Pier Paolo Pasolini, Les Contes de Canterbury, 1972, 124min, Produzioni Europee Associate (PEA), Les Productions Artistes Associés. 

Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer (1387-1400) : discours de l’ordre et ordre du discours. 

               Au Tabard Inn, auberge de Southwark, ribaude une brochette de pèlerins, s’apprêtant à partir pour Canterbury afin de se recueillir devant la sépulture de Thomas Becket, le grand archevêque du XIIème siècle, défenseur des droits de l’Eglise face à la voracité royale. L’aubergiste du Tabard Inn leur lance un défi. Sur la route, pour conjurer la monotonie du voyage, chacun d’entre eux devra offrir au reste de la palanquée un conte. Celui qui aura tressé la plus belle histoire se verra offrir une ripaille et arroser le gosier par ses compagnons. Parmi eux, un certain Geoffrey Chaucer, répétera tout ce qu’il a entendu ou prétendu entendre dans un des textes matriciels de la poésie anglaise : Les Contes de Canterbury, rédigés entre 1387 et 1400. En creusant le sillon anglais, Chaucer laboure le champ italien, ou plutôt européen, que Boccace a fertilisé et s’inscrit dans la lignée du florentin chrysostome en voulant donner à son pays un recueil de nouvelles qui en reflètent la diversité sociale et la sensualité foisonnante. Avec Chaucer, comme avec Boccace, la littérature délaisse un peu les heaumes et les cottes de maille pour envahir les marchés, les places de village, les fermes, les tavernes et surtout… les plumards !

Dans les Contes de Canterbury, comme dans le Décaméron ou Les Mille et une nuits, le poète a recours à des intermédiaires, des conteurs dont il chante lui-même les interactions mais à qui il confie la narration des nouvelles. Dans le Décaméron, les identités des dix jeunes narrateurs étaient assez peu dessinées. Caractérisés socialement et physiquement comme de beaux jeunes gens de l’aristocratie florentine, leurs personnalités se distinguaient peu entre elles. Certes, Dionée, qui prenait toujours la parole en dernier, sortait du lot par ses facéties et son indiscipline, refusant souvent de disserter sur les thèmes imposés pour suivre son caprice, Flamette était un peu revêche, Elissa plus sévère, Pampinée plus sage. Mais à vrai dire, on aurait bien du mal à les distinguer et surtout à déduire la tonalité des nouvelles de la personnalité de leurs narrateurs. 

Dans Les Contes de Canterbury, les choses sont bien différentes. Les personnages n’ont pas de nom, mais sont en revanche socialement et professionnellement très caractérisés et très divers, contrastant avec l’unité sociale, aristocratique, des narrateurs du Décaméron. Non seulement, étant dénués de noms, ils sont résumés par leurs professions (le Meunier, le Cuisinier, le Régisseur, le Franklin, etc.) ou leur ordre (le Chevalier, l’Aumônier, le Frère mendiant, etc.), mais, c’est souvent en tant que représentants de ceux-ci qu’ils prennent la parole et sont interpellés : ainsi le Frère narre un conte qui dénonce la cupidité des huissiers pour faire enrager l’huissier qui réplique par une farce humiliant les frères. Chacun, d’une certaine manière, défend sa guilde ou son ordre et attaque lestement ceux des autres. 

Plus encore, mais assez classiquement, de la condition sociale du narrateur va découler le genre littéraire et la forme poétique auxquels appartient son conte. Ainsi le chevalier délivrera un récit chevaleresque à thème antique, les contes sérieux et édifiants de la Nonne, du Juriste et de l’Universitaire se drapent dans de majestueuses “strophes royales” (de sept décasyllabes, rimant ababbcc), le curé nous assomme d’un catéchisme en prose et les ressortissants du bon peuple (Meunier, Régisseur, Marin, Cuisinier, Frère, Huissier, Marchand, etc.) multiplient les grivoiseries dans de savoureux mais parfois un peu sinistres fabliaux. On trouve aussi des contes de fée (conte de la Marchande de Bath), des fables animalières (Conte de l’aumônier), etc. 

La parole est certes donnée à tout le monde, donc, mais évidemment pas de manière égalitaire. Si le Régisseur et le Frère, ou le Meunier et l’Huissier, de basses extractions, peuvent se couvrir de quolibets, jamais aucun de ces modestes narrateurs n’osera s’attaquer au Chevalier ou à l’Universitaire. Un personnage fait étrangement exception, le chef d’orchestre et l’instigateur de ce petit concours de récits, à savoir l’Aubergiste (ou l’Hôtelier, selon les traductions), qui propose le jeu aux pèlerins et fait circuler la parole.

Nous nous souvenons que dans le Décaméron, la petite utopie langagière qui se formait à Fiume entre les narrateurs avait en quelque sorte dé-hiérarchisé la répartition de la parole en changeant chaque jour de roi ou de reine chargé de mener la danse. Cela était possible, dira-t-on, justement entre membres d’une même caste. Mais dans les Contes de Canterbury, ce n’est pas un noble, un chevalier ou un clerc qui mène le jeu, mais un simple aubergiste, un hôte. Et cet aubergiste se permet des insolences qui déjouent la hiérarchisation sociale des discours. 

Ainsi à l’illustre universitaire d’Oxford : 

 

“Monsieur l’Oxonien, lança l’Hôtelier,

Vous avez un air timide et silencieux, 

De jeune épousée prenant son repas.” 

 

Au curé : 

 

“Déballe ton sac qu’on voie ce qu’il y a

Car, si je me trompe, tu as tout l’air 

De savoir ficeler une histoire sérieuse. 

Invente vite un conte, sacré nom de nom.” 

 

à l’Aumônier : 

 

Monsieur l’Aumônier, dit alors l’Aubergiste, 

Bénies soient ta culotte et tes deux boules ! 

Voilà un plaisant conte de Chanteclair. 

Si, ma parole, tu n’étais pas d’Eglise

Tu ferais un gaillard trousseur de poules !” 

Ainsi à l’illustre universitaire d’Oxford :

 

“Monsieur l’Oxonien, lança l’Hôtelier,

Vous avez un air timide et silencieux, 

De jeune épousée prenant son repas.” 

 

Au curé :

 

“Déballe ton sac qu’on voie ce qu’il y a

Car, si je me trompe, tu as tout l’air 

De savoir ficeler une histoire sérieuse. 

Invente vite un conte, sacré nom de nom.” 

