Pier Paolo Pasolini, Les Mille et Une Nuits, 1974, 155min, Alberto Grimaldi.
En 1974 sort le dernier volet du triptyque médiéval pasolinien : Les Mille et une nuits. L’inscription de ce texte mythique dans la “Trilogie de la vie” n’était pas si évidente. Bien sûr, Les Mille et une nuits rejoignent le Décaméron et Les Contes de Canterbury par plusieurs points essentiels : la présence d’un récit-cadre puissant ; la grande diversité sociale des personnages, et, par conséquent, des genres littéraires explorés (André Miquel, un des deux traducteurs des Les Mille et une nuits pour la Pléiade en repère six dans les histoires de Shéhérazade : les contes fantastiques, de magie ; les romans d’amour, quelquefois épistolaires ; la geste des grands héros de l’histoire pré-musulmane et arabo-musulmane ; les tableaux de mœurs ; les fables et les maximes) et la place centrale de l’érotisme. Néanmoins, ce troisième grand texte s’écarte considérablement des deux autres par sa datation et son statut. Boccace et Chaucer étaient plus ou moins contemporains, une génération les séparait (Boccace meurt en 1375, Chaucer en 1400), ce qui suffisait à établir entre eux un lien de filiation, voire, nous l’avons vu dans nos précédents articles, de plagiat (bien que ce terme ne fasse pas vraiment sens appliqué à la littérature médiévale). Si Boccace et Chaucer sont tous deux des collecteurs d’histoires, ils n’en sont pas moins des auteurs, rassemblant les contes accumulés sous l’unité d’un nom, à défaut de l’unité d’un genre ou d’un registre. Le statut des Mille et une nuits est beaucoup plus complexe.
En 1974 sort le dernier volet du triptyque médiéval pasolinien : Les Mille et une nuits. L’inscription de ce texte mythique dans la “Trilogie de la vie” n’était pas si évidente. Bien sûr, Les Mille et une nuits rejoignent le Décaméron et Les Contes de Canterbury par plusieurs points essentiels : la présence d’un récit-cadre puissant ; la grande diversité sociale des personnages, et, par conséquent, des genres littéraires explorés (André Miquel, un des deux traducteurs des Les Mille et une nuits pour la Pléiade en repère six dans les histoires de Shéhérazade : les contes fantastiques, de magie ; les romans d’amour, quelquefois épistolaires ; la geste des grands héros de l’histoire pré-musulmane et arabo-musulmane ; les tableaux de mœurs ; les fables et les maximes) et la place centrale de l’érotisme. Néanmoins, ce troisième grand texte s’écarte considérablement des deux autres par sa datation et son statut. Boccace et Chaucer étaient plus ou moins contemporains, une génération les séparait (Boccace meurt en 1375, Chaucer en 1400), ce qui suffisait à établir entre eux un lien de filiation, voire, nous l’avons vu dans nos précédents articles, de plagiat (bien que ce terme ne fasse pas vraiment sens appliqué à la littérature médiévale). Si Boccace et Chaucer sont tous deux des collecteurs d’histoires, ils n’en sont pas moins des auteurs, rassemblant les contes accumulés sous l’unité d’un nom, à défaut de l’unité d’un genre ou d’un registre. Le statut des Mille et une nuits est beaucoup plus complexe.
Leur origine n’est pas orale. Les limites indéterminées du texte, la fluctuation de ses versions, l’élasticité de son corpus, ne sont pas dues à la malléabilité et à la dispersion de la transmission orale. À l’origine des Mille et une nuits, il y a bien un texte : un livre persan intitulé Les Mille contes (Hézâr afsâna). Ces mille contes constituaient eux-mêmes le résultat d’une lente sédimentation de récits d’origines indienne, grecque et arabe. Le récit-cadre du recueil, à savoir l’extraordinaire histoire du sultan Shahriar et de sa concubine conteuse Shéhérazade, figure bien dans le texte original persan. Mais sa provenance serait d’origine indienne. D’ailleurs Shahriar est bien appelé “sultan des Indes”. Les manuscrits les plus anciens retrouvés datent du VIIIème siècle.
Dès lors, le texte original persan, parvenu sur le marché arabe environ au même moment, a connu de multiples adaptations, ajouts, modifications, en particulier durant deux périodes de l’histoire de la civilisation arabo-musulmane. D’abord, celle du califat abbasside de Bagdad, où les Mille contes endossèrent leur magnifique titre de Mille et une nuits. Cet âge d’or abbasside de l’Islam fournit son cadre à un très grand nombre de contes du recueil et lui offre le personnage historique du calife Haroun al Rachid, qui régna au VIIIème siècle sur le monde sunnite. Ensuite, la période du sultanat mamelouk d’Égypte (du XIIIème siècle au début du XVIème siècle) au cours de laquelle se joua l’enregistrement écrit des modifications orales du manuscrit original sédimentées au cours des siècles, figeant pour un temps le corpus des contes. Mais la complexité ne s’arrête pas là.
En 1670, Antoine Galland, bibliothécaire et secrétaire particulier du marquis de Nointel, suit ce dernier à Constantinople lorsqu’il devient ambassadeur de France auprès du sultan de l’empire ottoman Mehmed IV. Antoine Galland est un véritable savant, sa mission diplomatique n’est qu’un prétexte à l’approfondissement de son étude des langues et des civilisations orientales. Véritable aventurier, il échappa de peu au trépas lors d’un tremblement de terre à Smyrne et joua les agents d’information pour la France dans la capitale ottomane. Galland apprend le turc, le persan, l’arabe. Entre 1672 et 1673, il fouille Constantinople de fond en comble à la recherche de manuscrits pour la Bibliothèque royale. Il revient à Paris avec un trésor colossal, dont la richesse le propulse immédiatement au poste d’antiquaire du roi.
À partir de 1701, il se lance dans la traduction du manuscrit de Sinbad le marin qu’il avait retrouvé lors de ses voyages. Il fréquente alors à Paris une communauté syrienne, provenant principalement d’Alep, et notamment un professeur du Collège royal (actuel Collège de France). Galland raconte dans son journal que son collègue syrien, constatant qu’il avait entamé la traduction de Sinbad, lui évoqua l’existence d’un autre texte, encore plus fascinant : Les Mille et une nuits. Le manuscrit fut envoyé à Galland depuis Alep par un autre savant syrien. Le succès fut alors phénoménal. Assez rapidement, le traducteur français épuisa le manuscrit dont il disposait, tandis que son public continuait de réclamer à cor et à cri de nouveaux contes. Galland se mit donc à enrichir de lui-même le texte des Mille et une nuits, dont il n’était désormais plus seulement le traducteur, mais bien un des auteurs !
(Les Mille et une nuits, illustrées par Léon Carré).
L’opération est là encore un peu plus complexe que cela. Un voyageur syrien d’une vingtaine d’années, Hanna Dyâb, de passage à Paris, rencontre Galland et lui raconte oralement une douzaine de contes (de son invention ? Bien malin qui saurait le dire !), parmi lesquels figurent les deux plus célèbres récits des Mille et une nuits, à savoir : “Aladin” et “Ali Baba et les quarante voleurs”. Ce qu’on prend pour le cœur de l’imaginaire du recueil relève donc d’un ajout, d’une greffe du XVIIIème siècle ! À vrai dire, ces deux célèbres contes et les dix qui les accompagnent doivent tout autant être attribués à Hanna Dyâb qu’à Galland. Galland retranscrit dans son journal les contes narrés par Hanna Dyâb. Ils n’étalent alors que sur quelques pages. Ali Baba, par exemple, en compte six. Puis Galland, se lance dans l’écriture et ces “synopsis” de cinq ou six pages deviennent les récits que l’on connaît, d’une quarantaine de pages chacun. Galland n’ajoute rien à l’intrigue, pas de nouveaux épisodes ou de nouvelles péripéties. En revanche, il enrichit considérablement les descriptions, développe longuement la psychologie des personnages et contribue grandement à raffiner et à épaissir l’atmosphère des contes.
De cette généalogie du texte des Mille et une nuits, il faut donc retenir deux éléments cruciaux. Le premier relève du paradoxe : les Mille et une nuits constituent à n’en pas douter l’expression d’une civilisation particulière, la civilisation arabo-musulmane, qui offre son décor, son imaginaire et ses valeurs à la grande majorité des récits. Les contes nous offrent des tableaux détaillés des sociétés arabes, de leurs mœurs, de leurs institutions, de leur religion, mais aussi un récit magnifié de l’histoire de la civilisation musulmane, de la geste de ses héros et grands personnages. Et pourtant, Les Mille et une nuits constituent un texte mondial : d’origine indo-persane, puisant aux sources de l’Orient préislamique et de la Grèce, développées par le monde musulman, à Bagdad et en Égypte, et enfin enrichies par les traductions et adaptations européennes.
