A trou story
Louis Lopparelli
In Patrick Berger, Animal ?, Presse du réel, 2014.
Le trou des Halles vers 1974, photographie, fonds inconnu.
Les Halles. Monstrueux nappage radioactif versé sur le ventre éviscéré de Paris, flasque bouée de graisse étouffant l’ancien estomac de la ville. Avant cet épouvantable bourrelet, il y eut des pavillons, les pavillons Baltard, un gigantesque marché et un quartier populaire, d’aucuns diront mal famé. Et entre les deux ? Un trou. Un gigantesque trou. Un trou qui fermenta, là, au cœur de Paris, entre la démolition des pavillons Baltard à l’été 1971 et la construction du forum des Halles en 1979. Touche pas à la femme blanche est l’histoire de ce trou. Marco Ferreri, avec l’idée d’y tourner une représentation parodique de la bataille de Little Bighorn, y descendit avec tout le septième régiment de cavalerie de son colonel Custer de carton-pâte pour y planter des drapeaux américains et des tipis indiens, par-dessus lesquels il fera flotter l’étendard noir de l’anarchie. Pourquoi s’intéresser à ce trou ? Parce que c’est sur de tels trous que sont bâties les civilisations les plus rutilantes : la fosse commune gavée de Sioux et de Cheyennes sur laquelle put fleurir la nation américaine ou le caveau d’un Vieux Paris populaire et gouailleur qu’on pava de carrelage consumériste mais qui, aujourd’hui, fait toujours et désespérément office de trou, trou où l’on parque une jeunesse des banlieues autorisée à entrer dans la capitale à condition de s’y tasser et de n’en point sortir.
Les Halles. Monstrueux nappage radioactif versé sur le ventre éviscéré de Paris, flasque bouée de graisse étouffant l’ancien estomac de la ville. Avant cet épouvantable bourrelet, il y eut des pavillons, les pavillons Baltard, un gigantesque marché et un quartier populaire, d’aucuns diront mal famé. Et entre les deux ? Un trou. Un gigantesque trou. Un trou qui fermenta, là, au cœur de Paris, entre la démolition des pavillons Baltard à l’été 1971 et la construction du forum des Halles en 1979. Touche pas à la femme blanche est l’histoire de ce trou. Marco Ferreri, avec l’idée d’y tourner une représentation parodique de la bataille de Little Bighorn, y descendit avec tout le septième régiment de cavalerie de son colonel Custer de carton-pâte pour y planter des drapeaux américains et des tipis indiens, par-dessus lesquels il fera flotter l’étendard noir de l’anarchie. Pourquoi s’intéresser à ce trou ? Parce que c’est sur de tels trous que sont bâties les civilisations les plus rutilantes : la fosse commune gavée de Sioux et de Cheyennes sur laquelle put fleurir la nation américaine ou le caveau d’un Vieux Paris populaire et gouailleur qu’on pava de carrelage consumériste mais qui, aujourd’hui, fait toujours et désespérément office de trou, trou où l’on parque une jeunesse des banlieues autorisée à entrer dans la capitale à condition de s’y tasser et de n’en point sortir.
Cette jeunesse des banlieues n’a pas été éradiquée de ce quartier central, comme auraient voulu le faire les héritiers du colonel Custer ou du général Terry, on l’a simplement cadenassée dans un gigantesque magasin, la faisant défiler entre les vitrines comme au long des miradors, payer son obole pour stationner sagement dans cet enclos clinquant. Rarement on verra cette jeunesse s’aventurer au-delà du forum, de la Bourse de commerce, oser pavoiser jusqu’à la rue de Montorgueil ou dépasser le boulevard de Sébastopol.
La canopée des Halles est jetée comme un voile pudique sur ces populations qui font pincer le nez à la bourgeoisie parisienne. La métaphore ferrerienne semble donc continuer à se filer avec une pertinence vertigineuse : les Halles sont une vaste réserve indienne où l’on parque les populations qu’on n’a pas pu éradiquer en les intoxiquant, non pas de jeu et d’eau de vie, bons pour les Chiricahuas et les Navajos, de peu d’effets sur des populations musulmanes, mais de Nike et de H&M.
C’est bien pour résister à cette entreprise de déplacement et de cloisonnement des populations indiennes, qu’entre 1876 et 1881 se levèrent dans les Grandes Plaines les guerriers Sioux et Cheyennes, coalisés par le holy man Sitting Bull. C’est à l’occasion de cette guerre, que l’armée américaine finira par emporter, qu’en 1876, à Little Big Horn, le colonel George Armstrong Custer se fit tanner le cuir par les peaux-rouges. Sitting Bull, comme son personnage le rappelle dans Buffalo Bill et les Indiens de Robert Altman, n’était pas alors sur le champ de bataille. Homme-médecine, il préparait des potions sous le tipi, laissant à Crazy Horse, à Gall et à leurs guerriers le soin de dérouiller les yankees.