 

à l’Aumônier :

 

Monsieur l’Aumônier, dit alors l’Aubergiste, 

Bénies soient ta culotte et tes deux boules ! 

Voilà un plaisant conte de Chanteclair. 

Si, ma parole, tu n’étais pas d’Eglise

Tu ferais un gaillard trousseur de poules !” 

Bien sûr, un aumônier n’est pas un évêque et peut être très pauvre, on peut se permettre avec lui certaines libéralités. Mais le curé et l’universitaire sont d’illustres et sévères figures, devant lesquelles l’aubergiste ne tremble pas. Quant au chevalier ou au juriste, s’il ne les chicane pas, c’est avec autorité qu’il les enjoint à délivrer leurs nouvelles :

Bien sûr, un aumônier n’est pas un évêque et peut être très pauvre, on peut se permettre avec lui certaines libéralités. Mais le curé et l’universitaire sont d’illustres et sévères figures, devant lesquelles l’aubergiste ne tremble pas. Quant au chevalier ou au juriste, s’il ne les chicane pas, c’est avec autorité qu’il les enjoint à délivrer leurs nouvelles :

Sire Chevalier, dit-il, maître et seigneur, 

Veuillez tirer, telle est ma décision.”

 

“Monsieur le Juriste, dit-il, Dieu vous garde ! 

Contez-nous une histoire, c’est le contrat. 

Vous vous êtes engagé spontanément

à soumettre votre affaire à mon jugement. 

Acquittez-vous donc de votre promesse, 

Vous aurez ainsi fait votre devoir.” 

Sire Chevalier, dit-il, maître et seigneur, 

Veuillez tirer, telle est ma décision.”

 

“Monsieur le Juriste, dit-il, Dieu vous garde ! 

Contez-nous une histoire, c’est le contrat. 

Vous vous êtes engagé spontanément

à soumettre votre affaire à mon jugement. 

Acquittez-vous donc de votre promesse, 

Vous aurez ainsi fait votre devoir.” 

“C’est le contrat”. Voilà le mot clef. Dans une société féodale hiérarchisée par le sang, l’aubergiste instaure, le temps d’un concours de récits, d’un exercice littéraire, des rapports sociaux et d’obligations de type contractuel. Bien sûr, l’Angleterre a toujours été à l’avant-garde en matière de lutte contre l’arbitraire du pouvoir (qu’on pense à la Magna carta de 1215), mais enfin, cette liberté de ton fondée sur les obligations contractuelles qu’un aubergiste peut nouer avec n’importe qui de n’importe quelle caste a de quoi étonner. 

Ce qui étonne aussi, c’est que ce ne soit pas le poète, Geoffrey Chaucer, pourtant – et c’est une grande différence avec Boccace- physiquement présent parmi ses personnages, qui s’arroge ce rôle de maître du jeu et de parrhésiaste (terme que j’emprunte à Foucault et qui désigne entre autres celui qui n’a pas peur de dire la vérité aux puissants). Keats ne dira-t-il pas, bien plus tard (en 1819), du poète :

“C’est l’homme qui en face d’un homme 

Est toujours un égal, fût-il un roi, 

Qu’il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants

Ou n’importe quelle chose étonnante.” (Lettre à Mary-Ann Jeffery) 

“C’est l’homme qui en face d’un homme 

Est toujours un égal, fût-il un roi, 

Qu’il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants

Ou n’importe quelle chose étonnante.” (Lettre à Mary-Ann Jeffery)

Mais Chaucer refuse délibérément cette place et il va d’ailleurs beaucoup plus loin. Très étrangement, il s’invite dans son propre texte pour mieux s’en expulser et ne prend la parole que pour se censurer. Chaucer auteur refuse tout crédit à Chaucer personnage et jette ainsi une sorte de reniement paradoxal sur l’intégralité de son texte. Et cela à plusieurs reprises et avec toujours plus de violence et, dirait-on aujourd’hui, de haine de soi. Quand l’aubergiste l’interpelle, il commence par répondre, par sa propre voix :

Mais Chaucer refuse délibérément cette place et il va d’ailleurs beaucoup plus loin. Très étrangement, il s’invite dans son propre texte pour mieux s’en expulser et ne prend la parole que pour se censurer. Chaucer auteur refuse tout crédit à Chaucer personnage et jette ainsi une sorte de reniement paradoxal sur l’intégralité de son texte. Et cela à plusieurs reprises et avec toujours plus de violence et, dirait-on aujourd’hui, de haine de soi. Quand l’aubergiste l’interpelle, il commence par répondre, par sa propre voix :

Aubergiste, répondis-je, excusez-moi, 

Mais je ne connais aucun autre conte

Qu’une poésie que j’ai apprise jadis.” 

Aubergiste, répondis-je, excusez-moi, 

Mais je ne connais aucun autre conte

Qu’une poésie que j’ai apprise jadis.” 

Non seulement son répertoire semble maigre mais il ne fait preuve d’aucune imagination, puisqu’il ne fait que réciter. Cette poésie, c’est “Sir Topaze”, en strophes à vers brefs, comme les romans traditionnels, un poème qui s’annonce épique et chevaleresque, programmant l’affrontement du chevalier Sir Topaze et d’un “hideux géant à trois têtes”, mais qui, retardant sans cesse la fameuse joute, s’attarde dans de longues considérations sur les banquets et la garde-robe de son héros, qui, très peu chevaleresquement, demande à son gigantesque adversaire de patienter un peu, le temps qu’il aille chercher son équipement : 

Non seulement son répertoire semble maigre mais il ne fait preuve d’aucune imagination, puisqu’il ne fait que réciter. Cette poésie, c’est “Sir Topaze”, en strophes à vers brefs, comme les romans traditionnels, un poème qui s’annonce épique et chevaleresque, programmant l’affrontement du chevalier Sir Topaze et d’un “hideux géant à trois têtes”, mais qui, retardant sans cesse la fameuse joute, s’attarde dans de longues considérations sur les banquets et la garde-robe de son héros, qui, très peu chevaleresquement, demande à son gigantesque adversaire de patienter un peu, le temps qu’il aille chercher son équipement : 

Sur mon âme, dit le chevalier, 

Je te défie, mais pour demain, 

Quand j’aurai mon armure.” 

Sur mon âme, dit le chevalier, 

Je te défie, mais pour demain, 

Quand j’aurai mon armure.” 