L’opération est là encore un peu plus complexe que cela. Un voyageur syrien d’une vingtaine d’années, Hanna Dyâb, de passage à Paris, rencontre Galland et lui raconte oralement une douzaine de contes (de son invention ? Bien malin qui saurait le dire !), parmi lesquels figurent les deux plus célèbres récits des Mille et une nuits, à savoir : “Aladin” et “Ali Baba et les quarante voleurs”. Ce qu’on prend pour le cœur de l’imaginaire du recueil relève donc d’un ajout, d’une greffe du XVIIIème siècle ! À vrai dire, ces deux célèbres contes et les dix qui les accompagnent doivent tout autant être attribués à Hanna Dyâb qu’à Galland. Galland retranscrit dans son journal les contes narrés par Hanna Dyâb. Ils n’étalent alors que sur quelques pages. Ali Baba, par exemple, en compte six. Puis Galland, se lance dans l’écriture et ces “synopsis” de cinq ou six pages deviennent les récits que l’on connaît, d’une quarantaine de pages chacun. Galland n’ajoute rien à l’intrigue, pas de nouveaux épisodes ou de nouvelles péripéties. En revanche, il enrichit considérablement les descriptions, développe longuement la psychologie des personnages et contribue grandement à raffiner et à épaissir l’atmosphère des contes.
De cette généalogie du texte des Mille et une nuits, il faut donc retenir deux éléments cruciaux. Le premier relève du paradoxe : les Mille et une nuits constituent à n’en pas douter l’expression d’une civilisation particulière, la civilisation arabo-musulmane, qui offre son décor, son imaginaire et ses valeurs à la grande majorité des récits. Les contes nous offrent des tableaux détaillés des sociétés arabes, de leurs mœurs, de leurs institutions, de leur religion, mais aussi un récit magnifié de l’histoire de la civilisation musulmane, de la geste de ses héros et grands personnages. Et pourtant, Les Mille et une nuits constituent un texte mondial : d’origine indo-persane, puisant aux sources de l’Orient préislamique et de la Grèce, développées par le monde musulman, à Bagdad et en Égypte, et enfin enrichies par les traductions et adaptations européennes.
La deuxième conclusion est la plus importante : les Mille et une nuits constituent un texte infini, en perpétuel devenir. Infini à la fois au sens d’illimité et d’inachevé. Mais cet inachèvement ne les barricade pas derrière une forteresse sacrée de mystère qui les laisserait en suspens et interdirait à quiconque d’en poursuivre la construction. Leur corpus n’étant pas strictement établi et rigoureusement délimité, les ajouts et traductions ultérieures du texte pouvant lui fournir ses épisodes les plus célèbres et les plus emblématiques, on peut légitimement considérer que les Mille et une nuits ne sont toujours pas terminées, qu’elles ne se termineront qu’avec l’histoire du monde, dont elles accompagnent la trame de violence et d’espoir depuis bientôt 1300 ans. Et d’ailleurs, nombreux sont les écrivains et traducteurs qui ne se sont pas privés de le penser et se sont permis, dans leur travail adaptatif, les libertés les plus grandes et les marges d’invention les plus généreuses pour figurer au nombre des “auteurs” du grand récit des Mille et une nuits.
À la “belle infidèle” d’Antoine Galland succédèrent bien d’autres, comme autant de concubines défilant dans la couche de Shahriar. On pourra citer Joseph-Charles Mardrus, médecin, poète et orientaliste français, d’origine arménienne, qui, encouragé par Mallarmé, proposa une nouvelle traduction des Mille et une nuits, pimentant d’un érotisme capiteux les chastes ellipses amoureuses du texte de Galland. Dans le même état d’esprit, on retiendra aussi la traduction de l’explorateur polymathe britannique Richard Francis Burton, officier, maître soufi, ethnologue et grand expérimentateur des perversions humaines (au point qu’il inspira, dit-on, à Bram Stocker, le personnage du comte Dracula) qui commit des traductions non expurgées des Mille et une nuits et du Kama Sutra, plongeant avec extase, avec son Livre noir des mille et une nuits, dans la pornographie la plus raffinée et la plus perverse.
Si Galland, Mardrus et Burton veulent encore se faire passer pour des “traducteurs”, certains écrivains du XXème siècle, notamment latino-américains, assumèrent de revendiquer le statut d’auteur partiel des Mille et une nuits. Mario Vargas Llosa déclara que, compte tenu du statut et de l’histoire du texte, il suffisait d’écrire des contes narrés par Shéhérazade en déclarant performativement que ceux-ci faisaient désormais partie du recueil pour qu’ils s’y intégrassent effectivement. L’écrivain péruvien considérait donc que son adaptation théâtrale Las mil noches y una noche (2009) contribuait officiellement au sursis de Shéhérazade et à la trame des contes. Jorge Luis Borges, en apparence plus modeste, alla plus loin encore. Dans « Magies partielles du Quichotte », l’écrivain argentin évoque un passage des Mille et une nuits qui provoquerait chez le lecteur un trouble abyssal. Il s’agirait de la 602ème nuit, au cours de laquelle Shéhérazade entreprendrait de narrer à Shariar leur propre histoire :
« On connaît l’histoire qui ouvre la série : le serment désolé du roi, qui chaque nuit s’unit à une vierge qu’il fait décapiter à l’aube, et la résolution de Shéhérazade, qui le distrait avec des fables. Aucune n’est plus troublante que celle de la 102ème nuit, magique entre les nuits. Cette nuit-là, le roi entend de la bouche de la reine sa propre histoire. Il entend l’histoire initiale, qui embrasse toutes les autres, qui, monstrueusement, s’embrasse elle-même. Le lecteur aperçoit-il clairement la vaste possibilité, le curieux péril qui naît de cette interpolation ? Que la reine continue et le roi immobile entendra pour toujours l’histoire tronquée des Mille et une nuits, désormais infinie et circulaire… »
Si Galland, Mardrus et Burton veulent encore se faire passer pour des “traducteurs”, certains écrivains du XXème siècle, notamment latino-américains, assumèrent de revendiquer le statut d’auteur partiel des Mille et une nuits. Mario Vargas Llosa déclara que, compte tenu du statut et de l’histoire du texte, il suffisait d’écrire des contes narrés par Shéhérazade en déclarant performativement que ceux-ci faisaient désormais partie du recueil pour qu’ils s’y intégrassent effectivement. L’écrivain péruvien considérait donc que son adaptation théâtrale Las mil noches y una noche (2009) contribuait officiellement au sursis de Shéhérazade et à la trame des contes. Jorge Luis Borges, en apparence plus modeste, alla plus loin encore. Dans « Magies partielles du Quichotte », l’écrivain argentin évoque un passage des Mille et une nuits qui provoquerait chez le lecteur un trouble abyssal. Il s’agirait de la 602ème nuit, au cours de laquelle Shéhérazade entreprendrait de narrer à Shariar leur propre histoire :
« On connaît l’histoire qui ouvre la série : le serment désolé du roi, qui chaque nuit s’unit à une vierge qu’il fait décapiter à l’aube, et la résolution de Shéhérazade, qui le distrait avec des fables. Aucune n’est plus troublante que celle de la 102ème nuit, magique entre les nuits. Cette nuit-là, le roi entend de la bouche de la reine sa propre histoire. Il entend l’histoire initiale, qui embrasse toutes les autres, qui, monstrueusement, s’embrasse elle-même. Le lecteur aperçoit-il clairement la vaste possibilité, le curieux péril qui naît de cette interpolation ? Que la reine continue et le roi immobile entendra pour toujours l’histoire tronquée des Mille et une nuits, désormais infinie et circulaire… »
Cette 602ème nuit achèverait d’enliser les contes dans les sables mouvants de l’infini. Le récit formerait alors une boucle où Shéhérazade, narrant sa propre histoire, devrait raconter à nouveau tous les contes adressés à Shahriar, jusqu’à parvenir à celui de la 602ème nuit, qui relancerait la boucle, et ainsi de suite éternellement. Le nombre 1000 et 1 suggérait déjà cette idée d’infini, avec l’idée d’un récit qui, parvenu au nombre parfait, continuerait sa course. Mais cette 602ème nuit, évoquée par Borges, n’a pu être retrouvée dans aucune des versions du texte. La 602ème nuit dans la traduction de Mardrus ne contient absolument pas cet étrange épisode. L’édition de la Pléiade ne précise rien à ce sujet. Comme l’a conclu Pacôme Thiellement après avoir patiemment fouillé toutes les traductions auxquelles il avait accès : “Borges l’a soit inventée, soit rêvée. Ces Mille et une nuits contenant en leur cœur une nuit qui rejoue le livre entier sont pour Borges une image du livre idéal, un livre qui se contient lui-même à l’infini.”
