussi est un bien.” La sorcière murmure alors que ces vers sauvent le garçon, à qui elle s’apprêtait à “faire du mal”. Elle demande à son amant de se faire prêter de l’argent pour ériger à Aziza une tombe de marbre, comme pour un saint. Mais Aziz utilise la somme pour festoyer et s’enivrer. 

En rentrant chez lui, il est capturé par un vieillard et conduit dans une maison où une jeune fille lui apprend que la femme avec laquelle il couche toutes les nuits est connue sous le nom de “Budur la folle”. Elle s’adresse alors ainsi à lui : “Si tu désires vivre, épouse moi. Comme ça, tu échapperas à Budur la piquée. Ah, elle en a tués avant toi ! Jusqu’ici Aziza t’a protégé, mais où en trouver une autre comme elle ? Tu es naïf devant la perversité des femmes, n’est-ce pas ? Je veux te sauver, mais pas sans contrepartie comme ta cousine.” Aziz doit l’épouser et lui faire un enfant. Il s’exécute, sans beaucoup de réticence ni de scrupule, puis passe un an à ses côtés. Au bout d’un an, l’enfant est né, l’épouse d’Aziz l’autorise enfin à quitter la maison pour aller voir sa mère, à condition qu’il rentre avant la nuit. 

          Mais le jeune homme se rue immédiatement chez Budur. Celle-ci, toute vêtue de noir, lui déclare l’avoir attendu pendant un an. Soudain, elle crie vengeance, une horde de femmes surgit des buissons à son appel et immobilise le garçon volage au sol, Budur dresse un couteau au-dessus de son ancien amant, qui lui récite à nouveau ces vers : “La fidélité est un bien, mais la légèreté aussi est un bien”. La sorcière répond alors : “Ces mots ne sauvent que ta vie, mais tu mérites la punition que je vais te donner.” Les femmes émasculent alors Aziz. 

            Revenu chez sa mère, le jeune eunuque éclate en sanglots en serrant dans ses bras une ancienne tunique d’Aziza : “Oh Aziza ! Combien de bien m’as tu fait !”. En entendant ces paroles et ces pleurs, la mère d’Aziz lui remet le parchemin d’Aziza, où celle-ci l’exempte de toute faute et se dit heureuse d’être morte avant lui. 

          Mais le jeune homme se rue immédiatement chez Budur. Celle-ci, toute vêtue de noir, lui déclare l’avoir attendu pendant un an. Soudain, elle crie vengeance, une horde de femmes surgit des buissons à son appel et immobilise le garçon volage au sol, Budur dresse un couteau au-dessus de son ancien amant, qui lui récite à nouveau ces vers : “La fidélité est un bien, mais la légèreté aussi est un bien”. La sorcière répond alors : “Ces mots ne sauvent que ta vie, mais tu mérites la punition que je vais te donner.” Les femmes émasculent alors Aziz.

            Revenu chez sa mère, le jeune eunuque éclate en sanglots en serrant dans ses bras une ancienne tunique d’Aziza : “Oh Aziza ! Combien de bien m’as tu fait !”. En entendant ces paroles et ces pleurs, la mère d’Aziz lui remet le parchemin d’Aziza, où celle-ci l’exempte de toute faute et se dit heureuse d’être morte avant lui.

Ibid.

             Remarquons d’abord que Budur n’a pas de lieu fixe. Si elle apparaît d’abord au balcon d’une maison, Aziz la retrouve ensuite dans une tente hors de la ville. Marqueur de nomadisme, la tente constitue lieu provisoire, mouvant. Située hors de la cité, la tente de Budur constitue une hétérotopie, au sens de Foucault, un lieu à l’écart où peut se réaliser l’utopie, espace concret hébergeant l’imaginaire, n’obéissant pas aux règles sociales, comme les cabanes d’enfants ou les théâtres. Aziza, au contraire, ne sort jamais du domicile conjugal. 

Toutes ses scènes ont lieu dans la chambre des époux ou sur le toit de leur maison, qu’elle ne quittera que pour la tombe. Aziza est un être presque asexué, son très jeune âge, en amont de la puberté, la dôte d’une certaine indétermination sexuelle. Elle ressemble autant à un petit garçon qu’à une petite fille, avec ses cheveux très courts. La sexualité est avec elle impossible, impensable, pour nous Occidentaux du moins, car il faut rappeler que la seconde femme de Mahomet, Aïcha, épousa le prophète à l’âge de six ou sept ans et que leur mariage fut consommé quand elle atteignit les neuf ou dix ans (Mahomet était alors âgé de 53 ans). 

        Au contraire, Budur n’existe pratiquement que par et pour le sexe. Ce qui ne signifie pourtant absolument pas qu’elle soit une fille “facile”. Bien au contraire. Alors qu’Aziza s’offre gratuitement, accepte tout, ne négocie rien, Budur est extrêmement difficile à conquérir, multiplie les exigences, les caprices, demande qu’on se plie pour elle à des règles strictes, voire à des sacrifices. Mais c’est précisément ces difficultés qui la définissent comme entité érotique. Comme nous le disions plus haut, la sexualité est ce phénomène insaisissable qui ne peut s’accomplir que par détours, en passant par ce qui n’est pas lui, en se déguisant, en jouant un rôle. 

              L’érotisme n’existe que dans le jeu. Un corps nu n’est pas érotique, il est anatomique, chirurgical, pornographique parfois, mais jamais érotique. L’érotisme commence avec les parures, les voiles et les ombrelles qui occultent et découvrent, enrobent et dérobent l’objet du désir, comme les ocelles du papillon. L’érotisme n’existe pas sans la séduction, et la séduction est un jeu complexe, un jeu avant tout herméneutique. Et ce non seulement chez les humains, mais chez la plupart des animaux, qui recourent à la parade nuptiale, aux signes, au symbolisme, pour obtenir le coït. Le symbolisme n’est pas l’apanage de l’homme. Il en détient le monopole dans presque tous les domaines, mais pas dans celui de la sexualité. L’animal fait l’expérience du symbolisme au travers de la sexualité. Les oiseaux chantent, pivotent, gonflent leur sac gulaire, construisent des nids, les poissons changent de couleurs, les lionnes tournent autour des lions en grognant doucement, la queue en l’air, etc. 