​La poésie de Chaucer est très vite interrompue par l’Hôtelier, horripilé : 

La poésie de Chaucer est très vite interrompue par l’Hôtelier, horripilé : 

Eh là ! Arrête, par le Dieu Tout-Puissant, 

S’écria l’Hôtelier, tu me fatigues

Par ton incompétence et à tel point 

Qu’aussi vrai que je souhaite mon salut, 

J’ai les oreilles écorchées par tes vers. 

Au diable j’envoie pareille poésie 

Ce ne sont que vers de mirlitons !

(…) 

Tes méchants vers sont moins que de la merde. 

Tu n’arrives qu’à nous faire perdre notre temps. 

Bref, mon bon monsieur, arrête de rimer, 

Voyons si tu peux donner autre chose, 

En vers allitérés ou même en prose.”

Eh là ! Arrête, par le Dieu Tout-Puissant, 

S’écria l’Hôtelier, tu me fatigues

Par ton incompétence et à tel point 

Qu’aussi vrai que je souhaite mon salut, 

J’ai les oreilles écorchées par tes vers. 

Au diable j’envoie pareille poésie 

Ce ne sont que vers de mirlitons !

(…) 

Tes méchants vers sont moins que de la merde. 

Tu n’arrives qu’à nous faire perdre notre temps. 

Bref, mon bon monsieur, arrête de rimer, 

Voyons si tu peux donner autre chose, 

En vers allitérés ou même en prose.”

Par la voix de l’Aubergiste donc, Chaucer se dénie le talent de rimer et s’en confisque le droit. Mais en faisant cela, c’est sur l’ensemble des contes qu’il prononce un anathème, puisque ces contes sont bien de Chaucer. Nous avons ici la manifestation, très moderne en vérité, d’une vaste prétérition littéraire, d’une auto-annulation du texte par lui-même. Chaucer aurait pu répondre, comme Françoise Sagan, à la question “Qu’auriez vous aimé faire que vous n’avez pas fait dans votre vie ?” : “Écrire”. Voilà un poète suicidé dans sa poésie, un texte qui s’auto-détruit, précurseur peut-être de La Défense de l’infini d’Aragon.

Bien sûr, la modestie est de mise chez les poètes, et il est convenu de reconnaître ses insuffisances et ses défauts et de s’incliner humblement devant ses illustres prédécesseurs et modèles, comme le fait Shakespeare par la voix de Puck à la fin du Songe d’une nuit d’été ou de se traiter fameusement de “nains sur les épaules des géants” comme le fit Bernard de Chartres au XIIème siècle, repris plus tard par Montaigne (“Nous ne faisons que nous entregloser”) ou Pascal (qui néanmoins de tirait de son promontoire la prétention d’une meilleure hauteur de vue).

Bien sûr, la poésie a toujours été une parole auto-confisquée, mais cette auto-confiscation a changé de sens. Homère, Virgile, Ovide, s’en remettaient aux muses et aux dieux, sources de leur inspiration, reniant la responsabilité de leur texte. Or ici, la teneur de nombreux contes, fabliaux grivois et souvent scatalogiques, interdit d’invoquer un tel patronage. Mais enfin, Chaucer ne fait pas que s’excuser pour ses défauts, il ne se contente pas d’être modeste, mais va jusqu’à l’auto-flagellation. 

Forcé de passer à la prose, donc, le voilà qui débite un conte moral : “Mélibée”. Chaucer se montre là encore précautionneux : 

Bien sûr, la poésie a toujours été une parole auto-confisquée, mais cette auto-confiscation a changé de sens. Homère, Virgile, Ovide, s’en remettaient aux muses et aux dieux, sources de leur inspiration, reniant la responsabilité de leur texte. Or ici, la teneur de nombreux contes, fabliaux grivois et souvent scatalogiques, interdit d’invoquer un tel patronage. Mais enfin, Chaucer ne fait pas que s’excuser pour ses défauts, il ne se contente pas d’être modeste, mais va jusqu’à l’auto-flagellation.

Forcé de passer à la prose, donc, le voilà qui débite un conte moral : “Mélibée”. Chaucer se montre là encore précautionneux :

Chaque évangéliste, comme vous le savez, 

En nous rapportant la passion du Christ

S’écarte parfois du récit des autres, 

Et tous pourtant disent la vérité

(…) 

Certains donnent plus de détails, d’autres moins, 

Quand ils décrivent la Passion de Jésus

(…) 

Mais pourtant leur message reste identique. 

C’est pourquoi, Messeigneurs, je vous en prie : 

Si dans la forme je parais différent- 

En insérant, par exemple, beaucoup plus 

De proverbes que vous n’en aviez trouvé

Dans le petit traité qui forme mon conte

(…)

Ne me critiquez pas car sur le fond

Vous ne trouverez aucune différence, 

Avec la teneur du petit traité.” 

Chaque évangéliste, comme vous le savez, 

En nous rapportant la passion du Christ

S’écarte parfois du récit des autres, 

Et tous pourtant disent la vérité

(…) 

Certains donnent plus de détails, d’autres moins, 

Quand ils décrivent la Passion de Jésus

(…) 

Mais pourtant leur message reste identique. 

C’est pourquoi, Messeigneurs, je vous en prie : 

Si dans la forme je parais différent- 

En insérant, par exemple, beaucoup plus 

De proverbes que vous n’en aviez trouvé

Dans le petit traité qui forme mon conte

(…)

Ne me critiquez pas car sur le fond

Vous ne trouverez aucune différence, 

Avec la teneur du petit traité.” 

Chaucer a d’ailleurs raison de s’excuser, car le conte qui suit croule littéralement sous les proverbes et les citations au point d’agacer le lecteur le plus patient. Là encore, Chaucer ne prend la parole que pour se la confisquer et se réfugier, tantôt derrière Sénèque, tantôt derrière Ovide, tantôt derrière Caton, tantôt derrière Cassiodore, tantôt derrière Salomon, etc. Chaucer se place dans la lignée du Roman de la rose dont le recours aux autorités classiques (Platon, Ovide, Virgile, Lucain, Aristote, etc.) aussi bien que chrétienne est massif mais chez Chaucer, les arguments d’autorité et les citations ne se contentent pas d’orner et d’éclairer le récit, elles le remplacent. Son propre discours se dissipe complètement derrière ce rideau de citations qui en constitue en réalité toute la trame.

