Expérience 

biologique du livre

Jules Potier

Mon coeur est un lexique où cent littératures 

Se lardent sans répit de divines ratures. 

 – Aujourd’hui j’ai rangé des livres dans ma bibliothèque. Je dis ma bibliothèque, comme si les livres m’appartenaient et il est vrai que c’est matériellement le cas. Or j’entendais en ce geste de classement si difficile, si nécessaire et si tremblant comme le bruissement singulier de mille voix qui me couvaient de leur regard tour à tour bienveillant et malicieux, sévère et doux. Témoin éphémère et insignifiant de leur pesanteur de vie à laquelle bien peu veulent charnellement croire, je les en remerciais du bout de lèvres encore sèches d’avoir tant murmuré en cet acte de piété et de si franche amitié les noms magiques de ces figures que toujours j’ai parées d’un nimbe d’éternité si parfaitement et purement enfantin. Il se jouait en effet par mes lectures un conte où tel critique était un Chat botté tissant tour à tour à chacun de ses marquis de Carabas le fragment qui lui servît de château le temps du passage d’un souverain regard de lecteur ; tel autre, une bonne fée enveloppant d’un happé de plume le livre-citrouille qui gisait il y a des années sur son bureau et qu’il feuilletait d’une main fébrile dont on approche encore le tremblé en suivant ses traces ; un troisième, alchimiste de génie, laissait courir le compas de son érudition sur le globe où miroitaient les constellations rhétoriques si blanchies d’une naissance antédiluvienne digne des métamorphoses d’Ovide et si fraîches encore pourtant de scintiller en mes yeux d’après, toujours d’après eux. Je n’avais certes rien d’un Bergotte mourant sur lequel veillaient d’ineffables créatures aux ailes déployées car ils n’étaient mes livres qu’en tant qu’ils avaient un jour consenti à prendre enveloppe livresque pour, un autre jour, agréer cette conversation qui, entre eux et moi, ne s’était plus jamais arrêtée. Moi qui n’entendais rien à la musique j’avais trouvé là mon rythme essentiel ; et tous les battements de mon coeur nerveux vibraient aux pulsations des mots sur la page de ces ouvrages pesant par centaines, sur mes dociles étagères, leur poids d’éternité. Du fond clos d’effluves des pages, là, flottaient, vers l’air si contemporain de mon bureau d’humain, les choeurs d’immodérés amants du verbe oublieux de leur propre vie pour n’oublier point la nôtre. Et quand en silence roula, au fond de cette âme qui, à chaque instant, avait appris à lire en leurs lignes, ce sanglot d’orphelin à qui l’on tend la main, je tombai en eux comme tombe un corps mort en suppliant d’un souffle quiconque viendrait à passer qu’on ne me réveillât point. 

 – Aujourd’hui j’ai rangé des livres dans ma bibliothèque. Je dis ma bibliothèque, comme si les livres m’appartenaient et il est vrai que c’est matériellement le cas. Or j’entendais en ce geste de classement si difficile, si nécessaire et si tremblant comme le bruissement singulier de mille voix qui me couvaient de leur regard tour à tour bienveillant et malicieux, sévère et doux. Témoin éphémère et insignifiant de leur pesanteur de vie à laquelle bien peu veulent charnellement croire, je les en remerciais du bout de lèvres encore sèches d’avoir tant murmuré en cet acte de piété et de si franche amitié les noms magiques de ces figures que toujours j’ai parées d’un nimbe d’éternité si parfaitement et purement enfantin. Il se jouait en effet par mes lectures un conte où tel critique était un Chat botté tissant tour à tour à chacun de ses marquis de Carabas le fragment qui lui servît de château le temps du passage d’un souverain regard de lecteur ; tel autre, une bonne fée enveloppant d’un happé de plume le livre-citrouille qui gisait il y a des années sur son bureau et qu’il feuilletait d’une main fébrile dont on approche encore le tremblé en suivant ses traces ; un troisième, alchimiste de génie, laissait courir le compas de son érudition sur le globe où miroitaient les constellations rhétoriques si blanchies d’une naissance antédiluvienne digne des métamorphoses d’Ovide et si fraîches encore pourtant de scintiller en mes yeux d’après, toujours d’après eux. Je n’avais certes rien d’un Bergotte mourant sur lequel veillaient d’ineffables créatures aux ailes déployées car ils n’étaient mes livres qu’en tant qu’ils avaient un jour consenti à prendre enveloppe livresque pour, un autre jour, agréer cette conversation qui, entre eux et moi, ne s’était plus jamais arrêtée. Moi qui n’entendais rien à la musique j’avais trouvé là mon rythme essentiel ; et tous les battements de mon coeur nerveux vibraient aux pulsations des mots sur la page de ces ouvrages pesant par centaines, sur mes dociles étagères, leur poids d’éternité. Du fond clos d’effluves des pages, là, flottaient, vers l’air si contemporain de mon bureau d’humain, les choeurs d’immodérés amants du verbe oublieux de leur propre vie pour n’oublier point la nôtre. Et quand en silence roula, au fond de cette âme qui, à chaque instant, avait appris à lire en leurs lignes, ce sanglot d’orphelin à qui l’on tend la main, je tombai en eux comme tombe un corps mort en suppliant d’un souffle quiconque viendrait à passer qu’on ne me réveillât point. 

Albert Robida, Le cauchemar d’un bibliophile, eau-forte, 1890 – 1894, pour le premier tome de la revue Le Livre Moderne (premier semestre 1890).

