Qui veut, enfin, des palais de mon âme ?

Gustave Moreau, Hamlet, huile sur toile, 0.48m x 0.38m (1850), Musée Gustave Moreau. 

Au cœur de l’efflorescence cosmique du musée Gustave Moreau, de vastes compositions qui noient dans leur coloris mythologique un rêve de profils grecs et de bijoux nacrés, une débauche exotique de lavis, vertébrée d’une finesse de dessin en escarboucles où l’habile astrologue a descendu sa voie lactée, – une petite pièce sombre, dont le héros semble hanté des scènes qui le circonviennent et des souvenirs qui en émanent, nous attend. Accablée des parfums capiteux des Rois mages, ivre du carnage des Prétendants, énervée des vibrations oniriques des Chimères, la silhouette attablée, la main soutenant sa joue, le visage en aparté, paraît avoir figé là son état d’âme persistant jusqu’à la palpitation. Et c’est, autour de lui, un malaise de tons bruns et noirs, déchirés à gauche d’une vernissure ignée en jaune et rouge entrelacés, criblés à droite au premier plan de deux taches pâles comme deux coups de stylet dans la toile. Hamlet, en sa livrée de deuil, laisse parler son cœur car sa bouche reste close.

Au cœur de l’efflorescence cosmique du musée Gustave Moreau, de vastes compositions qui noient dans leur coloris mythologique un rêve de profils grecs et de bijoux nacrés, une débauche exotique de lavis, vertébrée d’une finesse de dessin en escarboucles où l’habile astrologue a descendu sa voie lactée, – une petite pièce sombre, dont le héros semble hanté des scènes qui le circonviennent et des souvenirs qui en émanent, nous attend. Accablée des parfums capiteux des Rois mages, ivre du carnage des Prétendants, énervée des vibrations oniriques des Chimères, la silhouette attablée, la main soutenant sa joue, le visage en aparté, paraît avoir figé là son état d’âme persistant jusqu’à la palpitation. Et c’est, autour de lui, un malaise de tons bruns et noirs, déchirés à gauche d’une vernissure ignée en jaune et rouge entrelacés, criblés à droite au premier plan de deux taches pâles comme deux coups de stylet dans la toile. Hamlet, en sa livrée de deuil, laisse parler son cœur car sa bouche reste close.

Ses yeux nous regardent sans que nous les voyions ; son habit le tient assis sans que nous le distinguions. Or dans cette présence sombre que le trait du peintre n’a pas voulu cerner, la tache blafarde du visage emplit d’énigmes la nuit et agite en nous, dupes de la nature, d’anxieuses questions sur un monde familier à nos âmes, ainsi qu’une lune chlorotique en un crépuscule à peine né. Comme en hiver, il fait sombre avant que de faire nuit, et le prince se tient seul, pénétré de ce crépuscule dont la vaste peine le circonvient jusqu’à l’étrangler, comme un brouillard humide. Cette brume de son humeur flotte à la mesure de la couleur estompée à laquelle on reconnaît le peintre de Polyphème et de Galatée, dont le geste pictural reconduit l’impénitente fascination latente que nombre de créateurs de l’époque nourrissent à l’égard de l’eau. L’élément, éclaté en gouttes de brume imperceptibles à l’œil nu, a brouillé toute frontière entre le moi et le réel, et l’espace ne devient qu’une projection du moi, une scène d’échange tendu entre l’âme et les particules d’un monde fragmenté en atomes de mélancolie. 

Il est seul, inexorablement seul en cette chambre où, seule aussi, la tenture en lave ardente rappelle son mythe mais n’éclaire que faiblement la toile. L’éclat incendié du rideau rejoue, sur fond d’un péristyle antique à la perspective vaguement perdue dans les tons malades d’un romantisme décliné, l’effritement liquide d’un palais en décadence où se tient malgré tout, pensif et désœuvré, le Sardanapale qui l’a laissé à l’abandon, sur le perron de son intériorité, hésitant, en nous voyant, à plonger à nouveau au labyrinthe des humeurs. Mais déjà, il semble avoir tout dit. Philoctète silencieux, la traînée verticale du rideau bâille à vif comme la plaie d’un Marsyas écorché par son drame, les murs crient pour lui sa dérive, et l’on hésite à reconnaître en ces pierres de fidèles compagnes de son errance intérieure. Sa blessure a purulé sur la toile et taché en tenture l’espace du tableau ; elle a dessiné comme le spectre de sa propre stupeur d’être né. 