“Mélibée” ne raconte rien d’autre que le long plaidoyer de dame Prudence, la femme du dénommé Mélibée, pour le pardon. La fille de Mélibée a été assassinée, Mélibée s’apprête à la venger, mais, à forces de discours, de citations, de proverbes, sa femme le convainc de tempérer sa réaction au point de ne plus châtier les coupables d’aucune manière. La pratique massive de la citation n’a donc ici rien d’humaniste, loin de se mettre respectueusement à l’écoute des Anciens, elle les manipule et les caricature pour soutenir d’épais sophismes aboutissant à une conclusion absurde : l’impunité totale pour les coupables. L’ensemble prend la forme d’un éloge paradoxal à la Gorgias et d’une vaste parodie. 

Si les humanistes pratiqueront également l’éloge paradoxal, l’usage absolument excessif et indigeste des citations et des proverbes préfigurent bien davantage les logorrhées absurdes de Sancho Pança que les sauts et gambades d’un Montaigne. “Mélibée” est un texte qui n’existe pas. Le récit d’une non-action. Le personnage s’apprête à agir, à se venger, mais la pesanteur des citations qui viennent assaillir le récit paralyse cette action jusqu’à l’anéantir et Mélibée ne fait rien. Il ne se passe rien. Derrière le rideau de citations, il n’y a pas de scène. Chaucer écrit un non-texte. Et cela est d’autant plus frappant quand on sait que Mélibée et Dame Prudence n’est pas un texte de Chaucer, mais la traduction du Livre de Mellibée, du frère dominicain de Poligny Renaud de Louhans, qui était lui-même traduit du Liber consolationis et consilii d’Albertano da Brescia. Portrait d’un artiste en ventriloque, Chaucer se met en scène parlant en sa voix propre pour parler par la voix d’un autre. Là où on croyait saisir l’auteur, il se dérobe et disparaît dans le jeu intertextuel de la translatio studii. 

Si les humanistes pratiqueront également l’éloge paradoxal, l’usage absolument excessif et indigeste des citations et des proverbes préfigurent bien davantage les logorrhées absurdes de Sancho Pança que les sauts et gambades d’un Montaigne. “Mélibée” est un texte qui n’existe pas. Le récit d’une non-action. Le personnage s’apprête à agir, à se venger, mais la pesanteur des citations qui viennent assaillir le récit paralyse cette action jusqu’à l’anéantir et Mélibée ne fait rien. Il ne se passe rien. Derrière le rideau de citations, il n’y a pas de scène. Chaucer écrit un non-texte. Et cela est d’autant plus frappant quand on sait que Mélibée et Dame Prudence n’est pas un texte de Chaucer, mais la traduction du Livre de Mellibée, du frère dominicain de Poligny Renaud de Louhans, qui était lui-même traduit du Liber consolationis et consilii d’Albertano da Brescia. Portrait d’un artiste en ventriloque, Chaucer se met en scène parlant en sa voix propre pour parler par la voix d’un autre. Là où on croyait saisir l’auteur, il se dérobe et disparaît dans le jeu intertextuel de la translatio studii. 

Pasolini, par ailleurs, fera droit à cette position auto-dénégatrice de Chaucer en mettant en scène le poète, dans son film, en train de plagier explicitement Boccace. On voit Chaucer, dans son scriptorium, pouffer en lisant le Décaméron puis s’installer à sa table de travail et prendre la plume, comme pour recopier en le réarrangeant un peu, ce qu’il vient de lire. Il n’y a là aucune calomnie de la part du cinéaste, puisque plusieurs des contes de Chaucer sont en effet chipés au Décaméron :

celui du roi qui devient aveugle et retrouve la vue quand la reine le cocufie en haut d’un arbre, celui du curé qui convainc un mari de s’enfermer la nuit pour se protéger de l’Apocalypse pour mieux rejoindre la femme de ce dernier dans son lit, par exemple. Et, fait intéressant, ce sont précisément ces contes “volés” que Pasolini choisit d’adapter. Nous y reviendrons.

Cela étant dit, il convient de contextualiser cette pratique du plagiat, extrêmement répandue dans la littérature médiévale. Comme nous le rappelle Paul Zumthor dans son Essai de poétique médiévale, la notion même d’auteur n’y recoupe pas du tout notre acception moderne du terme. L’auteur n’est pas forcément un créateur original et d’ailleurs l’originalité n’est en rien une valeur littéraire avant le romantisme. Comme l’écrit Zumthor, on distingue mal parfois entre « auteur, récitant et copiste » et le mot auteur doit posséder « ces trois significations plus ou moins enchevêtrées. » Cette absence d’originalité trouve même un fondement théologique, comme l’écrit Jean-Charles Herbin : « c’est normal, puisque tout a été dit définitivement dans l’Univers par le Verbe divin, et dans les ouvrages des Grands Anciens. » 

L’auteur n’est donc pas un créateur, il synthétise, rassemble, traduit, adapte. Ce « il » lui-même est flou, puisqu’il n’a pas toujours de moi défini. Tout le paradoxe est ici que Chaucer assume une identité, signe son texte jusqu’à se mettre en scène lui-même et laisser ses personnages citer son nom et son style, mais l’assume pour mieux la biffer, à l’intérieur d’un jeu intertextuel qu’il ne se contente pas de reprendre et de poursuivre, mais dont, étrangement, il s’exclut. Pour commencer à le comprendre il faut remarquer que Chaucer se distingue peut-être, non pas par ses lourds emprunts, sa pratique permanente de l’intertextualité, mais par le caractère irrévérencieux, insolent de ces réemplois. 

Chaucer s’était mis en scène lui-même, juste avant sa première intervention, comme un être mystérieux : 

Puis notre Hôtelier retrouva son bagout

Et s’aperçut, semble-t-il, de ma présence. 

“Quel espèce d’homme es-tu ? me lança-t-il. 

Tu as tout l’air de suivre la piste d’un lièvre

Car je vois toujours tes yeux baissés. 

(…) 

Il a des allures d’être mystérieux

N’échangeant pas un mot avec quiconque.” 

Puis notre Hôtelier retrouva son bagout

Et s’aperçut, semble-t-il, de ma présence. 

“Quel espèce d’homme es-tu ? me lança-t-il. 

Tu as tout l’air de suivre la piste d’un lièvre

Car je vois toujours tes yeux baissés. 