En plongeant son regard vitreux dans le trou des Halles, Marco Ferreri a su flairer la vaste opération d’éviction des classes populaires du centre de Paris et en livrer la prophétie. L’échec de l’épuration militaire, sur lequel se termine le film, au son des tambours sioux, ne change rien à l’affaire. Le trou est déjà là, béant, le quartier déjà déboisé. Le trou n’est pas vidé de ses Indiens, mais c’est déjà un trou, déjà un enclos, coupé du reste de la ville. Il ne reste plus qu’à jeter à tous ces Indiens quelques joujoux, à les cloisonner de vitrines, et à coller des pancartes « réserve » ou « parc national » autour de cette folklorique exception.
Marco Ferreri, Touche pas à la femme blanche !, 1974, 108min, Mara Film, Les Films 66, Laser Productions, Produzioni Europee Associati-PEA.
Dans Touche pas à la femme blanche, le trou dans lequel les Américains persécutent et massacrent les Indiens n’est pas seulement un trou spatial mais un trou temporel. Ferreri, comme Jacques Demy dans Peau d’âne ou, bien plus tard, Sofia Coppola dans son Marie-Antoinette, assume l’anachronisme et l’anatopisme. L’action, censée se dérouler en 1876 près de la rivière de Little Bighorn, dans le Montana, est explicitement plongée au cœur du Paris des années 1970, dans le trou des Halles. Paris n’est cependant pas cité une seule fois et les personnages se disent américains. Cette intrication spatio-temporelle est encore compliquée par les portraits de Richard Nixon, désigné comme le président en poste au moment de l’intrigue, à la place de Ulysses S. Grant. Le passé américain, le présent parisien et le présent américain (Nixon étant bien président au moment du tournage du film) s’entortillent en un réseau complexe de renvois et d’analogies. Cette intrication permet par ailleurs une certaine convergence des dénonciations, le film pouvant ainsi autant dénoncer l’éradication des Indiens, la guerre du Vietnam, l’éviction des classes populaires hors de Paris, les persécutions que subissent les immigrés ou les manifestants algériens
(auxquels le film fait explicitement allusion, citant, par la bouche du colonel Custer, les “Algériens” au nombre des tribus indiennes, parmi les Sioux et les Cheyennes) ou, a posteriori, comme le souligne Noël Simsolo, le traitement des émeutes dans les banlieues de la région parisienne. Cette bigarrure spatio-temporelle est encore alourdie par le caractère binational de la distribution. Comme dans de nombreux autres films de Ferreri (et conformément à l’immense fécondité des productions franco-italiennes de l’époque avant que Berlusconi mette fin à cette ère enchantée), les acteurs italiens (Marcello Mastroianni dans le rôle du colonel Custer, Ugo Tognazzi dans celui de l’Indien parvenu Mitch) croisent les acteurs français (Philippe Noiret, Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Alain Cuny) et les franco-italiens (Serge Reggiani) sans d’ailleurs que cette répartition binationale recoupe les clans opposés dans l’intrigue, Français et Italiens étant répartis à la fois parmi les Indiens et parmi les Américains.
Enfin, le Paris de 1974 n’est pas seulement une toile de fond anachronique pour l’intrigue, mais interagit à de nombreuses reprises avec elle : parmi les personnages en costumes d’époque circulent des Parisiens de 1974, en jeans et tee-shirts. Cette interaction anachronique se noue en particulier autour du personnage de l’anthropologue (ou anthropologiste, les deux termes sont employés), en jean et baskets, Paolo Villaggio, qui s’avèrera être un agent infiltré de la CIA. Ce personnage est peut-être, avec celui de Mitch, le plus intéressant du film, apparaissant dès la première séquence, lors de la réunion des représentants du gouvernement et de puissances économiques occultes et mal définies, réunion où sera prise la décision d’éradiquer les Indiens présents dans le trou. Son statut d’anthropologue lui donne le droit de circuler librement parmi les protagonistes américains. En revanche, étrangement, jamais il n’infiltre les Indiens. Pour un anthropologue, il paraît très peu neutre et relativement peu en recul. Il se montre d’une grande complaisance envers les plans exterminateurs américains, allant souvent jusqu’à se frotter les mains et jubiler devant leur réalisation. Il flatte Custer et prend un bruyant plaisir à observer la pendaison des rebelles indiens et les humiliations du parvenu Mitch. Sa véritable identité est révélée par son changement de costume. Pendant la plus grande partie du film, il porte un pull de l’Université de Hartford, dans le Connecticut.