– Une bibliothèque ne se partage pas. Non qu’elle ne soit pas ouverte à la main, à l’oeil et à l’intelligence d’un autre, mais sa vie, de sa présence même à son rangement organique, son existence classée, est un des signes de la solitude profonde de l’être qui en a palpé la chair, l’ex-libris de son angoisse. – Toute topique qu’elle soit, la formule selon laquelle une bibliothèque aurait une âme fonde sa pesanteur en l’investissement en elle d’une âme autre, première, originaire et pourtant toujours seconde, celle présidant à la main qui prend, qui feuillette, qui dépose et qui classe. Pesanteur de la demande tordue et lancinante de cette âme en quête d’un autre à qui parler en fonds de dialogue vrai, sans savoir quel il sera. En tout rapport sacré entretenu avec un livre gît en effet le Lebensbezug, la relation vivante, dont Ernst Robert Curtius rappelle l’importance fondamentale aux premiers temps de la littérature occidentale (La Littérature européenne et le Moyen âge latin, XVI, 2 et 5). 

Mais pourquoi attendre seize chapitres pour évoquer ce symbolisme alors même que la translatio studii, le transfert des pensées, des tropes et des genres, a déjà occupé la première partie de cette somme qui fut l’oeuvre d’un austère érudit tout autant que d’un gourmand lecteur ? Sans doute parce que le patient bêchage des figurae visait à opérer ce qu’un rayonnage de bibliothèque, à bien y songer, réalise sous nos yeux désormais dessillés : une danse macabre de mots, de phrases, de personnages et d’écrivains. En quel pandaemonium, en quelle Cour des miracles ne se débat-on pas lorsque nous assaillent ces silencieuses voix lourdement encrées d’images chatoyantes et effarées, clignant d’yeux grinçants et s’agrippant à nos rêves vainement enfouis ou à peine encore soupçonnés, tout à coup mis à nu et profanés. 

Aussi est-ce dans un rapport tout classique que le mot grec de schemata, pour désigner les tropes, les attitudes, s’avère plus idoine ; classique, car un rapport métonymique s’établit par ce terme qui évoque donc, en la phrase, le doux roulis de la plume comme le défilé glaçant des écrivains conduits comme le spectre de Hamlet à nous interpeller silencieusement d’un doigt qui n’est plus que rappelé par celui, humidifié, du lecteur. Et le diagnostic porté par Roland Barthes sur la valeur charnelle, biologique, du style (Le Degré zéro de l’écriture), n’est pas le moindre des prolongements que rencontre le précédent propos. 

C’est alors que nous frappe de plein fouet la mémoire en son corps gluant et lourd, lourdement chargé du parfum des chairs vivantes alors que s’opère une putréfaction inverse. Elle revit, cette mémoire, tandis que l’on tourne les pages des ouvrages choisis avec ou sans hasard. Qu’il importe peu qu’elle apporte avec elle des souvenirs qui soient nôtres ! Ils le deviennent car ils nous ont été donnés et le deviennent car nous sommes venus les chercher : nous ne les partageons qu’avec les auteurs, et, sans doute, il nous plaît alors, parfois, de les dire bien morts pour conserver jalousement et peureusement cette matière qui rend la Muse bien présente. 

Elle est en effet, pour les Anciens, celle qui inspire et celle qui rappelle, celle qui dicte et celle qui redit, le génie des mots et la mémoire des faits. Qui niera qu’elle a poussé notre main vers ce titre – non, vers ce corps de pages – pour nous laisser brûler l’âme de son blasphème essoufflé ? Et qui nous refusera encore l’ascendance de ce geste génétique du lecteur qui constitue ses classiques, ses classés, sa topique ? Elle porte, cette ascendance, le nom des plus vieux philologues, soudain saisis de l’urgence de transmettre un corps de mémoire ; le titre des plus rudes pédagogues, laminés d’académismes divers ; le pleur des yeux les plus usés à l’encre des parchemins. Elle revient, cette ascendance, susurrer d’un scintillant chuchotement son affreux et bouleversant conseil dont on n’entend avec effarement que la résonance comme sur une peau de tambour, mais jamais ne distingue les syllabes – le timbre de ces voix nous est-il définitivement perdu ? Où sont les cendres du Psalmiste ? Voici que l’on se trouve soudain avoir remonté l’échelle de Jacob du texte – et il n’est pas sans pertinence que les enlumineurs médiévaux l’aient représentée enracinée comme Ève en le flanc du vieux patriarche endormi. Et l’expérience s’en trouve être authentiquement nourrissante, vif écho des déambulations dantesques entre gens de bonne compagnie. Dialogue de haute lice sans qu’un mot ne soit proféré. 

C’est le combat entre langue savante et langue vulgaire, phrasé profane et mélodie sacrée qui se rejoue encore, en définitive, tel qu’il obséda le Dante et n’en finit pas de hanter ses successeurs : notre battement de coeur est-il assez légitime pour joindre ses pulsations à celles des phrases qui se déroulent par milliers en ces feuillets éparpillés avec soin sur des rayonnages étouffants, assourdissants de savoir, de méditation et d’écrasant passé ? Ce coeur que l’on transporte en soi ne parle-t-il pas une prose par trop vulgaire pour unir son vagissement déplorable à la plainte ciselée des siècles antérieurs ou pour traduire ce parloir toujours suspendu entre éveil brutal et sommeil inquiet d’une possible éternité ? Tout en participant aux disputationes par auteurs, tropes et siècles interposés, entre les partisans du livre de papier et ceux du livre de la nature ; tout en feuilletant les pages, en parcourant les lignes, en décryptant les mots pour fatiguer les couvertures, user les signets et brûler nos yeux à la lueur d’une expérience vive… on se sent à ce point happé qu’on en devient soi-même un livre ouvert où lisent les voix qui semblaient nous parler un instant auparavant : fût-ce une opération plus supportable, ils resteront, ces timbres d’écriture, les seuls puisatiers d’âme qu’on laissera – malgré nous ? – voir en nous.▪