Cette 602ème nuit achèverait d’enliser les contes dans les sables mouvants de l’infini. Le récit formerait alors une boucle où Shéhérazade, narrant sa propre histoire, devrait raconter à nouveau tous les contes adressés à Shahriar, jusqu’à parvenir à celui de la 602ème nuit, qui relancerait la boucle, et ainsi de suite éternellement. Le nombre 1000 et 1 suggérait déjà cette idée d’infini, avec l’idée d’un récit qui, parvenu au nombre parfait, continuerait sa course. Mais cette 602ème nuit, évoquée par Borges, n’a pu être retrouvée dans aucune des versions du texte. La 602ème nuit dans la traduction de Mardrus ne contient absolument pas cet étrange épisode. L’édition de la Pléiade ne précise rien à ce sujet. Comme l’a conclu Pacôme Thiellement après avoir patiemment fouillé toutes les traductions auxquelles il avait accès : “Borges l’a soit inventée, soit rêvée. Ces Mille et une nuits contenant en leur cœur une nuit qui rejoue le livre entier sont pour Borges une image du livre idéal, un livre qui se contient lui-même à l’infini.”
(Paul-Emile-Louis Destouches, Shéhérazade).
Ce texte de Borges permet de répondre à une objection importante quant au caractère infini des Mille et une nuits : à savoir que l’histoire de Shahriar et Shéhérazade a bien une fin. À la mille et unième nuit, Shéhérazade s’arrête bien de raconter et épouse le sultan qui renonce à la tuer. Il y a donc bien un point final, un point d’arrêt des récits. Mais ce que la conférence de Borges fait ressortir, c’est qu’à l’issue des multiples enchâssements de récits dans lequel est embourbé le lecteur des contes, celui-ci, dans son égarement, n’est plus vraiment en mesure de savoir si le texte a bien retrouvé son récit-cadre pour l’achever ou si ce récit-cadre n’a pas été subtilement remplacé par un avatar de récit-cadre par Shéhérazade, afin de faire durer infiniment son sursis. L’hypothèse est loin d’être absurde. Et si la 602ème nuit constituait tout simplement le texte des Mille et une nuits lui-même ? Il est vain de rechercher cette 602ème nuit dont parle Borges à l’intérieur du recueil, puisqu’elle se confond avec le recueil même. Le récit de la 602ème nuit, est, dans ce cas, le récit-cadre lui-même. Que le récit-cadre, donc, s’arrête à un moment ou à un autre, ne veut rien dire, puisque Shéhérazade, qu’elle épouse le sultan ou non, sera toujours condamnée à répéter infiniment son histoire et les milliers d’histoires qu’elle contient, échappant à la condamnation à mort pour être mieux condamnée au cycle infini de l’immortalité. Et peut-être que la Shéhérazade qui épouse Shahriar et lui donne deux enfants à la fin du recueil n’est que la Shéhérazade fictive du conte de la 602ème nuit, qui s’écarterait de son modèle réel pour fournir une happy end satisfaisante au sultan. Mais pendant ce temps, la véritable Shéhérazade, ayant sauvé son double fictionnel, demeurerait en sursis et continuerait de devoir raconter et raconter encore pour l’éternité. Et cela est loin d’être absurde, dans la mesure où cette Shéhérazade réelle, celle qui se déguise derrière les Shéhérazade éphémères, les Shéhérazade fictives qui trépassent et terminent leurs œuvres, s’appelle aussi Littérature.
Ce texte de Borges permet de répondre à une objection importante quant au caractère infini des Mille et une nuits : à savoir que l’histoire de Shahriar et Shéhérazade a bien une fin. À la mille et unième nuit, Shéhérazade s’arrête bien de raconter et épouse le sultan qui renonce à la tuer. Il y a donc bien un point final, un point d’arrêt des récits. Mais ce que la conférence de Borges fait ressortir, c’est qu’à l’issue des multiples enchâssements de récits dans lequel est embourbé le lecteur des contes, celui-ci, dans son égarement, n’est plus vraiment en mesure de savoir si le texte a bien retrouvé son récit-cadre pour l’achever ou si ce récit-cadre n’a pas été subtilement remplacé par un avatar de récit-cadre par Shéhérazade, afin de faire durer infiniment son sursis. L’hypothèse est loin d’être absurde. Et si la 602ème nuit constituait tout simplement le texte des Mille et une nuits lui-même ? Il est vain de rechercher cette 602ème nuit dont parle Borges à l’intérieur du recueil, puisqu’elle se confond avec le recueil même. Le récit de la 602ème nuit, est, dans ce cas, le récit-cadre lui-même. Que le récit-cadre, donc, s’arrête à un moment ou à un autre, ne veut rien dire, puisque Shéhérazade, qu’elle épouse le sultan ou non, sera toujours condamnée à répéter infiniment son histoire et les milliers d’histoires qu’elle contient, échappant à la condamnation à mort pour être mieux condamnée au cycle infini de l’immortalité. Et peut-être que la Shéhérazade qui épouse Shahriar et lui donne deux enfants à la fin du recueil n’est que la Shéhérazade fictive du conte de la 602ème nuit, qui s’écarterait de son modèle réel pour fournir une happy end satisfaisante au sultan. Mais pendant ce temps, la véritable Shéhérazade, ayant sauvé son double fictionnel, demeurerait en sursis et continuerait de devoir raconter et raconter encore pour l’éternité. Et cela est loin d’être absurde, dans la mesure où cette Shéhérazade réelle, celle qui se déguise derrière les Shéhérazade éphémères, les Shéhérazade fictives qui trépassent et terminent leurs œuvres, s’appelle aussi Littérature.
En tout cas, il ne fait aucun doute que la remarque de Borges, par le trouble qu’elle a semé dans la lecture du texte, par le rôle de révélateur qu’elle a joué dans l’essence même de son infinité, a fini par s’intégrer elle-même aux Mille et une nuits. Cette 602ème nuit, désormais, existe bien au milieu des autres. Si nous assumons cette remarque que tout texte ou œuvre qui décide, performativement, de déclarer qu’il fait partie des Mille et une nuits accomplit son intégration au texte infini, devons-nous considérer que le film de Pier Paolo Pasolini de 1974 ne serait pas une adaptation des Mille et une nuits, mais bien une nouvelle partie, un nouvel épisode de l’œuvre ? Dès lors, Les Mille et une nuits de Pasolini appartiendraient moins à la “Trilogie de la Vie” qu’au récit infini de Shéhérazade.
En tout cas, il ne fait aucun doute que la remarque de Borges, par le trouble qu’elle a semé dans la lecture du texte, par le rôle de révélateur qu’elle a joué dans l’essence même de son infinité, a fini par s’intégrer elle-même aux Mille et une nuits. Cette 602ème nuit, désormais, existe bien au milieu des autres. Si nous assumons cette remarque que tout texte ou œuvre qui décide, performativement, de déclarer qu’il fait partie des Mille et une nuits accomplit son intégration au texte infini, devons-nous considérer que le film de Pier Paolo Pasolini de 1974 ne serait pas une adaptation des Mille et une nuits, mais bien une nouvelle partie, un nouvel épisode de l’œuvre ? Dès lors, Les Mille et une nuits de Pasolini appartiendraient moins à la “Trilogie de la Vie” qu’au récit infini de Shéhérazade.
D’importants partis pris du cinéaste pourraient nous conduire sur cette piste. Le plus radical de ces partis-pris adaptatifs est précisément de faire sauter le récit-cadre. Dans le film de Pasolini, il n’est jamais question, ni de Shéhérazade, ni de Shahriar, ni de Dinarzade et les récits ne sont même pas scandés en nuits. Nous noterons que le cinéaste avait déjà fait le choix de supprimer le récit-cadre du Décaméron, écartant de son film l’histoire des jeunes aristocrates réfugiés à Fiesole pour échapper à la peste et se raconter des histoires.
Mais, dans son Décaméron, Pasolini s’était contenté de mettre en scène une sélection des histoires de Boccace, plus ou moins modifiées. Or, dans les Mille et une nuits, si Pasolini refuse de représenter l’histoire de Shahriar et de Shéhérazade, il souhaite néanmoins conserver le principe d’enchâssement des récits qui donne au recueil son caractère d’infinité et son vertige. Le cinéaste va donc choisir un autre récit-cadre, issu lui-même d’une hybridation de plusieurs contes des Mille et une nuits, et principalement de l”Histoire de la belle Zoumourroud avec Alischar fils de gloire”.
Ce choix a bien sûr de quoi étonner. Car le récit-cadre des Mille et une nuits est de loin beaucoup plus puissant, dans ses enjeux et dans son propos, que ceux du Décaméron et des Contes de Canterbury. Dans ces deux recueils, le prétexte des contes n’est après tout rien d’autre que le divertissement. Il s’agit de passer plaisamment les dix jours coulés dans la retraite de Fiesole ou d’égayer le pèlerinage vers Canterbury. Tandis que dans les Mille et une nuits, Shéhérazade raconte des histoires pour sauver sa vie. Chaque moment de suspens qu’elle ménage au milieu d’un conte, quand l’aube se lève, est un sursis qu’elle obtient auprès du sultan pour retarder son exécution et échapper au sort qu’ont connu toutes les vierges qui l’ont précédée dans la couche du souverain rendu tyrannique par l’expérience de l’adultère. La forme de l’enchâssement des récits répond donc à un enjeu diégétique fort : il permet d’allonger infiniment les histoires pour repousser sans cesse l’arrivée de la mort.