(…) 

Il a des allures d’être mystérieux

N’échangeant pas un mot avec quiconque.” 

S’il s’est mêlé à ses personnages, donc, s’il s’est même humilié devant eux, il n’a pas manqué de s’en distinguer, d’occuper une place à part, de creuser la distance qu’il convient au poète de ménager avec son sujet. Il n’a pourtant rien d’un vates, peut-être est-ce un témoin, comme Démodocos à la fin de L’Odyssée. Chaucer est décrit par l’Aubergiste comme ayant “toujours (l)es yeux baissés”. Est-ce là une référence à la cécité de Démodocos ? C’est surtout un intrus, quelqu’un à qui on refuse la rime, le talent, le droit au récit. 

Cela ne désépaissit pas son mystère. Mais, avec “Mélibée”, et même déjà un peu avec “Sir Topaze”, Chaucer a commencé à révéler son vrai visage : celui d’un parodiste. D’un parodiste à la Cervantès, anticipant étrangement ce dernier. En effet, cette manière d’arroser son récit de proverbes et de citations ne rappelle-t-elle pas le fameux prologue de Don Quichotte où l’ami du poète conseille à ce dernier, qui confesse son manque de culture et son incapacité à multiplier les références et les autorités : 

        « À la première chose qui vous chagrine, c’est-à-dire les sonnets, épigrammes et éloges qui vous manquent pour mettre en tête du livre, voici le remède que je propose : prenez la peine de les faire vous-même ; ensuite vous les pourrez baptiser et nommer comme il vous plaira, leur donnant pour parrains le Preste-Jean des Indes ou l’empereur de Trébisonde, desquels je sais que le bruit a couru qu’ils étaient d’excellents poëtes ; mais quand même ils ne l’eussent pas été, et que des pédants de bacheliers s’aviseraient de mordre sur vous par derrière à propos de cette assertion, n’en faites pas cas pour deux maravédis, car, le mensonge fût-il avéré, on ne vous coupera pas la main qui l’a écrit.

        Quant à citer en marge les livres et les auteurs où vous auriez pris les sentences et les maximes que vous placerez dans votre histoire, vous n’avez qu’à vous arranger de façon qu’il y vienne à propos quelque dicton latin, de ceux que vous saurez par cœur, ou qui ne vous coûteront pas grande peine à trouver.” 

       « À la première chose qui vous chagrine, c’est-à-dire les sonnets, épigrammes et éloges qui vous manquent pour mettre en tête du livre, voici le remède que je propose : prenez la peine de les faire vous-même ; ensuite vous les pourrez baptiser et nommer comme il vous plaira, leur donnant pour parrains le Preste-Jean des Indes ou l’empereur de Trébisonde, desquels je sais que le bruit a couru qu’ils étaient d’excellents poëtes ; mais quand même ils ne l’eussent pas été, et que des pédants de bacheliers s’aviseraient de mordre sur vous par derrière à propos de cette assertion, n’en faites pas cas pour deux maravédis, car, le mensonge fût-il avéré, on ne vous coupera pas la main qui l’a écrit.

        Quant à citer en marge les livres et les auteurs où vous auriez pris les sentences et les maximes que vous placerez dans votre histoire, vous n’avez qu’à vous arranger de façon qu’il y vienne à propos quelque dicton latin, de ceux que vous saurez par cœur, ou qui ne vous coûteront pas grande peine à trouver.” 

Chaucer dénigré par ses personnages comme poète est ainsi sacré comme parodiste. S’il renie son propre texte, c’est pour nous enjoindre à ne pas prendre au sérieux ses personnages, qu’ils soient chevaliers ou curés, à voir derrière l’édification morale le venin de la satire. Ce n’est donc pas sa personne qu’il discrédite, ni son discours, mais bien ceux des autres personnages. En se mettant en scène en parodiste, il révèle que le lecteur n’a rien lu d’autre jusqu’ici et ne lira rien d’autre que de la parodie. 

Dans le prologue aux Contes, Chaucer anticipe ainsi les critiques que certains lecteurs outrés ne manqueront pas de lui adresser : 

Chaucer dénigré par ses personnages comme poète est ainsi sacré comme parodiste. S’il renie son propre texte, c’est pour nous enjoindre à ne pas prendre au sérieux ses personnages, qu’ils soient chevaliers ou curés, à voir derrière l’édification morale le venin de la satire. Ce n’est donc pas sa personne qu’il discrédite, ni son discours, mais bien ceux des autres personnages. En se mettant en scène en parodiste, il révèle que le lecteur n’a rien lu d’autre jusqu’ici et ne lira rien d’autre que de la parodie.

 Dans le prologue aux Contes, Chaucer anticipe ainsi les critiques que certains lecteurs outrés ne manqueront pas de lui adresser :

Mais d’abord, j’implore votre courtoisie :

Ne me taxez pas de vile grossièreté. 

Si je m’exprime franchement dans mon récit 

En vous rapportant paroles et conduites, 

En répétant les propos à la lettre

Car vous le savez aussi bien que moi : 

Qui veut reproduire un conte d’autrui

Doit en répéter d’aussi près que possible

Chacun des termes- c’est justement sa tâche- 

Si vulgaires soient-ils ou débridés : 

Sinon, il devra fausser le récit.”

Mais d’abord, j’implore votre courtoisie :

Ne me taxez pas de vile grossièreté. 

Si je m’exprime franchement dans mon récit 

En vous rapportant paroles et conduites, 

En répétant les propos à la lettre

Car vous le savez aussi bien que moi : 

Qui veut reproduire un conte d’autrui

Doit en répéter d’aussi près que possible

Chacun des termes- c’est justement sa tâche- 

Si vulgaires soient-ils ou débridés : 

Sinon, il devra fausser le récit.”

La rigueur du témoin excuse la potacherie et la paillardise du poète. Mais ces justifications ne doivent pas être prises au sérieux puisqu’avec “Mélibée” Chaucer se met en scène comme détourneur et parodiste, comme quelqu’un qui utilise le discours des autres pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas et en tirer des conclusions absurdes. Chaucer met en avant, formellement, stylistiquement et socialement, la distinction entre les fabliaux égrillards du petit peuple et les contes chevaleresques et moraux des figures nobles et austères (le Chevalier, le Curé, la Nonne, l’Universitaire, etc.), mais nous apprend à ne pas nous fier à cette distinction extérieure pour comprendre la dimension proprement parodique de l’intégralité de son texte. 