          Au contraire, Budur n’existe pratiquement que par et pour le sexe. Ce qui ne signifie pourtant absolument pas qu’elle soit une fille “facile”. Bien au contraire. Alors qu’Aziza s’offre gratuitement, accepte tout, ne négocie rien, Budur est extrêmement difficile à conquérir, multiplie les exigences, les caprices, demande qu’on se plie pour elle à des règles strictes, voire à des sacrifices. Mais c’est précisément ces difficultés qui la définissent comme entité érotique. Comme nous le disions plus haut, la sexualité est ce phénomène insaisissable qui ne peut s’accomplir que par détours, en passant par ce qui n’est pas lui, en se déguisant, en jouant un rôle.

        L’érotisme n’existe que dans le jeu. Un corps nu n’est pas érotique, il est anatomique, chirurgical, pornographique parfois, mais jamais érotique. L’érotisme commence avec les parures, les voiles et les ombrelles qui occultent et découvrent, enrobent et dérobent l’objet du désir, comme les ocelles du papillon. L’érotisme n’existe pas sans la séduction, et la séduction est un jeu complexe, un jeu avant tout herméneutique. Et ce non seulement chez les humains, mais chez la plupart des animaux, qui recourent à la parade nuptiale, aux signes, au symbolisme, pour obtenir le coït. Le symbolisme n’est pas l’apanage de l’homme. Il en détient le monopole dans presque tous les domaines, mais pas dans celui de la sexualité. L’animal fait l’expérience du symbolisme au travers de la sexualité. Les oiseaux chantent, pivotent, gonflent leur sac gulaire, construisent des nids, les poissons changent de couleurs, les lionnes tournent autour des lions en grognant doucement, la queue en l’air, etc.

               Budur est donc érotique parce qu’elle joue, parce qu’elle joue avec les signes, parce qu’elle s’enfonce dans la “forêt de symboles”, dans des labyrinthes d’indices. Et Aziza ne l’est pas parce qu’elle s’offre immédiatement et parce qu’elle explique, explicite tout, parce qu’elle remet gratuitement les clefs du sens. La conduite de chacune vis-à-vis du sexe redouble toujours leur rapport aux signes. S’offrir sexuellement revient à expliquer les signes, séduire revient à conserver leur opacité. 

Ces signes doivent être nettement distingués des signes langagiers usuels. Ils n’ont plus grand chose à voir avec des mots, ils constituent justement la preuve que cet amour ne tient pas qu’à des mots, qu’il ne repose pas sur des paroles en l’air, des promesses faciles. Le recours à des gestes, à des objets, à des signes solides, palpables et non seulement sonores ou abstraits, nous fait immédiatement penser à certains propos de Rousseau dans le Discours sur l’origine des langues : 

« Depuis que nous avons appris à gesticuler nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Egyptiens. Ce que les Anciens disaient le plus vivement, ils ne l’exprimaient pas par des mots, mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient. 

Ouvrez l’histoire ancienne, vous la trouverez pleine de ces manières d’argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on aurait pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspens et dans l’attente de ce qu’on va dire. (…) Darius, engagé dans la Scythie avec une armée, reçoit de la part du roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris, et cinq flèches : le héraut remet son présent en silence et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante, moins elle effraiera ; ce ne sera pas plus qu’une gasconnade dont Darius n’aurait fait que rire. 

Quand le Lévite d’Ephraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux tribus d’Israël ; il divisa le corps en douze pièces, et les leur envoya. A cet horrible aspect, ils courent aux armes en criant tout d’une voix : non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos pères sortirent d’Egypte jusqu’à ce jour. Et la tribu de Benjamin fut exterminée. De nos jours l’affaire, tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries, eût traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. » 

               Budur est donc érotique parce qu’elle joue, parce qu’elle joue avec les signes, parce qu’elle s’enfonce dans la “forêt de symboles”, dans des labyrinthes d’indices. Et Aziza ne l’est pas parce qu’elle s’offre immédiatement et parce qu’elle explique, explicite tout, parce qu’elle remet gratuitement les clefs du sens. La conduite de chacune vis-à-vis du sexe redouble toujours leur rapport aux signes. S’offrir sexuellement revient à expliquer les signes, séduire revient à conserver leur opacité.

                Ces signes doivent être nettement distingués des signes langagiers usuels. Ils n’ont plus grand chose à voir avec des mots, ils constituent justement la preuve que cet amour ne tient pas qu’à des mots, qu’il ne repose pas sur des paroles en l’air, des promesses faciles. Le recours à des gestes, à des objets, à des signes solides, palpables et non seulement sonores ou abstraits, nous fait immédiatement penser à certains propos de Rousseau dans le Discours sur l’origine des langues :

« Depuis que nous avons appris à gesticuler nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Egyptiens. Ce que les Anciens disaient le plus vivement, ils ne l’exprimaient pas par des mots, mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient.

Ouvrez l’histoire ancienne, vous la trouverez pleine de ces manières d’argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on aurait pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspens et dans l’attente de ce qu’on va dire. (…) Darius, engagé dans la Scythie avec une armée, reçoit de la part du roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris, et cinq flèches : le héraut remet son présent en silence et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante, moins elle effraiera ; ce ne sera pas plus qu’une gasconnade dont Darius n’aurait fait que rire.