Finalement, l’enchâssement tel qu’il s’opère à l’intérieur du récit-cadre choisi par Pasolini est beaucoup plus classique, voire anecdotique : les protagonistes du récit-cadre lisent des contes dans des livres ou rencontrent des personnages qui leur racontent leurs histoires, selon le modèle des romans fleuves à tiroir, comme le Satyricon, L’Astrée, Don Quichotte, Pantagruel, etc. Ces sous-récits ne répondent à aucun enjeu narratif à l’intérieur du récit-cadre. Ils ne viennent pas suspendre une action néfaste, retarder ou éviter un projet funeste, ni même, comme dans le Décaméron ou les Contes de Canterbury, permettre de passer le temps, d’oublier la peste ou de remporter un concours. Ce sont tout simplement des pauses. Après ces récits, le récit cadre, ou la strate supérieure de récit qui contenait le sous-sous-récit conformémement au principe de l’enchâssement, reprend comme si de rien n’était, comme si, au fond, ce récit ne changeait rien à l’affaire, ce sous-récit n’apportait rien à l’intrigue.
Et c’est bien en cela que la simplification du dispositif des Mille et une nuits par Pasolini ne constitue pas un affadissement. En réalité, cette simplification présente un propos clair : Pasolini déclare d’une certaine manière l’impuissance de la fiction à transformer le monde, à changer la vie ou tout simplement à sauver des vies. Là où Shéhérazade se sauvait par le récit, les personnages du film échappent aux périls uniquement par l’action, et cette action n’est qu’entrecoupée par les récits. Cette impuissance du récit à sauver les personnages est explicitement mise en avant par le cinéaste lors de l’intervention du premier sous-récit.
Revenons en arrière. Le récit-cadre reprend, en le mêlant avec d’autres, le conte des Mille et une nuits intitulé “Histoire de la belle Zoumourrhoud avec Alischar fils de gloire”, remplaçant le nom d’Alischar par celui de Noureddin, personnage d’un autre conte. Le jeune Noureddin, en se baladant au marché, tombe amoureux d’une belle esclave, qu’il achète. L’esclave a elle-même directement succombé à son charme juvénile et a décidé de ne se livrer qu’à lui. Ils font l’amour, puis Zoumourroud (la jeune esclave) demande à Noureddin d’aller vendre une de ses broderies, en lui interdisant vivement de la céder à un chrétien aux yeux bleus, si celui-ci venait à se présenter. Néanmoins, Noureddin, une fois au marché, ne peut résister à la somme gourmande proposée par le chrétien. En rentrant chez lui, il est suivi par cet homme aux yeux bleus, dont les intentions néfastes à l’égard de Zoumourroud ne font plus de doute. Alors que Noureddin entre dans sa maison et que le chrétien franchit furtivement la porte à sa suite, on voit Zoumourroud, dans sa chambre, rire en lisant une histoire. Nous sommes alors propulsés dans le premier sous-récit. À l’issue de ce sous-récit, sur lequel nous reviendrons, qui reprend le début de l’histoire des “Amours de Camaralzaman”, le récit-cadre de Noureddin et Zoumourroud reprend exactement là où il s’était arrêté, comme si le sous-récit, dans sa lecture même, n’occupait aucun espace-temps. Noureddin est assommé et Zoumourroud enlevée par le chrétien qui la traîne auprès d’un riche marchand rancunier, qui n’a pas supporté qu’elle se fût moquée de lui au début du film. Pasolini a donc fait intervenir le sous-récit dans une situation analogue à celle de Shéhérazade, à savoir une situation de danger imminent. Mais là où l’intervention d’un sous-récit sauve la Shéhérazade du récit-cadre, ce sous-récit dans l’histoire de Noureddin ne sert en rien à repousser le danger et ne diffère même pas la menace. Pasolini a perversement placé un sous-récit dans une situation de menace, pour mieux révéler son impuissance à contrecarrer cette menace.
Et c’est bien en cela que la simplification du dispositif des Mille et une nuits par Pasolini ne constitue pas un affadissement. En réalité, cette simplification présente un propos clair : Pasolini déclare d’une certaine manière l’impuissance de la fiction à transformer le monde, à changer la vie ou tout simplement à sauver des vies. Là où Shéhérazade se sauvait par le récit, les personnages du film échappent aux périls uniquement par l’action, et cette action n’est qu’entrecoupée par les récits. Cette impuissance du récit à sauver les personnages est explicitement mise en avant par le cinéaste lors de l’intervention du premier sous-récit.
Revenons en arrière. Le récit-cadre reprend, en le mêlant avec d’autres, le conte des Mille et une nuits intitulé “Histoire de la belle Zoumourrhoud avec Alischar fils de gloire”, remplaçant le nom d’Alischar par celui de Noureddin, personnage d’un autre conte. Le jeune Noureddin, en se baladant au marché, tombe amoureux d’une belle esclave, qu’il achète. L’esclave a elle-même directement succombé à son charme juvénile et a décidé de ne se livrer qu’à lui. Ils font l’amour, puis Zoumourroud (la jeune esclave) demande à Noureddin d’aller vendre une de ses broderies, en lui interdisant vivement de la céder à un chrétien aux yeux bleus, si celui-ci venait à se présenter. Néanmoins, Noureddin, une fois au marché, ne peut résister à la somme gourmande proposée par le chrétien. En rentrant chez lui, il est suivi par cet homme aux yeux bleus, dont les intentions néfastes à l’égard de Zoumourroud ne font plus de doute. Alors que Noureddin entre dans sa maison et que le chrétien franchit furtivement la porte à sa suite, on voit Zoumourroud, dans sa chambre, rire en lisant une histoire. Nous sommes alors propulsés dans le premier sous-récit. À l’issue de ce sous-récit, sur lequel nous reviendrons, qui reprend le début de l’histoire des “Amours de Camaralzaman”, le récit-cadre de Noureddin et Zoumourroud reprend exactement là où il s’était arrêté, comme si le sous-récit, dans sa lecture même, n’occupait aucun espace-temps. Noureddin est assommé et Zoumourroud enlevée par le chrétien qui la traîne auprès d’un riche marchand rancunier, qui n’a pas supporté qu’elle se fût moquée de lui au début du film. Pasolini a donc fait intervenir le sous-récit dans une situation analogue à celle de Shéhérazade, à savoir une situation de danger imminent. Mais là où l’intervention d’un sous-récit sauve la Shéhérazade du récit-cadre, ce sous-récit dans l’histoire de Noureddin ne sert en rien à repousser le danger et ne diffère même pas la menace. Pasolini a perversement placé un sous-récit dans une situation de menace, pour mieux révéler son impuissance à contrecarrer cette menace.
Pier Paolo Pasolini, Les Mille et Une Nuits, 1974, 155min, Alberto Grimaldi.
Tout au long du film, par ailleurs, ce que les interventions des sous-récits vont retarder in fine, ce n’est jamais la mort, mais l’amour. Le récit-cadre s’échafaudera en effet à partir de cet enlèvement de Zoumourrhoud et toute sa trame suivra la quête de Noureddin pour la retrouver. Après quelques péripéties, Noureddin est accueillie par une jeune femme, Munis, et ses deux sevantes, qui l’entraînent dans leurs jeux érotiques et lui narrent les sous-récits enchâssés qui tisseront la deuxième partie du film. Ainsi, telles des Calypsos ou des Lotophages, elles engourdissent leur jeune amant pour lui faire oublier son véritable amour. Les récits agissent comme des narcotiques, des sortilèges. Mais si les sortilèges narratifs de Shéhérazade assoupissaient la violence du sultan, c’est l’amour du jeune Noureddin qui est ici trompé et piégé. Au fond, Les Mille et une nuits de Pasolini ressemblent beaucoup à l’Odyssée.
Le personnage de Shéhérazade, dans les contes du recueil, formait déjà un équivalent oriental de Pénélope. L’une fait et défait son ouvrage, tisse et déchire sa tapisserie pour retarder son mariage avec l’un de ses prétendants ; l’autre noue et dénoue ses intrigues, enchâsse et étire ses récits, pour délayer sa mise à mort par le sultan. Mais Shéhérazade n’a pas d’Ulysse, l’homme qu’elle égare est aussi celui qu’elle veut séduire et avec lequel elle fait vraisemblablement l’amour, toutes les nuits, avant de reprendre ses histoires. En choisissant de faire du “conte de la belle Zoumourrhoud avec Alischar fils de gloire” le récit-cadre de son film, Pasolini confère à ses Mille et une nuits la structure de l’Odyssée : un homme est éloigné de la femme et qu’il aime et tout, sur le trajet qui doit le ramener à sa couche, conspire à lui faire oublier cet amour, à le retenir, à l’hypnotiser.