Ainsi l’imbuvable “prestation du curé” qui achève les contes en enquillant les poncifs de catéchisme, le noble “conte du Chevalier”, le “conte moral” de l’Universitaire, ne sont pas plus à prendre au sérieux que les histoires de cul, de pets et de couilles du Meunier, de l’Huissier ou du Régisseur. Tout cela est farce, d’une autre manière, mais au même titre.

Les Contes des Canterbury sont placés sous le signe de la prétérition, cette figure revient obsessionnellement dans de nombreux contes de nombreux narrateurs. Donnons-en quelques exemples, chez le Chevalier :

Décrire ses ablutions ? Je n’oserai, 

Sinon à grands traits, en termes généraux, 

Malgré le plaisir que donneraient les détails, 

à qui est pur rien ne paraît malsain

Mais il ne faut en rien gêner personne.” 

 

Le Chevalier encore : 

Je ne dirai pas comment Emilie, 

Suivant l’usage, mit le feu au bûcher, 

Comment l’embrasement la fit s’évanouir : 

Je tairai sa douleur et ses paroles, 

Quels joyaux on jeta dans le brasier

Une fois le feu pris, ses flammes hautes. 

Tel jetait son bouclier, ou sa lance, etc.” 

 

Chez le Juriste : 

Je ne veux pas allonger mon récit

En sacrifiant le grain la paille : 

Inutile d’énumérer tous les princes

Au mariage, les plats qui leur furent servis, 

Les sonneurs de trompe, les sonneurs d’olifant. 

Le fruit d’un récit se résume ainsi : 

Ils mangent et boivent, dansent, chantent et s’amusent.” 

Décrire ses ablutions ? Je n’oserai, 

Sinon à grands traits, en termes généraux, 

Malgré le plaisir que donneraient les détails, 

à qui est pur rien ne paraît malsain

Mais il ne faut en rien gêner personne.” 

 

Le Chevalier encore : 

Je ne dirai pas comment Emilie, 

Suivant l’usage, mit le feu au bûcher, 

Comment l’embrasement la fit s’évanouir : 

Je tairai sa douleur et ses paroles, 

Quels joyaux on jeta dans le brasier

Une fois le feu pris, ses flammes hautes. 

Tel jetait son bouclier, ou sa lance, etc.” 

 

Chez le Juriste : 

Je ne veux pas allonger mon récit

En sacrifiant le grain la paille : 

Inutile d’énumérer tous les princes

Au mariage, les plats qui leur furent servis, 

Les sonneurs de trompe, les sonneurs d’olifant. 

Le fruit d’un récit se résume ainsi : 

Ils mangent et boivent, dansent, chantent et s’amusent.” 

On le constate, ces prétéritions sont souvent placées dans la bouche des personnages “sérieux” : le Chevalier, le Juriste. En apparence, ceux-ci refusent de s’attarder dans des considérations trop futiles mais en réalité Chaucer, en leur faisant aligner les prétéritions, nous avertit : ces personnages font l’inverse de ce qu’ils disent. En nous affirmant qu’ils ne vont pas parler de telle chose, ils en parlent. Méfiez-vous de leur sérieux, de leur mine grave, nous dit-il. Ils sont comme les autres, futiles et filous, frivoles et malhonnêtes. Bien sûr, la pratique de la prétérition était fréquente dans la chanson de geste, on en trouve une dans la Chanson d’Antioche et de nombreuses dans le Philomena de Chrétien de Troyes. Mais dans la chanson de geste, la prétérition a souvent pour fonction de désigner l’indicible, indicible du nombre ou de l’horreur. Dans son Philomena, Chrétien de Troy réécrit Ovide en prenant soin de maquiller les horreurs dépeintes par le poète latin par un habile jeu de « faintise » où la prétérition trouve toute sa place. Elle répond aussi à l’exigence d’imagination que la littérature attend de ses lecteurs puisqu’elle stimule leur activité imaginative en ne leur livrant pas d’images toutes prêtes mais en titillant assez leur curiosité pour déchaîner leurs fantasmagories.

Ce rôle actif laissé à l’imagination du lecteur marquera, pour Lessing (dans son Laocoon de 1766, où il reprend et radicale une idée déjà classique) la supériorité de la poésie sur la peinture. Chrétien de Troyes recourt très souvent à la prétérition ou à l’ellipse, dans Perceval ou le roman du Graal par exemple, lors des scènes de combat, de tournois ou de bataille, qui devraient pourtant former l’épicentre de la geste chevaleresque. En voilà un bel exemple : « Sans dire un mot ils foncent l’un sur l’autre. Et si furieusement se heurtent que leurs lances volent en éclats et que tous deux vident leurs selles. Tombés, sitôt ils se relèvent et se battent à coups d’épées. Dure bataille et sans faillir. Pourquoi voudrais-je la décrire ? Enfin l’Orgueilleux de la Lande a le dessous et crie merci. » Nous noterons qu’ici son refus d’épiloguer ne revêt aucun prétexte et passe presque pour du dilettantisme. Ce qui est certain, c’est que les joutes des chevaliers doivent être appréciées et louées pour les valeurs qu’elles défendent et les causes dont elles érigent l’étendard. Chrétien de Troyes s’intéresse moins à la violence qu’à tous les codes d’honneur et de devoir qui l’entourent. Il décrit peu les combats, mais s’attarde sur la miséricorde du chevalier qui épargne ses ennemis et sur le code d’honneur de ses derniers qui se font docilement prisonniers auprès du roi après leur défaite. 

Chaucer pastiche donc une figure stylistique coutumière au roman chevaleresque, mais il la pimente quelque peu. La première prétérition citée du Chevalier (“Décrire ses ablutions ? Je n’oserai / Sinon à grands traits, en termes généraux / Malgré le plaisir que donneraient les détails / à qui est pur rien ne paraît malsain /Mais il ne faut en rien gêner personne.”) montre bien l’hypocrisie et le caractère retors du scrupule de décence dont se revêt la prétérition courtoise. En mettant en avant sa pudeur et sa pureté, le Chevalier donne à ses auditeurs à imaginer gaillardement la nudité de son héroïne, y orientant leur attention. Tout chevalier cache un meunier ou un marchand, toute nonne une bourgeoise de Bath (qui dans les Contes fait l’apologie de l’adultère et de la luxure). Derrière la pompe du discours et de l’allure, il y a toujours des “boules” et des “culs”, pour parler comme Chaucer bien sûr, ne me taxez pas de viles grossièretés !