Quand le Lévite d’Ephraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux tribus d’Israël ; il divisa le corps en douze pièces, et les leur envoya. A cet horrible aspect, ils courent aux armes en criant tout d’une voix : non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos pères sortirent d’Egypte jusqu’à ce jour. Et la tribu de Benjamin fut exterminée. De nos jours l’affaire, tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries, eût traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. »

               Rousseau pointe ici un paradoxe décisif : le langage est peut-être le mode de communication le plus insignifiant. Non que les mots employés soient dénués de sens, mais parce qu’il est tellement facile, tellement gratuit, de parler, que tout ce qui peut être annoncé ou promis par le langage ne saurait avoir la moindre valeur. C’est bien le sens de l’expression “se payer de mots”. Il ne coûte rien de multiplier les déclarations grandiloquentes, les engagements passionnés, les résolutions fracassantes, même avec conviction ou bonne foi. Tout ce qui se situe dans le domaine du discours demeure abstrait, sans conséquence, et ne nous apprend donc rien sur la sincérité de celui qui parle. Le signe gestuel ou matériel est autrement plus signifiant en ce qu’il constitue déjà un acte. On fait passer un message beaucoup plus clair en brisant un vase qu’en criant “je suis en colère”. Bien sûr, le signe continue d’amortir, de déplacer, de métaphoriser la promesse ou la menace qu’il formule. Il n’en reste pas moins que Budur est prise immédiatement au sérieux quand elle dépose un poignard sur le ventre de son soupirant endormi, bien plus qu’elle ne l’aurait été si elle lui avait hurlé, comme beaucoup d’amants échaudés : “Je vais te tuer”. 

               Un mot ne renvoie au fond qu’à d’autres mots, toute entreprise de définition nous condamne à cette circularité, c’est en leur substituant d’autres mots qu’on comprend les mots inconnus. D’un autre côté, on ne peut signifier un acte que par un autre acte. « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour » disait sagement Cocteau. La promesse amoureuse ne peut se concrétiser que dans la preuve active, d’où les pactes prononcés sur le sang versé, d’où la mise à l’épreuve chevaleresque des soupirants. L’amour existe dans des gestes, dans des comportements physiques, seuls d’autres comportements physiques peuvent révéler sa nature. En se ruant sur les victuailles placées sous la tente, Aziz en dit plus long sur sa manière d’aimer que ne l’aurait fait aucune déclaration. Ses cris éperdus ne pèsent rien face à la voracité possessive qui s’est trahie dans cette gloutonnerie passagère. 

             Rousseau pointe ici un paradoxe décisif : le langage est peut-être le mode de communication le plus insignifiant. Non que les mots employés soient dénués de sens, mais parce qu’il est tellement facile, tellement gratuit, de parler, que tout ce qui peut être annoncé ou promis par le langage ne saurait avoir la moindre valeur. C’est bien le sens de l’expression “se payer de mots”. Il ne coûte rien de multiplier les déclarations grandiloquentes, les engagements passionnés, les résolutions fracassantes, même avec conviction ou bonne foi. Tout ce qui se situe dans le domaine du discours demeure abstrait, sans conséquence, et ne nous apprend donc rien sur la sincérité de celui qui parle. Le signe gestuel ou matériel est autrement plus signifiant en ce qu’il constitue déjà un acte. On fait passer un message beaucoup plus clair en brisant un vase qu’en criant “je suis en colère”. Bien sûr, le signe continue d’amortir, de déplacer, de métaphoriser la promesse ou la menace qu’il formule. Il n’en reste pas moins que Budur est prise immédiatement au sérieux quand elle dépose un poignard sur le ventre de son soupirant endormi, bien plus qu’elle ne l’aurait été si elle lui avait hurlé, comme beaucoup d’amants échaudés : “Je vais te tuer”.

               Un mot ne renvoie au fond qu’à d’autres mots, toute entreprise de définition nous condamne à cette circularité, c’est en leur substituant d’autres mots qu’on comprend les mots inconnus. D’un autre côté, on ne peut signifier un acte que par un autre acte. « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour » disait sagement Cocteau. La promesse amoureuse ne peut se concrétiser que dans la preuve active, d’où les pactes prononcés sur le sang versé, d’où la mise à l’épreuve chevaleresque des soupirants. L’amour existe dans des gestes, dans des comportements physiques, seuls d’autres comportements physiques peuvent révéler sa nature. En se ruant sur les victuailles placées sous la tente, Aziz en dit plus long sur sa manière d’aimer que ne l’aurait fait aucune déclaration. Ses cris éperdus ne pèsent rien face à la voracité possessive qui s’est trahie dans cette gloutonnerie passagère.

              L’exemple du couteau est encore plus parlant, puisqu’ici le signe ne vaut plus comme substitut ou métaphore mais comme preuve : il faut me prendre au sérieux quand j’affirme que je peux te tuer, semble murmurer Budur à Aziz, puisque je suis passée cette nuit et que j’ai déposé un couteau sur ton ventre. Tous les ingrédients du référent (la réalité concrète, sensible, que l’on cherche à signifier) sont ici rassemblés dans le signifiant : le couteau et le ventre viennent signifier ce que ce même couteau pourrait faire à ce même ventre. Le signe n’a plus rien d’arbitraire, il n’est plus séparé de ce qu’il annonce que d’une petite pression de la main. Le signe effleure l’acte réel, le chatouille. Signifier matériellement, c’est déjà faire à moitié ce qu’on dit. Comme le Darius de Rousseau démontre que celui qui peut tuer un oiseau peut très bien assassiner un homme. 

           L’invitation de Budur à se placer dans la dimension des signes matériels n’est donc pas qu’un jeu érotique, qu’une ruse de séduction, elle fonctionne comme un pacte magique qui engage irrémédiablement celui qui s’y abîme. D’ailleurs, dans ce conte, les signes finissent presque tous par devenir des réalités, les signifiants se transforment en leur référents. Aziz utilise un jouet phallique comme projectile se séparant de lui pour rejoindre le sexe de Budur, or c’est précisément ce qui arrivera à son propre sexe, qui lui sera arraché, pour appartenir à la sorcière. Le couteau, qui avait été utilisé comme signe par Budur, servira effectivement à émasculer Aziz. Les signes ne sont pas des fantômes abstraits, ce sont des choses en devenir, des événements affleurant à l’existence. Les signes tuent. 

             Ce qui caractérise Aziz, c’est sa manière de prendre des engagements à la légère, sans jamais les respecter vraiment. Il ne se rend pas à son propre mariage, n’honore pas sa promesse de faire bâtir une tombe de marbre à Aziza, se parjure en retournant voir Budur une fois libéré par sa nouvelle épouse. Aziz ne connaît que la carotte et le bâton, la promesse d’une jouissance immédiate ou la menace imminente, il ne sait pas agir en fonction d’un engagement passé, mais seulement par la prévision d’une conséquence instantanée. 