Néanmoins, au point où Pasolini est arrivé dans sa trilogie de la vie, ce délai, ce retard creusé dans la passion amoureuse, est devenu salutaire. Nous avons montré, dans notre précédent article, qu’en passant de la sexualité enfantine et presque ignorante de la honte et du péché de son Décaméron à l’amour pervers et consumériste de ses Contes de Canterbury, Pasolini nous racontait l’histoire de notre modernité et de la marchandisation généralisée des corps. Il avait opposé l’innocence sexuelle à la liberté sexuelle, l’innocence sexuelle comme sexualité simple et spontanée ignorante du péché à la liberté sexuelle comme désacralisation d’autrui et de son corps au profit d’une mise en disponibilité consumériste de toutes les chairs. Il est très important de lire les trois films dans leur continuité. Les Mille et une nuits commencent exactement là où Les Contes de Canterbury s’arrêtent. Que nous montre la scène d’ouverture ? Un marché aux esclaves. Aux esclaves sexuels, entendons-nous bien. Ce marché aux esclaves symbolise le monde des Contes de Canterbury, le monde de la consommation sexuelle. Bien sûr, Noureddin et Zoumourroud sont de jeunes adolescents extrêmement attachants, gais et presque innocents, qui s’aiment sincèrement. Mais leur idylle n’en est pas moins réglée et organisée par un marché de la chair, par une société de consommation de l’amour. Leur première nuit est belle, mais elle demeure une nuit de prostitution et d’esclavage. Zoumourroud se livre à son jeune amant parce qu’il l’a achetée. La séparation de ces deux amants et la quête qui s’ensuivra auront donc pour enjeu de réparer ce vice originel de leur amour.
Néanmoins, au point où Pasolini est arrivé dans sa trilogie de la vie, ce délai, ce retard creusé dans la passion amoureuse, est devenu salutaire. Nous avons montré, dans notre précédent article, qu’en passant de la sexualité enfantine et presque ignorante de la honte et du péché de son Décaméron à l’amour pervers et consumériste de ses Contes de Canterbury, Pasolini nous racontait l’histoire de notre modernité et de la marchandisation généralisée des corps. Il avait opposé l’innocence sexuelle à la liberté sexuelle, l’innocence sexuelle comme sexualité simple et spontanée ignorante du péché à la liberté sexuelle comme désacralisation d’autrui et de son corps au profit d’une mise en disponibilité consumériste de toutes les chairs. Il est très important de lire les trois films dans leur continuité. Les Mille et une nuits commencent exactement là où Les Contes de Canterbury s’arrêtent. Que nous montre la scène d’ouverture ? Un marché aux esclaves. Aux esclaves sexuels, entendons-nous bien. Ce marché aux esclaves symbolise le monde des Contes de Canterbury, le monde de la consommation sexuelle. Bien sûr, Noureddin et Zoumourroud sont de jeunes adolescents extrêmement attachants, gais et presque innocents, qui s’aiment sincèrement. Mais leur idylle n’en est pas moins réglée et organisée par un marché de la chair, par une société de consommation de l’amour. Leur première nuit est belle, mais elle demeure une nuit de prostitution et d’esclavage. Zoumourroud se livre à son jeune amant parce qu’il l’a achetée. La séparation de ces deux amants et la quête qui s’ensuivra auront donc pour enjeu de réparer ce vice originel de leur amour.
Ibid.
Que se passe-t-il entre l’enlèvement de Zoumourroud et ses retrouvailles, à la fin du film, avec Noureddin ? Noureddin apprend où elle est retenue prisonnière et se prépare à l’enlever mais s’endort devant la muraille par laquelle elle doit s’évader. Un voleur se fait passer pour lui, kidnappe Zoumourroud et veut la livrer à sa bande. Celle-ci parvient à s’échapper avant son retour. Elle fuit à travers le désert en se déguisant en homme et parvient devant une cité où l’attend solennellement tout un peuple en habits de cérémonie. Zoumourrhoud apprend des grands prêtres qui la reçoivent que la tradition de cette cité est d’attendre, à la mort du roi, le premier voyageur venu du désert, pour l’installer sur le trône. Zoumourrhoud, que tout le monde prend pour un homme, se marie avec une jeune fille pour donner le change et fait semblant de consommer son union avec elle.
Avec la complicité de son épouse, elle règne sur la cité d’une main ferme. Quand Noureddin parvient enfin à la rejoindre, elle conserve son déguisement d’homme et le fait monter dans son palais. Là, elle contraint le jeune homme à coucher avec elle. Celui-ci, désespéré, est forcé de s’étendre sur le lit et de se préparer à recevoir les caresses homosexuelles du souverain. Mais, quand le roi lui demande de caresser son sexe, Noureddin comprend le stratagème et reconnaît sa belle Zoumourrhoud. Tout ce récit a servi à opérer une inversion des rôles. Zoumourrhoud est passée d’esclave à souveraine et Noureddin de possédant à possédé, de maître à esclave. Cette inversion a une fonction initiatrice, elle a pour but de désapprendre à Noureddin l’amour des possédants, l’amour de consommation, pour lui enseigner l’amour d’abandon.
Ibid.
Dans Pétrole, son roman inachevé, laissé à l’état de notes, Pasolini oppose, dans l’acte sexuel, le fait de pénétrer et d’être pénétré. Selon lui, seul celui qui est pénétré accède à l’infini, à l’abandon, à l’amour absolu. Si Noureddin n’est pas pénétré dans le film, la Zoumourroud déguisée le force, dans cette dernière séquence, à s’étendre sur le ventre, présentant son derrière. Elle lui apprend l’autre posture, celle de la vulnérabilité, celle de l’abandon, et l’initie ainsi à cette forme supérieure de l’amour. Ce n’est qu’après lui avoir imposé cette position qu’elle tombera le masque et qu’elle renouera leur union.
Il est très intéressant de mettre en regard Les Mille et une nuits et Pétrole, deux œuvres que Pasolini conçoit à peu près au même moment, peu avant son assassinat. Pétrole met en scène un personnage divisé en deux, Carlo Valetti, partagé entre une quête de pouvoir illimité au sein de l’ENI (l’entreprise nationale des hydrocarbures italienne) et un parcours initiatique à travers une sexualité éperdue. Le roman Pétrole concentre la tension, la contradiction qui oppose Les Contes de Canterbury et Les Mille et une nuits, sans vraiment la surmonter. Les deux derniers films de Pasolini la surmonteront de deux manières différentes : Les Mille et une nuit la résoudront par l’initiation du jeune Noureddin, son avilissement et la mise à l’épreuve servant à lui faire abandonner un amour de la consommation pour un amour de l’abandon. Salo ou les 120 journées au contraire, fera fusionner les deux Carlo Valetti en liant pouvoir illimité et sexualité frénétique, en faisant de la seconde l’instrument et l’apothéose du premier. Les Mille et une nuits constituent donc un film plein d’espoir, le véritable pendant à la cruauté sans retour de Salo, la dernière chance de l’amour, sa dernière échappatoire avant le fascisme sexuel total de la société de consommation.
Dans Pétrole, son roman inachevé, laissé à l’état de notes, Pasolini oppose, dans l’acte sexuel, le fait de pénétrer et d’être pénétré. Selon lui, seul celui qui est pénétré accède à l’infini, à l’abandon, à l’amour absolu. Si Noureddin n’est pas pénétré dans le film, la Zoumourroud déguisée le force, dans cette dernière séquence, à s’étendre sur le ventre, présentant son derrière. Elle lui apprend l’autre posture, celle de la vulnérabilité, celle de l’abandon, et l’initie ainsi à cette forme supérieure de l’amour. Ce n’est qu’après lui avoir imposé cette position qu’elle tombera le masque et qu’elle renouera leur union.
Il est très intéressant de mettre en regard Les Mille et une nuits et Pétrole, deux œuvres que Pasolini conçoit à peu près au même moment, peu avant son assassinat. Pétrole met en scène un personnage divisé en deux, Carlo Valetti, partagé entre une quête de pouvoir illimité au sein de l’ENI (l’entreprise nationale des hydrocarbures italienne) et un parcours initiatique à travers une sexualité éperdue. Le roman Pétrole concentre la tension, la contradiction qui oppose Les Contes de Canterbury et Les Mille et une nuits, sans vraiment la surmonter. Les deux derniers films de Pasolini la surmonteront de deux manières différentes : Les Mille et une nuit la résoudront par l’initiation du jeune Noureddin, son avilissement et la mise à l’épreuve servant à lui faire abandonner un amour de la consommation pour un amour de l’abandon. Salo ou les 120 journées au contraire, fera fusionner les deux Carlo Valetti en liant pouvoir illimité et sexualité frénétique, en faisant de la seconde l’instrument et l’apothéose du premier. Les Mille et une nuits constituent donc un film plein d’espoir, le véritable pendant à la cruauté sans retour de Salo, la dernière chance de l’amour, sa dernière échappatoire avant le fascisme sexuel total de la société de consommation.