Il est certes malaisé de distinguer aussi qui est cause, de l’état d’âme ou du décor, et quel est l’effet. Comme une mare d’encre salement répandue, l’humeur s’étale sur la toile, infuse l’atmosphère, empoisonne les murs. Et la pesanteur de l’humide obscurité reflue sur le prince qu’elle glace jusqu’aux os ; il n’est pas seulement enfermé dans les ténèbres du palais mais y retrouve encore, sur les piliers, comme suspendues à d’invisibles et diaboliques cimaises, des vues de son âme représentées par on ne sait quel peintre habile et fou. S’il se levait et cherchait à s’en aller, il se heurterait aux panneaux de sa mélancolie comme une chauve-souris de Baudelaire. L’on a pénétré son palais sous-marin, qui s’ouvre à nous dans ses vagues tons verdâtres et sombres, agitant l’algue incendiée du rideau qui menace de recouvrir le polype atrophié assis à la table de ses errements. Le surgeon de son visage a paru au-dessus de l’obscure livrée qu’il ne quitte plus, comme une seconde peau, et nous fixe de même que la sirène nervalienne dont il occupe en ce moment la grotte. Illustration parfaite du Desdichado, le tableau campe un veuf à peine pubère qui fait le deuil d’une âme pure. 

Il est certes malaisé de distinguer aussi qui est cause, de l’état d’âme ou du décor, et quel est l’effet. Comme une mare d’encre salement répandue, l’humeur s’étale sur la toile, infuse l’atmosphère, empoisonne les murs. Et la pesanteur de l’humide obscurité reflue sur le prince qu’elle glace jusqu’aux os ; il n’est pas seulement enfermé dans les ténèbres du palais mais y retrouve encore, sur les piliers, comme suspendues à d’invisibles et diaboliques cimaises, des vues de son âme représentées par on ne sait quel peintre habile et fou. S’il se levait et cherchait à s’en aller, il se heurterait aux panneaux de sa mélancolie comme une chauve-souris de Baudelaire. L’on a pénétré son palais sous-marin, qui s’ouvre à nous dans ses vagues tons verdâtres et sombres, agitant l’algue incendiée du rideau qui menace de recouvrir le polype atrophié assis à la table de ses errements. Le surgeon de son visage a paru au-dessus de l’obscure livrée qu’il ne quitte plus, comme une seconde peau, et nous fixe de même que la sirène nervalienne dont il occupe en ce moment la grotte. Illustration parfaite du Desdichado, le tableau campe un veuf à peine pubère qui fait le deuil d’une âme pure.

Exeunt la vengeance, l’héritage et la noblesse guerrière ; c’est un enfant perdu, un adolescent dévoré de questions dont l’âme agitée se reflète à l’arrière-plan, à droite, à gauche, partout. La main soutenant sa tête, ou ce dont elle bouillonne, mordillant son doigt comme un Lorenzaccio lascif et incapable d’action, happé d’inquiétante androgynie, il est comme aveugle. Le nouvel Œdipe aux yeux noirs ne voit qu’en dedans de lui et en perd la vue extérieure. Son regard ainsi voilé agit comme une chambre obscure en laquelle le réel est renversé et saisi sous un angle autre. 

À quoi rêve-t-il ? Rêve-t-il seulement ? Songe-t-il au-delà des seuls pans obscurs qui l’entourent et s’assombrissent à mesure qu’il s’enfonce dans cette humeur solitaire ? Ainsi se met-on à trembler lorsque, paralysé par l’angoisse, on perd toute notion de la couleur et du dessin, ébloui par la stupeur, on cligne aux taches rouges et blanches qui se forment devant la pupille, terrassé par la nausée, on vacille. Si le rêve n’est qu’une ombre, il le doit moins à son évanescence qu’aux sombres pensées qu’il charrie à sa suite et dont il étouffe le rêveur en un flux continu. 

Le prince Hamlet s’attable-t-il pour épancher ses peurs ou pour réclamer sa simple envie d’une petite bière, comme le futur Henri V de Shakespeare ? Il sait du moins prendre la pose et connaît le pouvoir de la tête dans la main. Il revêt l’attitude du penseur et du créateur, qui cherche à accoucher d’un drame dont il fera la pièce maîtresse de sa vie comme de son ennui. Or à cet instant même de la recherche, le drame est déjà là et le prince lui-même en figure le cœur, l’initiale – et jamais le dénouement, dont il flaire avidement la présence. La pièce a fui aussitôt qu’ébauchée, suintant hors de l’encéphale poreux comme cet étrange drap qui coule de la table, linge où s’offre sans doute le seul rappel d’une Ophélie dans la vie du jeune homme, comme un détail de douceur dans l’agitation des ocres et des verdâtres syphilitiques. Aussi bien ce tissu n’est-il qu’une figuration de son enfance perdue et disparue, perçant le voile nébuleux dont la pièce s’est emplie et avec elle la toile, pleurant de l’œil lunaire que représente la face imberbe au cold-cream du jeune Danois comme d’un globe ophtalmique qui trouve là symptôme et soulagement. Le nôtre, d’œil, est bien sûr inévitablement attiré par cette tache lumineuse, comme curieux de scruter ce seul vestige de blancheur dans un tableau abandonné aux cauchemars spleenétiques, cette soulageante note douce en une composition assourdissante de silence dont le tympan halète, criant grâce. De fait, imagine-t-on Hamlet dans une autre livrée que celle du deuil ? Le goût fin-de-siècle et baudelairien pour l’habit noir n’y fait pas tout, rien ne déracinera de notre esprit cet aspect sombre, qui ne se revêt pas nécessairement de macabre, parce que le prince est un mélancolique, et il est de l’essence même de son humeur d’être obscure, comme de sa bile d’être noire. De telle sorte que le renversement est patent : le prince voulait prendre au piège de sa pièce l’usurpateur fratricide Claudius et la mère adultère, et voici qu’il tombe lui-même dans les rets de son drame. Si, comme il le souhaite à la fin de l’acte II, les criminels vomissent, contraints par le spectacle qui les imite, l’aveu qu’ils ont dissimulé avec tant d’habileté, combien est-il plus vrai que le concepteur même de la scène, tout celé qu’est son regard en ses yeux recouverts de la taie noire qu’a disposée le peintre, compresse à ce point son état d’âme qu’il jaillit de tous les pores et imprègne l’ensemble de la pièce comme le relent d’une charogne trop longtemps fréquentée. 