(Notons enfin que si, chez Chrétien de Troyes, les scènes de combat sont souvent sujettes à prétéritions et ellipses, elles ont effectivement lieu. Le détail des exploits n’est pas connu mais ceux-ci se déroulent glorieusement, tandis que dans « Sire Topaze », que Chaucer récite en sa voix propre, le combat et la prouesse guerrière sont eux-mêmes différés au profit de détails gastronomiques et vestimentaires. La guerre de Sire Topaze n’aura pas lieu). 

Chaucer pastiche donc une figure stylistique coutumière au roman chevaleresque, mais il la pimente quelque peu. La première prétérition citée du Chevalier (“Décrire ses ablutions ? Je n’oserai / Sinon à grands traits, en termes généraux / Malgré le plaisir que donneraient les détails / à qui est pur rien ne paraît malsain /Mais il ne faut en rien gêner personne.”) montre bien l’hypocrisie et le caractère retors du scrupule de décence dont se revêt la prétérition courtoise. En mettant en avant sa pudeur et sa pureté, le Chevalier donne à ses auditeurs à imaginer gaillardement la nudité de son héroïne, y orientant leur attention. Tout chevalier cache un meunier ou un marchand, toute nonne une bourgeoise de Bath (qui dans les Contes fait l’apologie de l’adultère et de la luxure). Derrière la pompe du discours et de l’allure, il y a toujours des “boules” et des “culs”, pour parler comme Chaucer bien sûr, ne me taxez pas de viles grossièretés !

(Notons enfin que si, chez Chrétien de Troyes, les scènes de combat sont souvent sujettes à prétéritions et ellipses, elles ont effectivement lieu. Le détail des exploits n’est pas connu mais ceux-ci se déroulent glorieusement, tandis que dans « Sire Topaze », que Chaucer récite en sa voix propre, le combat et la prouesse guerrière sont eux-mêmes différés au profit de détails gastronomiques et vestimentaires. La guerre de Sire Topaze n’aura pas lieu). 

Il y a, dans les Contes de Canterbury, un véritable enjeu social autour de cet acte simple en apparence : prendre la parole. L’aubergiste invite tous les personnages, quel que soit leur ordre ou leur profession, à s’y risquer. Mais il s’agit davantage d’une mise à l’épreuve que d’un droit acquis, certains échoueront. Le Cuisinier, par exemple, trop ivre pour répondre au défi :

Il y a, dans les Contes de Canterbury, un véritable enjeu social autour de cet acte simple en apparence : prendre la parole. L’aubergiste invite tous les personnages, quel que soit leur ordre ou leur profession, à s’y risquer. Mais il s’agit davantage d’une mise à l’épreuve que d’un droit acquis, certains échoueront. Le Cuisinier, par exemple, trop ivre pour répondre au défi :

Le Cuisinier, d’une extrême pâleur, 

Lui répondit : Dieu aie pitié de moi : 

Une telle lourdeur s’est abattue sur moi, 

Sans cause apparente, que j’aimerais mieux, 

Un bon somme que le meilleur vin de Cheapside. 

  • Monsieur le Cuistot, intervint l’Econome. 

Pour te mettre à l’aise, si nos compagnons 

N’y voient aucune sorte d’inconvénient

Et que notre Hôtelier le permet

Je remplacerai ton conte pour l’instant.” 

Le Cuisinier, d’une extrême pâleur, 

Lui répondit : Dieu aie pitié de moi : 

Une telle lourdeur s’est abattue sur moi, 

Sans cause apparente, que j’aimerais mieux, 

Un bon somme que le meilleur vin de Cheapside. 

  • Monsieur le Cuistot, intervint l’Econome. 

Pour te mettre à l’aise, si nos compagnons 

N’y voient aucune sorte d’inconvénient

Et que notre Hôtelier le permet

Je remplacerai ton conte pour l’instant.” 

De plus, tous les discours ne sont pas approuvés par l’Aubergiste et certains narrateurs se voient vertement rabrouer : 

De plus, tous les discours ne sont pas approuvés par l’Aubergiste et certains narrateurs se voient vertement rabrouer : 

“Assez, Monsieur le Moine ! Dieu vous bénisse ! 

Votre prestation ennuie tout le groupe. 

De telles histoires ne valent pas tripette 

Car elles n’ont vraiment rien de folichon.” 

“Assez, Monsieur le Moine ! Dieu vous bénisse ! 

Votre prestation ennuie tout le groupe. 

De telles histoires ne valent pas tripette 

Car elles n’ont vraiment rien de folichon.” 

Il s’agit bien d’un concours d’histoires (“Celui de vous qui s’en sortira le mieux / C’est-à-dire qui dira les contes les meilleurs / Contes profitables et délectables / Aura un dîner payé par nous autres”) et non d’un partage convivial et ces histoires prennent place dans une structure agonistique. Comme je l’ai indiqué plus haut, de nombreux contes servent de prétexte pour provoquer l’un ou l’une des membres de l’assistance, sa profession ou son ordre. De telles provocations appellent des réponses immédiates et virulentes : 

Il s’agit bien d’un concours d’histoires (“Celui de vous qui s’en sortira le mieux / C’est-à-dire qui dira les contes les meilleurs / Contes profitables et délectables / Aura un dîner payé par nous autres”) et non d’un partage convivial et ces histoires prennent place dans une structure agonistique. Comme je l’ai indiqué plus haut, de nombreux contes servent de prétexte pour provoquer l’un ou l’une des membres de l’assistance, sa profession ou son ordre. De telles provocations appellent des réponses immédiates et virulentes : 

L’Huissier se dressa sur ses étriers, 

Si envahi de rage contre le Frère 

Qu’il tremblait de colère comme feuille de frêne. 

“Messeigneurs, cria-t-il, un voeu, un seul, 

Et j’en appelle à votre courtoisie. 

Vous venez d’entendre les mensonges du Frère, 

Permettez-moi de pouvoir dire mon conte. 

Le Frère se vante de connaître l’Enfer, 

Dieu sait que cela n’a rien d’étonnant : 

Frères et démons sont proches les uns des autres, etc.”

L’Huissier se dressa sur ses étriers, 

Si envahi de rage contre le Frère 

Qu’il tremblait de colère comme feuille de frêne. 