Évidemment, l’opposition des Contes de Canterbury et des Mille et une nuits est aussi géographique. L’Angleterre marchande est opposée à l’Orient mystique. Pasolini ne s’intéresse pas à n’importe quel Orient, par ailleurs. Le cinéaste n’a nullement la naïveté caricaturale d’opposer l’Occident et l’Orient comme deux blocs cohérents et monolithiques. En Occident, il y a Naples, dont nous avons parlé à propos du Décaméron et qui représente, pour le réalisateur-poète, un îlot de préservation d’une culture, d’une langue et de traditions populaires, rétif à l’embourgeoisement des pratiques et des désirs comme à l’uniformisation de la culture. Et ce n’est pas n’importe quel Orient que Pasolini décide de représenter dans Les Mille et une nuits. Il suffit de voir les pays, les paysages, les décors où il choisit de tourner. Pasolini ne filme pas les épicentres du monde arabo-musulman, les villes de pouvoir et de richesses : il ne se rend ni au Caire, ni à Constantinople ni même à Bagdad qui fournit pourtant son décor à de nombreux contes du recueil, dont la vie grouillante et la sociologie bigarrée sont chroniquées avec une précision parfois presque documentaire dans Les Mille et une nuits. Son film est complètement inattendu sur ce point, tant il se place à contre-courant de l’imaginaire habituellement associé aux Mille et une nuits et qu’Hollywood ou la Cinecitta ne s’étaient pas privés d’investir avec des films comme Le Voleur de Bagdad ou Le Septième voyage de Sinbad. Pas de riches palais dans le film de Pasolini, pas de trésors enfouis, de capiteux harems, de sultans étincelants, de califes pétulants d’or et de porphyre. Pasolini choisit au contraire de filmer les marges du monde musulman et, plus largement, du monde oriental, leurs territoires les plus reculés, les plus inhospitaliers, les plus pauvres : le Yémen, l’Erythrée, l’Éthiopie, des régions reculées de l’Inde et du Népal. À un journaliste français qui lui faisait remarquer qu’il avait proposé dans son film une “synthèse de l’Orient”, Pasolini répondit : “Non, une synthèse du tiers-monde.”
Évidemment, l’opposition des Contes de Canterbury et des Mille et une nuits est aussi géographique. L’Angleterre marchande est opposée à l’Orient mystique. Pasolini ne s’intéresse pas à n’importe quel Orient, par ailleurs. Le cinéaste n’a nullement la naïveté caricaturale d’opposer l’Occident et l’Orient comme deux blocs cohérents et monolithiques. En Occident, il y a Naples, dont nous avons parlé à propos du Décaméron et qui représente, pour le réalisateur-poète, un îlot de préservation d’une culture, d’une langue et de traditions populaires, rétif à l’embourgeoisement des pratiques et des désirs comme à l’uniformisation de la culture. Et ce n’est pas n’importe quel Orient que Pasolini décide de représenter dans Les Mille et une nuits. Il suffit de voir les pays, les paysages, les décors où il choisit de tourner. Pasolini ne filme pas les épicentres du monde arabo-musulman, les villes de pouvoir et de richesses : il ne se rend ni au Caire, ni à Constantinople ni même à Bagdad qui fournit pourtant son décor à de nombreux contes du recueil, dont la vie grouillante et la sociologie bigarrée sont chroniquées avec une précision parfois presque documentaire dans Les Mille et une nuits. Son film est complètement inattendu sur ce point, tant il se place à contre-courant de l’imaginaire habituellement associé aux Mille et une nuits et qu’Hollywood ou la Cinecitta ne s’étaient pas privés d’investir avec des films comme Le Voleur de Bagdad ou Le Septième voyage de Sinbad. Pas de riches palais dans le film de Pasolini, pas de trésors enfouis, de capiteux harems, de sultans étincelants, de califes pétulants d’or et de porphyre. Pasolini choisit au contraire de filmer les marges du monde musulman et, plus largement, du monde oriental, leurs territoires les plus reculés, les plus inhospitaliers, les plus pauvres : le Yémen, l’Erythrée, l’Éthiopie, des régions reculées de l’Inde et du Népal. À un journaliste français qui lui faisait remarquer qu’il avait proposé dans son film une “synthèse de l’Orient”, Pasolini répondit : “Non, une synthèse du tiers-monde.”
Ibid.
L’unité de ces territoires, de ces paysages, par ailleurs sublimes, n’est pas civilisationnelle. En allant jusqu’au Népal ou en Inde, Pasolini explose le cadre du monde arabo-musulman. Bien sûr, c’était déjà le cas avec les contes originaux, qui pouvaient se situer en Inde ou en Chine aussi bien qu’en Arabie ou sur les bords du Tigre, sédimentant des fonds narratifs des quatre coins du monde. Mais le film de Pasolini n’est pas un film mondial, c’est plus précisément un film “tiers-mondiste”. Ce qui fait l’unité de ces décors, c’est, explique le cinéaste, qu’il s’agit de territoires pauvres, agricoles, religieux, autrement dit populaires. Ce qui explique donc “l’exception” des Mille et une nuits dans les dernières œuvres de Pasolini, l’espoir que ce film parvient à maintenir, contre l’effroi et l’écœurement de Pétrole et surtout de Salo, c’est ce cadre géographique tiers-mondiste. Ce Tiers-Monde, comme le Naples du Décaméron, a maintenu les conditions matérielles (territoires majoritairement agricoles et pauvres) et spirituelles (forte prégnance des religions sur la vie sociale) d’une vie et d’une culture proprement populaires. C’est parce que ces deux films se situent dans ce genre de territoires que l’amour n’y est pas définitivement condamné, que le miracle est encore possible.
L’unité de ces territoires, de ces paysages, par ailleurs sublimes, n’est pas civilisationnelle. En allant jusqu’au Népal ou en Inde, Pasolini explose le cadre du monde arabo-musulman. Bien sûr, c’était déjà le cas avec les contes originaux, qui pouvaient se situer en Inde ou en Chine aussi bien qu’en Arabie ou sur les bords du Tigre, sédimentant des fonds narratifs des quatre coins du monde. Mais le film de Pasolini n’est pas un film mondial, c’est plus précisément un film “tiers-mondiste”. Ce qui fait l’unité de ces décors, c’est, explique le cinéaste, qu’il s’agit de territoires pauvres, agricoles, religieux, autrement dit populaires. Ce qui explique donc “l’exception” des Mille et une nuits dans les dernières œuvres de Pasolini, l’espoir que ce film parvient à maintenir, contre l’effroi et l’écœurement de Pétrole et surtout de Salo, c’est ce cadre géographique tiers-mondiste. Ce Tiers-Monde, comme le Naples du Décaméron, a maintenu les conditions matérielles (territoires majoritairement agricoles et pauvres) et spirituelles (forte prégnance des religions sur la vie sociale) d’une vie et d’une culture proprement populaires. C’est parce que ces deux films se situent dans ce genre de territoires que l’amour n’y est pas définitivement condamné, que le miracle est encore possible.
Ce miracle de l’amour tient, chez Pasolini, à la sacralisation du corps de l’autre. La liberté sexuelle, en désacralisant les corps, les a transformés en marchandise. Dans Les Mille et une nuits, les corps et la sexualité demeurent sacrés. Les scènes sexuelles sont mises en scène comme des liturgies : Dans le premier sous-récit, inspiré du “conte de Camaralzaman”, deux beaux adolescents sont endormis à leur insu et allongés ensemble, nus, dans une hutte. On réveille le jeune garçon qui découvre la jeune fille étendue auprès de lui, tombe immédiatement amoureux et lui fait l’amour. Une fois le jeune homme rendormi, on réveille la jeune fille qui succombe pareillement au charme de l’adolescent et lui fait l’amour à son tour. La sexualité est ici complètement ritualisée, elle intervient dans un cadre où le corps de l’autre est un mystère absolu, une découverte. Toute la scène est commandée d’en haut par deux personnages cachés, qui sont les véritables marionnettistes de ce théâtre du désir. Dans les contes, ce stratagème est organisé par un djinn et une fée ; dans le film, le statut de ces personnages n’est pas clair. Quoiqu’il en soit, des puissances supérieures interviennent à chaque instant dans cette sexualité juvénile et inconsciente d’elle-même. Les esprits commandent le rituel sexuel aussi sûrement que les dieux décident de chaque rebondissement de la Guerre de Troie.