             La clef de cette inconstance se trouve dans la nouvelle de Borges : la secte du Phénix. Le sexe masculin, nous suggère Borges, est un phénix qui renaît perpétuellement de ses cendres. Rien de ce qu’il fait ne porte à conséquence, il ne perd pas ce qu’il sème, le retrouve toujours ; il ne sacrifie pas l’énergie qu’il dépense, elle lui revient rapidement. Contrairement au corps féminin, le corps masculin ne s’expose pas à être irrémédiablement affecté par l’acte sexuel. Tandis que l’amante peut tomber enceinte, l’amant ne risque rien. Cela explique le peu d’importance que l’homme accorde à l’acte sexuel et le peu de sens qu’il lui donne. Pour lui, faire l’amour ne signifie pas grand-chose d’autre qu’évacuer une démangeaison passagère. Cet acte ne l’engage pas. Il faudra donc trancher ce sexe, interrompre le cycle des résurrections du phénix, pour faire d’Aziz un adulte, un homme capable de tenir ses promesses, d’agir conformément à sa parole. 

             C’est aussi la raison pour laquelle les femmes sont les seules, dans ce conte, à savoir déchiffrer les signes, décoder les symboles. Les femmes savent qu’elles ne peuvent pas faire confiance aux hommes, en raison de la gratuité de l’expérience sexuelle masculine. Sachant que les baisers et les élans d’un homme ne signifient rien, elles sont obligées de guetter l’amour ailleurs, dans des signes, des indices, des gestes. 

          En réalité, à aucun moment ne s’esquisse de “rapport” entre Aziz et Boudour. Les messages de Boudour sont déchiffrés par Aziza et c’est cette dernière qui y répond. Aziz ne joue finalement entre elle qu’un rôle de messager. Encore moins qu’un messager, puisqu’il ne comprend même pas le message qu’il délivre. 

             Ce qui caractérise Aziz, c’est sa manière de prendre des engagements à la légère, sans jamais les respecter vraiment. Il ne se rend pas à son propre mariage, n’honore pas sa promesse de faire bâtir une tombe de marbre à Aziza, se parjure en retournant voir Budur une fois libéré par sa nouvelle épouse. Aziz ne connaît que la carotte et le bâton, la promesse d’une jouissance immédiate ou la menace imminente, il ne sait pas agir en fonction d’un engagement passé, mais seulement par la prévision d’une conséquence instantanée.

             La clef de cette inconstance se trouve dans la nouvelle de Borges : la secte du Phénix. Le sexe masculin, nous suggère Borges, est un phénix qui renaît perpétuellement de ses cendres. Rien de ce qu’il fait ne porte à conséquence, il ne perd pas ce qu’il sème, le retrouve toujours ; il ne sacrifie pas l’énergie qu’il dépense, elle lui revient rapidement. Contrairement au corps féminin, le corps masculin ne s’expose pas à être irrémédiablement affecté par l’acte sexuel. Tandis que l’amante peut tomber enceinte, l’amant ne risque rien. Cela explique le peu d’importance que l’homme accorde à l’acte sexuel et le peu de sens qu’il lui donne. Pour lui, faire l’amour ne signifie pas grand-chose d’autre qu’évacuer une démangeaison passagère. Cet acte ne l’engage pas. Il faudra donc trancher ce sexe, interrompre le cycle des résurrections du phénix, pour faire d’Aziz un adulte, un homme capable de tenir ses promesses, d’agir conformément à sa parole.

             C’est aussi la raison pour laquelle les femmes sont les seules, dans ce conte, à savoir déchiffrer les signes, décoder les symboles. Les femmes savent qu’elles ne peuvent pas faire confiance aux hommes, en raison de la gratuité de l’expérience sexuelle masculine. Sachant que les baisers et les élans d’un homme ne signifient rien, elles sont obligées de guetter l’amour ailleurs, dans des signes, des indices, des gestes.

               En réalité, à aucun moment ne s’esquisse de “rapport” entre Aziz et Boudour. Les messages de Boudour sont déchiffrés par Aziza et c’est cette dernière qui y répond. Aziz ne joue finalement entre elle qu’un rôle de messager. Encore moins qu’un messager, puisqu’il ne comprend même pas le message qu’il délivre.

             Au rapport sexuel réel se substitue, à l’écran, un rapport sexuel “signifié” entre Aziz et Boudour : il s’agit de l’image emblématique du film, où l’on voit Aziz bander un arc dont la flèche a été remplacée par un jouet phallique, un sexe postiche. À force d’avoir été réduit à la fonction d’émissaire, de courroie de transmission d’un message qui n’est pas le sien, Aziz s’est confondu avec le message. Il est devenu un pur signe. Ainsi, de la même manière qu’il est dépossédé de la compréhension du langage amoureux dans lequel on l’implique, de sa maîtrise et de son intelligence, Aziz se voit déposséder de la sexualité même, au profit de sa distanciation par des signifiants, de sa mise en signes. 

             Au rapport sexuel réel se substitue, à l’écran, un rapport sexuel “signifié” entre Aziz et Boudour : il s’agit de l’image emblématique du film, où l’on voit Aziz bander un arc dont la flèche a été remplacée par un jouet phallique, un sexe postiche. À force d’avoir été réduit à la fonction d’émissaire, de courroie de transmission d’un message qui n’est pas le sien, Aziz s’est confondu avec le message. Il est devenu un pur signe. Ainsi, de la même manière qu’il est dépossédé de la compréhension du langage amoureux dans lequel on l’implique, de sa maîtrise et de son intelligence, Aziz se voit déposséder de la sexualité même, au profit de sa distanciation par des signifiants, de sa mise en signes.

Ibid.

          Pourquoi Boudour est-elle surnommée “la folle” ? À quoi tient sa folie ? Certainement pas, en tout cas, à un exil du domaine du sens, à l’absurdité de sa pensée. Boudour “fait sens”, elle communique, dans un langage codé (comme tout langage), au sein duquel elle construit des messages cohérents. Cette folie tient-elle alors au caractère “privé” de son langage ? 