Le prince Hamlet s’attable-t-il pour épancher ses peurs ou pour réclamer sa simple envie d’une petite bière, comme le futur Henri V de Shakespeare ? Il sait du moins prendre la pose et connaît le pouvoir de la tête dans la main. Il revêt l’attitude du penseur et du créateur, qui cherche à accoucher d’un drame dont il fera la pièce maîtresse de sa vie comme de son ennui. Or à cet instant même de la recherche, le drame est déjà là et le prince lui-même en figure le cœur, l’initiale – et jamais le dénouement, dont il flaire avidement la présence. La pièce a fui aussitôt qu’ébauchée, suintant hors de l’encéphale poreux comme cet étrange drap qui coule de la table, linge où s’offre sans doute le seul rappel d’une Ophélie dans la vie du jeune homme, comme un détail de douceur dans l’agitation des ocres et des verdâtres syphilitiques. Aussi bien ce tissu n’est-il qu’une figuration de son enfance perdue et disparue, perçant le voile nébuleux dont la pièce s’est emplie et avec elle la toile, pleurant de l’œil lunaire que représente la face imberbe au cold-cream du jeune Danois comme d’un globe ophtalmique qui trouve là symptôme et soulagement. Le nôtre, d’œil, est bien sûr inévitablement attiré par cette tache lumineuse, comme curieux de scruter ce seul vestige de blancheur dans un tableau abandonné aux cauchemars spleenétiques, cette soulageante note douce en une composition assourdissante de silence dont le tympan halète, criant grâce. De fait, imagine-t-on Hamlet dans une autre livrée que celle du deuil ? Le goût fin-de-siècle et baudelairien pour l’habit noir n’y fait pas tout, rien ne déracinera de notre esprit cet aspect sombre, qui ne se revêt pas nécessairement de macabre, parce que le prince est un mélancolique, et il est de l’essence même de son humeur d’être obscure, comme de sa bile d’être noire. De telle sorte que le renversement est patent : le prince voulait prendre au piège de sa pièce l’usurpateur fratricide Claudius et la mère adultère, et voici qu’il tombe lui-même dans les rets de son drame. Si, comme il le souhaite à la fin de l’acte II, les criminels vomissent, contraints par le spectacle qui les imite, l’aveu qu’ils ont dissimulé avec tant d’habileté, combien est-il plus vrai que le concepteur même de la scène, tout celé qu’est son regard en ses yeux recouverts de la taie noire qu’a disposée le peintre, compresse à ce point son état d’âme qu’il jaillit de tous les pores et imprègne l’ensemble de la pièce comme le relent d’une charogne trop longtemps fréquentée.

Ainsi, du tableau de Moreau ont disparu les mots, les mots, les mots… ou au contraire l’ont envahi au point de le charger d’une présence charnelle rappelant les paroles dégelées de Rabelais. Le corps poisseux du cri amidonne la tenture rouge et fait vibrer le cadre. Du mutisme d’un personnage comparant à la mort le sommeil pour y quêter le même silence au cœur de l’existence, naît un singulier « Je suis » par le fait même qu’il s’échappe à lui-même. De la mélancolie humorale agitée au sombre ennui baudelairien, le prince nous transmet une angoisse à la mesure de sa tranquille pose de petit monstre fumant imaginairement son houka dont les volutes tourbillonnent et l’emportent, l’emportent… ô veuille cette fumée nous emporter avec lui. 

Ainsi, du tableau de Moreau ont disparu les mots, les mots, les mots… ou au contraire l’ont envahi au point de le charger d’une présence charnelle rappelant les paroles dégelées de Rabelais. Le corps poisseux du cri amidonne la tenture rouge et fait vibrer le cadre. Du mutisme d’un personnage comparant à la mort le sommeil pour y quêter le même silence au cœur de l’existence, naît un singulier « Je suis » par le fait même qu’il s’échappe à lui-même. De la mélancolie humorale agitée au sombre ennui baudelairien, le prince nous transmet une angoisse à la mesure de sa tranquille pose de petit monstre fumant imaginairement son houka dont les volutes tourbillonnent et l’emportent, l’emportent… ô veuille cette fumée nous emporter avec lui.