Ce miracle de l’amour tient, chez Pasolini, à la sacralisation du corps de l’autre. La liberté sexuelle, en désacralisant les corps, les a transformés en marchandise. Dans Les Mille et une nuits, les corps et la sexualité demeurent sacrés. Les scènes sexuelles sont mises en scène comme des liturgies : Dans le premier sous-récit, inspiré du “conte de Camaralzaman”, deux beaux adolescents sont endormis à leur insu et allongés ensemble, nus, dans une hutte. On réveille le jeune garçon qui découvre la jeune fille étendue auprès de lui, tombe immédiatement amoureux et lui fait l’amour. Une fois le jeune homme rendormi, on réveille la jeune fille qui succombe pareillement au charme de l’adolescent et lui fait l’amour à son tour. La sexualité est ici complètement ritualisée, elle intervient dans un cadre où le corps de l’autre est un mystère absolu, une découverte. Toute la scène est commandée d’en haut par deux personnages cachés, qui sont les véritables marionnettistes de ce théâtre du désir. Dans les contes, ce stratagème est organisé par un djinn et une fée ; dans le film, le statut de ces personnages n’est pas clair. Quoiqu’il en soit, des puissances supérieures interviennent à chaque instant dans cette sexualité juvénile et inconsciente d’elle-même. Les esprits commandent le rituel sexuel aussi sûrement que les dieux décident de chaque rebondissement de la Guerre de Troie.
Dans un autre sous-récit, un jeune homme, nommé Aziz doit se soumettre à toute une série de rituels, respecter un chapelet de règles et interpréter, avec l’aide de sa fiancée, Aziza, une série de messages pour pouvoir s’unir avec la belle Boudour, dont il est tombé amoureux. À chaque fois que ces règles sont violées, il est sévèrement châtié. Il finira même émasculé pour sa négligence. Voilà ce que mettent en scène Les Mille et une nuits de Pasolini : un monde, des mondes, où l’acte sexuel est ritualisé, où la sexualité est une liturgie, où le corps de l’autre est sacré. Un monde, donc, où l’acte sexuel comme pure consommation est impossible ou sévèrement puni, car ce qui dicte les gestes et les discours, les séductions et les unions, leur rythme, leur réussite, leur durée, leurs participants, ce ne sont pas les caprices du désir, les logiques sociales du fantasme ou la course à la performance, mais les codes et les prescriptions du culte, les caprices et la bonne volonté de puissances supérieures. Dès lors, il n’y a plus à performer dans la sexualité, celle-ci n’est plus une compétition, le rôle qu’on y joue y est inscrit dans un schéma liturgique clair. L’homme et la femme ne cherchent plus à se prouver ou à démontrer leurs prouesses dans l’acte sexuel, ils s’y abandonnent avec confiance, se soumettent à son mystère.
Dans un autre sous-récit, un jeune homme, nommé Aziz doit se soumettre à toute une série de rituels, respecter un chapelet de règles et interpréter, avec l’aide de sa fiancée, Aziza, une série de messages pour pouvoir s’unir avec la belle Boudour, dont il est tombé amoureux. À chaque fois que ces règles sont violées, il est sévèrement châtié. Il finira même émasculé pour sa négligence. Voilà ce que mettent en scène Les Mille et une nuits de Pasolini : un monde, des mondes, où l’acte sexuel est ritualisé, où la sexualité est une liturgie, où le corps de l’autre est sacré. Un monde, donc, où l’acte sexuel comme pure consommation est impossible ou sévèrement puni, car ce qui dicte les gestes et les discours, les séductions et les unions, leur rythme, leur réussite, leur durée, leurs participants, ce ne sont pas les caprices du désir, les logiques sociales du fantasme ou la course à la performance, mais les codes et les prescriptions du culte, les caprices et la bonne volonté de puissances supérieures. Dès lors, il n’y a plus à performer dans la sexualité, celle-ci n’est plus une compétition, le rôle qu’on y joue y est inscrit dans un schéma liturgique clair. L’homme et la femme ne cherchent plus à se prouver ou à démontrer leurs prouesses dans l’acte sexuel, ils s’y abandonnent avec confiance, se soumettent à son mystère.
Ibid.
À cette substitution des marges de l’Orient aux villes luxuriantes des contes telles Bagdad ou Damas répond la substitution des personnages issus du petit peuple, esclaves, vagabonds, bandits, artisans, paysans à la galerie de princes et de princesses, de sultans et de vizirs que mettent en avant les contes. À vrai dire, les personnages des histoires de Shéhérazade présentaient déjà une très grande diversité sociale, du calife à l’employé des abattoirs, du grand vizir au marin, du riche marchand au pêcheur pauvre. Les sociétés arabes s’y reflétaient toutes entières, exactement comme les sociétés médiévales européennes du Décaméron de Boccace ou des Contes de Canterbury de Chaucer. Il serait donc injuste d’affirmer que Pasolini popularise des textes qui font déjà une très belle part aux obscurs, aux petits, aux sans-grades. Mais Pasolini radicalise systématiquement ce geste en expulsant de ses adaptations les personnages aristocratiques ou princiers pour ne conserver que les héros populaires. C’est donc aussi pour cette raison qu’il abolit le récit-cadre princier, sultanesque, des Mille et une nuits, exactement comme il avait aboli celui, aristocratique, du Décaméron. Dans les deux cas il s’agit de refuser aux hautes sphères de la société le monopole de l’organisation des récits, le pouvoir architectonique de répartir les narrations et de distribuer la parole. Shéhérazade n’est pas une fille du peuple, c’est la fille du vizir. Sa parole, si émancipatrice soit-elle, n’en demeure pas moins une parole autorisée, emprunte du crédit de la femme éduquée. Pasolini refuse cette primauté de la parole éduquée, de l’autorité sociale, et c’est la raison pour laquelle il préfère à Shéhérazade l’esclave Zoumourrhoud.
Ce filtre princier, repoussé par le cinéaste, a joué un rôle essentiel dans l’histoire des contes. Le texte persan Mille contes relève, comme d’autres grands recueils de contes des civilisations orientales, tels le Panchatantra en Inde au IIIème siècle, Le Livre des sept vizirs ou Sinbad le sage (d’origine syriaque, devenu en Occident Le Roman des sept sages) appartenaient à un genre littéraire qu’on baptisera plus tard, autour du XIIIème siècle, le “miroir des princes”. Les miroirs des princes sont des recueils de fables servant à délivrer des conseils pratiques aux jeunes souverains. Plus que des apologues moraux, ces “miroirs des princes” ont avant tout une visée pragmatique. La sagesse qu’ils enseignent relève davantage de la prudence politique que de la philosophie ou de la piété : il ne faut pas se montrer naïf, ou crédule, il faut savoir d’abord se protéger, etc. Les Mille et une nuits peuvent tout à fait se rattacher au genre, notamment au travers du personnage du calife Haroun al-Rachid, juste, miséricordieux, généreux, capable de se déguiser en pêcheur ou en mendiant pour se mêler à son peuple et ainsi mieux l’observer et le connaître, être au plus près de ses préoccupations. Mais, au fil des siècles, l’étoffement considérable qu’ont connu les premiers manuscrits font amplement déborder les contes de Shéhérazade de ce genre somme toute limité dans ses prétentions et ses enjeux.
À cette substitution des marges de l’Orient aux villes luxuriantes des contes telles Bagdad ou Damas répond la substitution des personnages issus du petit peuple, esclaves, vagabonds, bandits, artisans, paysans à la galerie de princes et de princesses, de sultans et de vizirs que mettent en avant les contes. À vrai dire, les personnages des histoires de Shéhérazade présentaient déjà une très grande diversité sociale, du calife à l’employé des abattoirs, du grand vizir au marin, du riche marchand au pêcheur pauvre. Les sociétés arabes s’y reflétaient toutes entières, exactement comme les sociétés médiévales européennes du Décaméron de Boccace ou des Contes de Canterbury de Chaucer. Il serait donc injuste d’affirmer que Pasolini popularise des textes qui font déjà une très belle part aux obscurs, aux petits, aux sans-grades. Mais Pasolini radicalise systématiquement ce geste en expulsant de ses adaptations les personnages aristocratiques ou princiers pour ne conserver que les héros populaires. C’est donc aussi pour cette raison qu’il abolit le récit-cadre princier, sultanesque, des Mille et une nuits, exactement comme il avait aboli celui, aristocratique, du Décaméron. Dans les deux cas il s’agit de refuser aux hautes sphères de la société le monopole de l’organisation des récits, le pouvoir architectonique de répartir les narrations et de distribuer la parole. Shéhérazade n’est pas une fille du peuple, c’est la fille du vizir. Sa parole, si émancipatrice soit-elle, n’en demeure pas moins une parole autorisée, emprunte du crédit de la femme éduquée. Pasolini refuse cette primauté de la parole éduquée, de l’autorité sociale, et c’est la raison pour laquelle il préfère à Shéhérazade l’esclave Zoumourrhoud.