Le fou, est-ce celui qui mobilise des signes qui ne font sens que pour lui-même ? Quand bien même cela serait vrai, une telle définition ne correspond pas non plus à Boudour, dont le langage est compris presque instantanément par Aziza, comme si les codes qu’elle utilisait, loin de constituer des caprices personnels, appartenaient à une secte secrète des femmes amoureuses. 

           Non seulement les deux femmes se comprennent mais au fond, elles s’adressent l’une à l’autre et non pas à Aziz. Budur fait parvenir un parchemin à Aziza, qu’Aziz ne prend même la peine d’ouvrir, et Aziza insiste auprès d’Aziz pour qu’il récite des vers amoureux à Budur. Aziz n’est qu’un messager et les messages que l’épouse et la maîtresse s’adressent sont des messages amoureux. Aziz est incapable d’exprimer l’amour, il ne peut que le consommer. Il ne sait que posséder. Sa gloutonnerie lors de sa première visite dans la tente souligne bien qu’il est incapable de voir les signes derrière les choses, qu’il ne sait à aucun moment prendre les objets pour autre chose qu’ils sont, les regarder hors de leur utilité matérielle directe. Le banquet que Budur avait dressé sous la tente était un signe, un signe de l’hospitalité amoureuse. Mais Aziz ne l’a pas pris autrement que comme un banquet et il s’est gavé. Hors, ne pas être sensible aux signes, c’est, au fond, ne pas être amoureux. 

              L’amoureux, comme le souligne Gilles Deleuze dans Proust et les signes, est celui qui développe la paranoïa des signes, pour qui tout se met à signifier. Le philosophe va même plus loin en faisant de la paranoïa amoureuse la condition de la compétence herméneutique, il faut avoir été amoureux pour être sensible à l’art ou même aux messages divins. C’est dans l’affût amoureux que se creuse la sensibilité aux signes. C’est parce que l’amour de Swann pour Odette est propice à la jalousie, à la suspicion, que Swann est un grand esthète, qu’il comprend si intimement les oeuvres d’art. Dans toute histoire d’amour, cette attention accrue aux clignotements des signifiants est d’abord le ferment d’un bonheur fou, faisant pénétrer les amants dans un monde embrasé par la séduction, où les choses, les gestes, les événements sont provisoirement délivrés de leur pesante évidence, de leur inertie stupide pour se charger de promesses, de jeu, de mystère. Mais sous l’effet de la passion, cet enchantement du monde par la saturation des signes se retourne en cauchemar. La jalousie se met à tout soupçonner, à douter de tout, à traquer des arrière-pensées, des double-sens, derrière les détails les plus familiers, les plus insignifiants. Folle jalousie de Léonte au début du Conte d’hiver, jalousie maladive du narrateur de la Recherche rôdant autour d’Albertine. 

           Non seulement les deux femmes se comprennent mais au fond, elles s’adressent l’une à l’autre et non pas à Aziz. Budur fait parvenir un parchemin à Aziza, qu’Aziz ne prend même la peine d’ouvrir, et Aziza insiste auprès d’Aziz pour qu’il récite des vers amoureux à Budur. Aziz n’est qu’un messager et les messages que l’épouse et la maîtresse s’adressent sont des messages amoureux. Aziz est incapable d’exprimer l’amour, il ne peut que le consommer. Il ne sait que posséder. Sa gloutonnerie lors de sa première visite dans la tente souligne bien qu’il est incapable de voir les signes derrière les choses, qu’il ne sait à aucun moment prendre les objets pour autre chose qu’ils sont, les regarder hors de leur utilité matérielle directe. Le banquet que Budur avait dressé sous la tente était un signe, un signe de l’hospitalité amoureuse. Mais Aziz ne l’a pas pris autrement que comme un banquet et il s’est gavé. Hors, ne pas être sensible aux signes, c’est, au fond, ne pas être amoureux.

              L’amoureux, comme le souligne Gilles Deleuze dans Proust et les signes, est celui qui développe la paranoïa des signes, pour qui tout se met à signifier. Le philosophe va même plus loin en faisant de la paranoïa amoureuse la condition de la compétence herméneutique, il faut avoir été amoureux pour être sensible à l’art ou même aux messages divins. C’est dans l’affût amoureux que se creuse la sensibilité aux signes. C’est parce que l’amour de Swann pour Odette est propice à la jalousie, à la suspicion, que Swann est un grand esthète, qu’il comprend si intimement les oeuvres d’art. Dans toute histoire d’amour, cette attention accrue aux clignotements des signifiants est d’abord le ferment d’un bonheur fou, faisant pénétrer les amants dans un monde embrasé par la séduction, où les choses, les gestes, les événements sont provisoirement délivrés de leur pesante évidence, de leur inertie stupide pour se charger de promesses, de jeu, de mystère. Mais sous l’effet de la passion, cet enchantement du monde par la saturation des signes se retourne en cauchemar. La jalousie se met à tout soupçonner, à douter de tout, à traquer des arrière-pensées, des double-sens, derrière les détails les plus familiers, les plus insignifiants. Folle jalousie de Léonte au début du Conte d’hiver, jalousie maladive du narrateur de la Recherche rôdant autour d’Albertine.

            Aziz ne connaîtra ni l’herméneutique de la séduction, ni celle de la jalousie. L’impétuosité de ses transports ne tient qu’à l’urgence sexuelle. Contrairement à ce qu’il clame bruyamment, il ne tombe pas amoureux de Budur. Il développe une addiction physique à sa chair. La preuve en est que ce qui quantifie, chez Aziz, la passion qu’il éprouve pour Budur, c’est qu’il oublie de se nourrir pendant huit jours. Il y a certainement là le symptôme d’une expérience très intense, mais au fond, en se substituant à la nutrition, le désir d’Aziz révèle qu’il partage son essence.

Comme elle, il n’est qu’un besoin, un besoin substituable à un autre, une nécessité corporelle comblée par des biens corporels. Ces biens ne sauront jamais pour lui s’épaissir d’un autre pouvoir que celui de leur propriétés physiques, ne pourront pas devenir des signes. Or, tomber amoureux, c’est sombrer dans le labyrinthe des signes. L’interchangeabilité de la nutrition et de la fornication devient particulièrement explicite quand Aziz, ayant longuement attendu l’étreinte d’Aziza, pénètre une première fois dans la tente au fond du jardin. Il se jette aussitôt sur le banquet et s’endort, satisfait, comme on s’endort après l’amour. 