“Messeigneurs, cria-t-il, un voeu, un seul, 

Et j’en appelle à votre courtoisie. 

Vous venez d’entendre les mensonges du Frère, 

Permettez-moi de pouvoir dire mon conte. 

Le Frère se vante de connaître l’Enfer, 

Dieu sait que cela n’a rien d’étonnant : 

Frères et démons sont proches les uns des autres, etc.”

Derrière ces échanges d’invectives, d’édifications morales, de satyres, se dessine toute une sociologie du mépris mutuel que les différentes castes et professions de la société médiévale entretiennent les unes pour les autres, des jalousies, des envies qu’elles suscitent, des humiliations quotidiennes qu’elles s’infligent. Les clercs, curés et moines, toujours bedonnants et toujours voluptueux chez Chaucer, charnus, sensuels, sont particulièrement objets de jalousie et d’envie. Leur vœu de chasteté n’est rien d’autre qu’une échappatoire au mariage, qui leur permet d’occuper toute leur vie la position confortable d’amants ; comme l’insinue fielleusement l’Aubergiste : 

Derrière ces échanges d’invectives, d’édifications morales, de satyres, se dessine toute une sociologie du mépris mutuel que les différentes castes et professions de la société médiévale entretiennent les unes pour les autres, des jalousies, des envies qu’elles suscitent, des humiliations quotidiennes qu’elles s’infligent. Les clercs, curés et moines, toujours bedonnants et toujours voluptueux chez Chaucer, charnus, sensuels, sont particulièrement objets de jalousie et d’envie. Leur vœu de chasteté n’est rien d’autre qu’une échappatoire au mariage, qui leur permet d’occuper toute leur vie la position confortable d’amants ; comme l’insinue fielleusement l’Aubergiste : 

Si ma parole tu n’étais pas d’Eglise 

Tu ferais un gaillard trousseur de poules ! 

Puissant comme tu es, si tu voulais, 

Il te faudrait bien, je pense, plusieurs poules, 

Ouais, plus de sept poules, sept fois dix et sept !

Admirez les muscles de ce noble prêtre

Son cou solide et son large poitrail, etc.” 

Si ma parole tu n’étais pas d’Eglise 

Tu ferais un gaillard trousseur de poules ! 

Puissant comme tu es, si tu voulais, 

Il te faudrait bien, je pense, plusieurs poules, 

Ouais, plus de sept poules, sept fois dix et sept !

Admirez les muscles de ce noble prêtre

Son cou solide et son large poitrail, etc.” 

Leur vœu de pauvreté leur permet tout bonnement de vivre en pique-assiettes sans avoir à mener nul labeur, comme le leur reprochait déjà, on s’en souvient, une des jeunes narratrices de Boccace : 

 

« Les religieux, archisots pour la plupart, ont d’étranges manières et de curieuses coutumes : ils croient l’emporter sur quiconque en tout point par leur valeur et leur savoir, alors qu’ils sont fort au-dessous des autres, vu qu’ils ont l’âme assez veule pour ne pas avoir, à la différence du reste des gens, la possibilité d’assurer leur subsistance. »

 

Chaucer surrenchérit : 

Leur vœu de pauvreté leur permet tout bonnement de vivre en pique-assiettes sans avoir à mener nul labeur, comme le leur reprochait déjà, on s’en souvient, une des jeunes narratrices de Boccace : 

 

« Les religieux, archisots pour la plupart, ont d’étranges manières et de curieuses coutumes : ils croient l’emporter sur quiconque en tout point par leur valeur et leur savoir, alors qu’ils sont fort au-dessous des autres, vu qu’ils ont l’âme assez veule pour ne pas avoir, à la différence du reste des gens, la possibilité d’assurer leur subsistance. »

 

Chaucer surrenchérit : 

Un frère mendiant, joyeux drille celui-là,

Prenait un air grave, c’était un quêteur. 

(…) 

C’était plaisir de se confesser à lui, 

Il accordait sans peine l’absolution. 

Il n’insistait guère sur la pénitence 

Quand il subodorait bonne pitance.” 

Un frère mendiant, joyeux drille celui-là,

Prenait un air grave, c’était un quêteur. 

(…) 

C’était plaisir de se confesser à lui, 

Il accordait sans peine l’absolution. 

Il n’insistait guère sur la pénitence 

Quand il subodorait bonne pitance.” 

Les Contes de Canterbury fournissent donc un document précieux pour une sociologie des représentations que les castes et les professions entretiennent les unes sur les autres au XIVème siècle. Les narrateurs du Décaméron, portés avant tout par le désir de plaire et de séduire, évoluaient dans un cadre enchanteur, protégés du chaos du monde ravagé par la peste, de ce monde qui faisait précisément l’objet de leurs nouvelles mais dont ils s’exfiltraient eux-mêmes, dans un paradis perdu d’où étaient chassées les mauvaises passions. Tout au contraire, les narrateurs des Contes de Canterbury sont embourbés dans le monde qu’ils chantent ou narrent, ils se mêlent à leurs propres récits au point de prendre pour des injures personnelles ce qui arrive aux personnages qui leur ressemble. L’ordre du discours n’est plus un ordre supérieur mais un des nombreux champs de bataille où ici-bas chacun a à défendre sa cause et son bout de gras. De Boccace à Chaucer, c’est la foi en la transfiguration et l’élévation de la vie et de la société par le discours qui s’est effondrée.

Les Contes de Canterbury fournissent donc un document précieux pour une sociologie des représentations que les castes et les professions entretiennent les unes sur les autres au XIVème siècle. Les narrateurs du Décaméron, portés avant tout par le désir de plaire et de séduire, évoluaient dans un cadre enchanteur, protégés du chaos du monde ravagé par la peste, de ce monde qui faisait précisément l’objet de leurs nouvelles mais dont ils s’exfiltraient eux-mêmes, dans un paradis perdu d’où étaient chassées les mauvaises passions. Tout au contraire, les narrateurs des Contes de Canterbury sont embourbés dans le monde qu’ils chantent ou narrent, ils se mêlent à leurs propres récits au point de prendre pour des injures personnelles ce qui arrive aux personnages qui leur ressemble. L’ordre du discours n’est plus un ordre supérieur mais un des nombreux champs de bataille où ici-bas chacun a à défendre sa cause et son bout de gras. De Boccace à Chaucer, c’est la foi en la transfiguration et l’élévation de la vie et de la société par le discours qui s’est effondrée.