Ce filtre princier, repoussé par le cinéaste, a joué un rôle essentiel dans l’histoire des contes. Le texte persan Mille contes relève, comme d’autres grands recueils de contes des civilisations orientales, tels le Panchatantra en Inde au IIIème siècle, Le Livre des sept vizirs ou Sinbad le sage (d’origine syriaque, devenu en Occident Le Roman des sept sages) appartenaient à un genre littéraire qu’on baptisera plus tard, autour du XIIIème siècle, le “miroir des princes”. Les miroirs des princes sont des recueils de fables servant à délivrer des conseils pratiques aux jeunes souverains. Plus que des apologues moraux, ces “miroirs des princes” ont avant tout une visée pragmatique. La sagesse qu’ils enseignent relève davantage de la prudence politique que de la philosophie ou de la piété : il ne faut pas se montrer naïf, ou crédule, il faut savoir d’abord se protéger, etc. Les Mille et une nuits peuvent tout à fait se rattacher au genre, notamment au travers du personnage du calife Haroun al-Rachid, juste, miséricordieux, généreux, capable de se déguiser en pêcheur ou en mendiant pour se mêler à son peuple et ainsi mieux l’observer et le connaître, être au plus près de ses préoccupations. Mais, au fil des siècles, l’étoffement considérable qu’ont connu les premiers manuscrits font amplement déborder les contes de Shéhérazade de ce genre somme toute limité dans ses prétentions et ses enjeux.
Mais Pasolini ne s’intéresse pas aux califes qui se maquillent en roturiers. Avec le personnage de Zoumourrhoud, il choisit la figure inverse : l’esclave qui se déguise en roi. Le personnage d’Haroun al Rachid et celui de Shéhérazade sont, dans Les Mille et une nuits, des personnages à double tranchant : ils subvertissent et brouillent les frontières sociales ou les frontières de genre, mais toujours pour servir et renforcer l’ordre établi. C’est ce que des militants féministes arabes ont objecté à l’idée de faire de Shéhérazade une icône de la cause des femmes : certes, Les Mille et une nuits confient le salut de l’humanité à un personnage féminin, Shéhérazade, qui, en sauvant toutes les femmes de la mise à mort, sauve le genre humain tout entier, celui-ci ne pouvant subsister sans elles. Shéhérazade est le personnage le plus ingénieux et le plus courageux des contes, bien davantage que de nombreux princes, vizirs ou voyageurs. Elle est la véritable héroïne du recueil et cela pourrait suffire à en faire une éblouissante porte-étendard de la défense des femmes. Néanmoins, ce que sauve Shéhérazade avec l’humanité, c’est bien le pouvoir sultanesque, un pouvoir que la folie meurtrière de Shahriar aurait pu gravement compromettre.
En rendant la raison au sultan, elle rétablit sa légitimité et son autorité, elle stabilise son pouvoir. Il en va de même pour Haroun al Rachid : en se mêlant aux plus démunis, il se met à l’écoute de leurs misères, prend conscience de leurs conditions de vie et des injustices qu’ils subissent et peut, dans de nombreux cas, réparer ces injustices. Mais, d’une part, cette réparation est toujours ponctuelle. Ses péripéties dans Bagdad lui font prendre en pitié un ou deux personnages, comme Noureddin et sa belle persienne, par exemple, dans “L’Histoire de Noureddin” et l’attachent à leur cause et à leur défense. Mais cela ne suffit pas à instituer une politique sociale. Ces pratiques relèvent beaucoup plus de la thaumaturgie ou de la grâce royale, d’une politique de la loterie qui veut que celui qui, par chance, aura croisé la route du souverain grimé, se verra miraculeusement libéré du sort commun. D’autre part, cette pratique du déguisement peut aussi être vue comme un mode de surveillance de la population particulièrement retors, les habitants ne pouvant plus se fier à ceux mêmes qui leur ressemblent, puisque chaque passant, chaque petit commerçant ou pêcheur peut cacher le Commandeur des croyants.
D’autant plus que les jeux de déguisement du calife ne font pas que profiter aux justes et nuire aux canailles, surprises dans leurs méfaits. Dans l’un des contes les plus passionnants des Mille et une nuits, “L’Histoire du dormeur éveillé”, Haroun al Rachid, déguisé en marchand de Mossoul, versera un somnifère dans la tasse d’un homme du peuple, Abou Hassan, pour le mener à son insu dans son palais. Il commandera ensuite à sa cour de faire croire à Abou Hassan qu’il est devenu le calife et de le traiter comme tel, le temps d’une journée. Abou Hassan vivra alors la plus belle journée de sa vie, au milieu des richesses et des voluptés. Le lendemain, quand le pauvre homme se réveillera dans sa masure, loin du faste dont il a entrevu les délices au cours de cette journée miraculeuse, il deviendra fou. Ne sachant plus s’il est un homme du peuple ou un calife, il sombrera dans un égarement total et sera battu à coups de nerfs de bœuf dans un hôpital de fous. Si le conte finit bien pour tout le monde, pour que les apparences soient sauves et la personne du calife moralement excusée, il pointe bien les conséquences néfastes de ces jeux dangereux que les puissants font subir aux humbles. Pour le calife, ces divertissements sont gratuits et sans conséquence. Pour Abou Hassan, le choc est si considérable qu’il manque de perdre définitivement la raison. De telles pratiques rappellent celles d’Hassan Ibn Sabbah, le Vieux de la Montagne, qui, dans la forteresse d’Alamut, droguait ses guerriers avant de les conduire dans des jardins secrets afin de leur faire passer une journée d’extase en compagnie de sublimes courtisanes. Quand les guerriers se réveillaient le surlendemain, le Vieux de la Montagne leur racontait qu’ils avaient passé une journée au paradis. Les hommes étaient alors si pressés d’y retourner qu’ils devenaient extrêmement ardents au combat, ne désirant rien de plus que mourir pour rejoindre ce monde merveilleux de houris et de plaisirs.
D’autant plus que les jeux de déguisement du calife ne font pas que profiter aux justes et nuire aux canailles, surprises dans leurs méfaits. Dans l’un des contes les plus passionnants des Mille et une nuits, “L’Histoire du dormeur éveillé”, Haroun al Rachid, déguisé en marchand de Mossoul, versera un somnifère dans la tasse d’un homme du peuple, Abou Hassan, pour le mener à son insu dans son palais. Il commandera ensuite à sa cour de faire croire à Abou Hassan qu’il est devenu le calife et de le traiter comme tel, le temps d’une journée. Abou Hassan vivra alors la plus belle journée de sa vie, au milieu des richesses et des voluptés. Le lendemain, quand le pauvre homme se réveillera dans sa masure, loin du faste dont il a entrevu les délices au cours de cette journée miraculeuse, il deviendra fou. Ne sachant plus s’il est un homme du peuple ou un calife, il sombrera dans un égarement total et sera battu à coups de nerfs de bœuf dans un hôpital de fous. Si le conte finit bien pour tout le monde, pour que les apparences soient sauves et la personne du calife moralement excusée, il pointe bien les conséquences néfastes de ces jeux dangereux que les puissants font subir aux humbles. Pour le calife, ces divertissements sont gratuits et sans conséquence. Pour Abou Hassan, le choc est si considérable qu’il manque de perdre définitivement la raison. De telles pratiques rappellent celles d’Hassan Ibn Sabbah, le Vieux de la Montagne, qui, dans la forteresse d’Alamut, droguait ses guerriers avant de les conduire dans des jardins secrets afin de leur faire passer une journée d’extase en compagnie de sublimes courtisanes. Quand les guerriers se réveillaient le surlendemain, le Vieux de la Montagne leur racontait qu’ils avaient passé une journée au paradis. Les hommes étaient alors si pressés d’y retourner qu’ils devenaient extrêmement ardents au combat, ne désirant rien de plus que mourir pour rejoindre ce monde merveilleux de houris et de plaisirs.
Enfin, et c’est surtout cela qui gêne Pasolini, si le calife peut se déguiser en esclave mais que l’inverse n’est pas possible (même si cela peut également arriver dans les contes), le jeu de brouillage des identités sociales demeure un jeu commandé et orchestré par le haut, servant les intérêts du pouvoir. En inversant les rôles, en mettant en avant le conte de l’esclave qui se travestit en calife et plus ceux du calife qui se déguise en vagabond, Pasolini offre à ceux qui se situent tout en bas de l’échelle sociale le bénéfice du jeu, du déguisement, de la métamorphose. Il les rend actifs dans ce trouble, dans ce brouillage dans les identités sociales et sexuelles que tissent à de nombreuses reprises Les Mille et une nuits.
Il renverse la dialectique d’un pouvoir qui se renforce par le brouillage de ses hiérarchies et l’inversion des rôles (Shéhérazade, Haroun al Rachid, etc.) pour construire une autre dialectique, celle que nous avons retracée dans le récit-cadre du Nourroumhoud, dont l’inversion des positions sociales du maître et de l’esclave est le point d’arrivée et d’accomplissement. L’inversion des rôles n’y est plus, comme chez Marivaux, qui semble avoir puisé son inspiration dans l’oasis de nombreux contes, le divertissement des tenants d’un ordre qui sort renforcé de sa passagère déstabilisation, mais la ruse des petits pour tricher avec les lois d’un monde injuste et malfaisant. ▪
Ibid.