            Le mystère tient donc, non pas à la personnalité de Boudour, mais au fait que le langage érotique ne puisse se construire qu’entre les rivales, et non entre les amants. 

              Boudour est-elle la rivale d’Aziza ? Est-elle au courant des projets matrimoniaux d’Aziz ? Il est certain que Boudour respecte profondément Aziza, puisqu’elle demande à Aziz de lui faire construire une tombe en marbre. Il est certain également que Boudour ne peut pas aimer Aziz sans Aziza. Leur amour se termine exactement au moment de la mort de cette dernière. 

              La véritable histoire d’amour semble se jouer entre Aziza et Budur, qui se parlent et s’offrent des cadeaux par l’intercession du naïf Aziz. Étrangement, alors qu’Aziz est présenté comme le trompeur, celui qui jouit du beurre et de l’argent du beurre, de la bienveillance de l’épouse et de la volupté de la maîtresse, on ne peut s’empêcher de penser qu’il a été, au fond, le dindon de la farce. Il n’a fait qu’offrir son phallus au jeu amoureux d’Aziza et de Budur, il a été le jouet sexuel par lequel s’est tissé leur rapport, leur dialogue. Une fois cette union mystique entre Aziza et Budur rendue impossible par la mort de la première, Aziz est précisément privé de ce sexe, châtré. La présence fantomatique d’Aziza, enveloppant ses ébats avec Budur, constituait la condition de possibilité de son union sexuelle avec la sorcière. Sans elle, Aziz perd la clef herméneutique de l’amour, le pouvoir d’interpréter les signes, de déchiffrer les énigmes de Budur. En perdant la clef du sens, il perd l’instrument de l’amour. D’ailleurs, si la sorcière a pu avoir des mots aimants pour le garçon, elle ne l’a jamais vraiment regardé avec tendresse. Si l’on prête attention au jeu de Luigina Rocchi, qui interprète ici Budur, on remarquera qu’elle le contemple avec un mélange de crainte (quand celui-ci décoche une flèche phallique dans son sexe), de résignation (quand elle lèche le vin qui coule sur les jambes du garçon) et de colère retenue. Budur n’aime pas Aziz. 

              Le soupirant n’est donc lui-même qu’un signe, un message glissant d’Aziza à Budur, le canal de leur correspondance. Mais pourquoi Aziza et Budur ont-elles besoin de se parler ? Qu’ont-elles à se dire ? 

            Le mystère tient donc, non pas à la personnalité de Boudour, mais au fait que le langage érotique ne puisse se construire qu’entre les rivales, et non entre les amants.

              Boudour est-elle la rivale d’Aziza ? Est-elle au courant des projets matrimoniaux d’Aziz ? Il est certain que Boudour respecte profondément Aziza, puisqu’elle demande à Aziz de lui faire construire une tombe en marbre. Il est certain également que Boudour ne peut pas aimer Aziz sans Aziza. Leur amour se termine exactement au moment de la mort de cette dernière.

             La véritable histoire d’amour semble se jouer entre Aziza et Budur, qui se parlent et s’offrent des cadeaux par l’intercession du naïf Aziz. Étrangement, alors qu’Aziz est présenté comme le trompeur, celui qui jouit du beurre et de l’argent du beurre, de la bienveillance de l’épouse et de la volupté de la maîtresse, on ne peut s’empêcher de penser qu’il a été, au fond, le dindon de la farce. Il n’a fait qu’offrir son phallus au jeu amoureux d’Aziza et de Budur, il a été le jouet sexuel par lequel s’est tissé leur rapport, leur dialogue. Une fois cette union mystique entre Aziza et Budur rendue impossible par la mort de la première, Aziz est précisément privé de ce sexe, châtré. La présence fantomatique d’Aziza, enveloppant ses ébats avec Budur, constituait la condition de possibilité de son union sexuelle avec la sorcière. Sans elle, Aziz perd la clef herméneutique de l’amour, le pouvoir d’interpréter les signes, de déchiffrer les énigmes de Budur. En perdant la clef du sens, il perd l’instrument de l’amour. D’ailleurs, si la sorcière a pu avoir des mots aimants pour le garçon, elle ne l’a jamais vraiment regardé avec tendresse. Si l’on prête attention au jeu de Luigina Rocchi, qui interprète ici Budur, on remarquera qu’elle le contemple avec un mélange de crainte (quand celui-ci décoche une flèche phallique dans son sexe), de résignation (quand elle lèche le vin qui coule sur les jambes du garçon) et de colère retenue. Budur n’aime pas Aziz.

              Le soupirant n’est donc lui-même qu’un signe, un message glissant d’Aziza à Budur, le canal de leur correspondance. Mais pourquoi Aziza et Budur ont-elles besoin de se parler ? Qu’ont-elles à se dire ?

              En réalité, Budur ne prive pas Aziza du bonheur conjugal dont elle aurait pu jouir sans son intervention. Aziza, à peine une enfant, mariée à un homme du double de son âge, bête et violent, n’aurait de toute façon pas été heureuse. Quant à Budur, elle représente une femme impossible dans le monde musulman, une femme vivant seule et libre, le visage découvert, choisissant ses amants et leur dictant sa loi. On la surnomme Budur la folle parce qu’elle transgresse la Loi, les versets du Coran qui commandent à la femme de couvrir sa poitrine et sa chevelure (XXIV, 31 ; XXXIII, 59), qui lui interdisent d’accomplir l’adultère (IV – 30) et lui prescrivent l’obéissance à son mari (IV – 38). Aziza vit, grâce à l’aventure extraconjugale d’Aziz, une expérience amoureuse par procuration. Elle s’imagine en Budur, cette femme libre et adulte, cette créature hétérotopique, pour conjurer l’affreuse tristesse de sa condition d’enfant séquestrée. 

Le jeu auquel l’invite Budur par l’intercession inconsciente d’Aziz lui permet temporairement de s’évader de ces quatre murs, de connaître une expérience érotique de séduction, qui n’a rien à voir avec la « consommation » conjugale à laquelle on la condamne. Budur sauve Aziza en repoussant la date de son mariage, elle retarde et empêche le viol domestique d’une enfant. Si Aziza pleure et dépérit, ce n’est pas parce qu’elle est jalouse de Budur, mais parce qu’elle comprend que, même en l’absence de cette dernière, le mariage qui l’aurait unie à Aziz n’aurait jamais pu ressembler à une telle passion. Elle se suicide donc pour échapper à son sort. Les vers que s’échangent les deux femmes soulignent assez explicitement cette interprétation. Aziza avoue dans son poème ne pouvoir se résigner car son coeur est “désespéré par la passion” et Budur lui répond : “S’il ne trouve pas la résignation, il n’y a peut-être rien de mieux pour lui que la mort.” 

Ibid.

            Le message est clair. Ce n’est que par la mort qu’Aziza peut échapper à la vie soumise et cloîtrée que lui réserve sa condition. Et c’est pour échapper à celle-ci que cette femme-enfant, pas encore femme mais qu’on n’a pas laissé être une enfant, se laisse mourir. Budur la sorcière libère Aziza par la mort, puis punit les hommes, en la personne d’Aziz, de l’inconséquence insupportable dans laquelle les place leur pouvoir. Elle prive ainsi le garçon de l’instrument éternellement renouvelé de cette puissance irresponsable, le phénix, le phallus. Budur est la vengeance des femmes. D’ailleurs, ce sont ces femmes qu’elle appellera pour châtrer Aziz. C’est au nom et avec la collaboration de toutes les femmes, des femmes soumises, des femmes séquestrées, voilées, qui accourront auprès d’elle couteaux en mains, qu’elle appliquera ce châtiment. 

         L’ordre herméneutique, l’ordre des messages codés, des signes équivoques, apparaît donc comme une alternative à la cruauté implacable de la Loi. D’ailleurs n’est-ce pas dans l’équivocité même de la Loi, dans ses contradictions, ses ambiguïtés, qu’est pensable une relative liberté compatible avec l’obéissance ? L’ordre herméneutique, l’opacité du sens, introduit du jeu dans les dispositifs de soumission unilatérale. Budur ne se contente pas de jouer avec les ambiguïtés de la Loi, elle la transgresse, en se présentant les cheveux et les seins découverts hors de sa tente, en pratiquant l’adultère et en exerçant la castration, interdite par la Sharia. Néanmoins, c’est au nom d’un autre ordre qu’elle s’assoit sur ces prescription, au nom de l’ordre érotique, de la Loi amoureuse. 

           Boudour est la représentante de la norme amoureuse et, par extension, de la loi sexuelle. Avec elle, la sexualité obéit à des règles strictes (ne pas toucher aux victuailles, prouver la sincérité de son amour, ne venir qu’à la nuit tombée, savoir décoder les signes, etc.), dont la non-observance est durement châtiée. Au contraire, l’amour d’Aziza était infiniment permissif, tolérant et excusant tout : l’absence au mariage, l’adultère, etc. Ce qui sépare la Loi coranique de la Loi amoureuse incarnée par Budur, c’est une inversion. Pour la Loi religieuse, l’amour doit être mis au service de l’ordre, de la stabilité de la société, de la famille, servant la continuation stable de l’espèce et l’équilibre social. Chez Budur, c’est l’ordre qui est mis au service de l’Amour, il faut savoir respecter des règles pour prouver qu’on aime, il faut, pour aimer vraiment, que l’amour ait un prix, qu’il nous coûte. L’ordre n’est pas une fin en soi pour la sorcière, et d’ailleurs les jeux de Budur troublent l’équilibre social en excitant les passions, en détruisant les mariages, en provoquant la mort et en empêchant les hommes de procréer par le châtiment d’émasculation. L’ordre n’est pas une fin, il est une démonstration, une preuve et une mesure. Qui est incapable de se soumettre à une discipline au nom de l’amour ne mérite pas d’aimer, et doit être émasculé. L’ordre amoureux, comme l’ordre herméneutique avec lequel il se confond, est l’ordre du désordre, la Loi qui déstabilise. De même que la passion trouble et égare, de même que les règles auxquelles elle nous soumet n’aboutissent à aucune stabilité, l’interprétation des signes installe de l’imprévisibilité, de l’inattendu, de la confusion dans l’architecture des règles et des lois. L’Amour est une puissance profondément déstabilisatrice parce qu’il rend tout ambigu, parce qu’il brouille le sens, nous plonge dans un marécage de hiéroglyphes, dans un gouffre d’équivocité où plus rien n’est évident, plus rien n’est sûr. 

           Boudour est la représentante de la norme amoureuse et, par extension, de la loi sexuelle. Avec elle, la sexualité obéit à des règles strictes (ne pas toucher aux victuailles, prouver la sincérité de son amour, ne venir qu’à la nuit tombée, savoir décoder les signes, etc.), dont la non-observance est durement châtiée. Au contraire, l’amour d’Aziza était infiniment permissif, tolérant et excusant tout : l’absence au mariage, l’adultère, etc. Ce qui sépare la Loi coranique de la Loi amoureuse incarnée par Budur, c’est une inversion. Pour la Loi religieuse, l’amour doit être mis au service de l’ordre, de la stabilité de la société, de la famille, servant la continuation stable de l’espèce et l’équilibre social. Chez Budur, c’est l’ordre qui est mis au service de l’Amour, il faut savoir respecter des règles pour prouver qu’on aime, il faut, pour aimer vraiment, que l’amour ait un prix, qu’il nous coûte. L’ordre n’est pas une fin en soi pour la sorcière, et d’ailleurs les jeux de Budur troublent l’équilibre social en excitant les passions, en détruisant les mariages, en provoquant la mort et en empêchant les hommes de procréer par le châtiment d’émasculation. L’ordre n’est pas une fin, il est une démonstration, une preuve et une mesure. Qui est incapable de se soumettre à une discipline au nom de l’amour ne mérite pas d’aimer, et doit être émasculé. L’ordre amoureux, comme l’ordre herméneutique avec lequel il se confond, est l’ordre du désordre, la Loi qui déstabilise. De même que la passion trouble et égare, de même que les règles auxquelles elle nous soumet n’aboutissent à aucune stabilité, l’interprétation des signes installe de l’imprévisibilité, de l’inattendu, de la confusion dans l’architecture des règles et des lois. L’Amour est une puissance profondément déstabilisatrice parce qu’il rend tout ambigu, parce qu’il brouille le sens, nous plonge dans un marécage de hiéroglyphes, dans un gouffre d’équivocité où plus rien n’est évident, plus rien n’est sûr.

           C’est cette confusion maladive de l’empire des signes que Roland Barthes finit par haïr et veut à tout prix conjurer dans ce beau texte de Fragments d’un discours amoureux, “L’Incertitude des signes”. Le sémiologue y constate l’état d’égarement paranoïaque dans lequel le plonge le fait de guetter dans les comportements de l’être aimé des éléments signifiants, des indices. Non seulement cette attitude le fait souffrir, mais elle est, selon lui, complètement vaine, tant ces signes peuvent vouloir dire tout et n’importe quoi, tant on peut faire dire indifféremment à un signe une chose et son contraire. Même avec la meilleure volonté du monde, avec la plus grande sincérité, l’être aimé ne pourra pas s’empêcher d’émettre ces avertissements suspects : “Les signes ne sont pas des preuves, puisque n’importe qui peut en produire de faux et d’ambigus. De là à se rabattre, paradoxalement, sur la toute-puissance du langage : puisque rien n’assure le langage, je tiendrai le langage pour la seule et dernière assurance : je ne croirai plus à l’interprétation. De mon autre, je recevrai toute parole comme un signe de vérité ; et, lorsque je parlerai, je ne mettrai pas en doute qu’il reçoive pour vrai ce que je dirai. D’où l’importance des déclarations ; je veux sans cesse arracher à l’autre la formule de son sentiment, et je lui dis sans cesse de mon côté que je l’aime : rien n’est laissé à la suggestion, à la divination : pour qu’une chose soit sue, il faut qu’elle soit dite ; mais aussi dès qu’elle est dite, très provisoirement, elle est vraie.” 

           C’est cette confusion maladive de l’empire des signes que Roland Barthes finit par haïr et veut à tout prix conjurer dans ce beau texte de Fragments d’un discours amoureux, “L’Incertitude des signes”. Le sémiologue y constate l’état d’égarement paranoïaque dans lequel le plonge le fait de guetter dans les comportements de l’être aimé des éléments signifiants, des indices. Non seulement cette attitude le fait souffrir, mais elle est, selon lui, complètement vaine, tant ces signes peuvent vouloir dire tout et n’importe quoi, tant on peut faire dire indifféremment à un signe une chose et son contraire. Même avec la meilleure volonté du monde, avec la plus grande sincérité, l’être aimé ne pourra pas s’empêcher d’émettre ces avertissements suspects : “Les signes ne sont pas des preuves, puisque n’importe qui peut en produire de faux et d’ambigus. De là à se rabattre, paradoxalement, sur la toute-puissance du langage : puisque rien n’assure le langage, je tiendrai le langage pour la seule et dernière assurance : je ne croirai plus à l’interprétation. De mon autre, je recevrai toute parole comme un signe de vérité ; et, lorsque je parlerai, je ne mettrai pas en doute qu’il reçoive pour vrai ce que je dirai. D’où l’importance des déclarations ; je veux sans cesse arracher à l’autre la formule de son sentiment, et je lui dis sans cesse de mon côté que je l’aime : rien n’est laissé à la suggestion, à la divination : pour qu’une chose soit sue, il faut qu’elle soit dite ; mais aussi dès qu’elle est dite, très provisoirement, elle est vraie.” 

            Que le plus grand des sémiologues, qui a fait de l’analyse des signes sa spécialité, renonce, dans le domaine amoureux, à toute interprétation pour ne jurer que par la littéralité du langage, voilà qui prouve assez la puissance du chaos provoqué par l’herméneutique érotique. Le propos de Roland Barthes nous paraît d’une grande sagesse, mais peut-il être autre chose qu’un voeu pieux ? Le sémiologue lui-même le formule comme tel en s’exprimant au futur. Mais comment faire confiance à une chose aussi gratuite, aussi inconséquente que le langage ? À moins que la confiance en ce langage si creux et facile constitue la preuve authentique de l’amour. Mais qu’est-ce qu’un amour se refusant au jeu des signes, à la parade des ambiguïtés ? Qu’est-ce qu’un amour qui se présente comme une série de déclarations sous serment ? N’est-ce pas là la fin de l’érotisme, le retour de la Loi ? 

            Le trouble de l’interprétation érotique des signes est dangereux, certes. Mais, dans ce Yémen où Pasolini pose sa caméra pour tourner le conte d’Aziz et d’Aziza, il est la seule voie d’émancipation, la seule marge de liberté, de liberté fatale, que peuvent conquérir les femmes. 

            Que le plus grand des sémiologues, qui a fait de l’analyse des signes sa spécialité, renonce, dans le domaine amoureux, à toute interprétation pour ne jurer que par la littéralité du langage, voilà qui prouve assez la puissance du chaos provoqué par l’herméneutique érotique. Le propos de Roland Barthes nous paraît d’une grande sagesse, mais peut-il être autre chose qu’un voeu pieux ? Le sémiologue lui-même le formule comme tel en s’exprimant au futur. Mais comment faire confiance à une chose aussi gratuite, aussi inconséquente que le langage ? À moins que la confiance en ce langage si creux et facile constitue la preuve authentique de l’amour. Mais qu’est-ce qu’un amour se refusant au jeu des signes, à la parade des ambiguïtés ? Qu’est-ce qu’un amour qui se présente comme une série de déclarations sous serment ? N’est-ce pas là la fin de l’érotisme, le retour de la Loi ?

            Le trouble de l’interprétation érotique des signes est dangereux, certes. Mais, dans ce Yémen où Pasolini pose sa caméra pour tourner le conte d’Aziz et d’Aziza, il est la seule voie d’émancipation, la seule marge de liberté, de liberté fatale, que peuvent conquérir les femmes. ▪