Tenue bien informelle certes, mais cohérente avec son personnage de pseudo–universitaire. Alors que la bataille a commencé, aux deux tiers du film, le général Terry et les représentants du gouvernement observent les opérations depuis le balcon d’un appartement parisien voisin du trou. L’anthropologue est parmi eux. Il porte désormais un pull bleu où apparaissent clairement les trois lettres “CIA”. Il bavarde avec un représentant du gouvernement, qui jusqu’alors portait un costume d’époque et est désormais affublé d’un pull de l’Université de Columbia. Il lui raconte que sa mission ici est terminée, qu’il va se rendre à Baltimore pour retrouver “une blonde”, puis qu’il s’en ira au Chili pour une nouvelle mission (pays où, en 1973, au moment où le film est tourné, le général Pinochet est en train de renverser, par un coup d’État militaire, le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, avec l’aide, précisément, de la CIA). Au cœur de la bataille, le général Terry remarque le pull du faux anthropologue et ricane : “Ah, mon cher professeur d’anthropologie, ha ha ha, je m’en doutais.” “Je m’en vais, mon général” répond l’agent infiltré en terminant ses chips. “Et où allez vous ? – à la maison !” Sur ces mots, le faux anthropologue souffle dans son paquet de chips et le fait éclater d’un coup sec, avant d’éclater d’un rire sardonique, en plan resserré, pour disparaître définitivement.
Revenons sur les pulls des universités de Columbia et d’Hartford. L’université Columbia avait été, en 1968, le théâtre d’une grande mobilisation étudiante contre la guerre du Vietnam. Les étudiants de l’université d’Hartford ne devaient pas être en reste, même si je n’ai pas pu me documenter là-dessus. Ici éclate donc tout le scepticisme et le pessimisme de Ferreri : les étudiants américains, même mobilisés contre la guerre, restent des Américains, inondant le monde de leurs produits dérivés et de leurs mascottes, profondément infiltrés par la CIA. La contestation de l’ordre américain ne saurait venir de l’intérieur de la société américaine. On sait à quel point Ferreri se fera critique, par la suite, notamment avec le film Y’a bon les blancs (1988), du paternalisme avec lequel les Occidentaux, Européens et Américains, prétendent venir en aide aux peuples opprimés et leur faire la charité. Tout cela n’est pour lui qu’une mascarade servant à faire perdurer la supériorité des peuples oppresseurs sur les peuples opprimés en les maintenant dans une posture d’humble gratitude. En ce qui concerne les universités américaines, n’a-t-il d’ailleurs pas fait œuvre de prophète ? Jerry Rubin, le grand militant antimilitariste de l’université de Berkeley dans les années 1960-1970, fondateur du mouvement Yippie, ne s’est-il pas, à partir des années 1980, reconverti en homme d’affaires reaganien, passé du Yippie pacifiste au Yuppie capitaliste, illustrant la trajectoire de nombreux ex-étudiants révoltés ?
Revenons sur les pulls des universités de Columbia et d’Hartford. L’université Columbia avait été, en 1968, le théâtre d’une grande mobilisation étudiante contre la guerre du Vietnam. Les étudiants de l’université d’Hartford ne devaient pas être en reste, même si je n’ai pas pu me documenter là-dessus. Ici éclate donc tout le scepticisme et le pessimisme de Ferreri : les étudiants américains, même mobilisés contre la guerre, restent des Américains, inondant le monde de leurs produits dérivés et de leurs mascottes, profondément infiltrés par la CIA. La contestation de l’ordre américain ne saurait venir de l’intérieur de la société américaine. On sait à quel point Ferreri se fera critique, par la suite, notamment avec le film Y’a bon les blancs (1988), du paternalisme avec lequel les Occidentaux, Européens et Américains, prétendent venir en aide aux peuples opprimés et leur faire la charité. Tout cela n’est pour lui qu’une mascarade servant à faire perdurer la supériorité des peuples oppresseurs sur les peuples opprimés en les maintenant dans une posture d’humble gratitude. En ce qui concerne les universités américaines, n’a-t-il d’ailleurs pas fait œuvre de prophète ? Jerry Rubin, le grand militant antimilitariste de l’université de Berkeley dans les années 1960-1970, fondateur du mouvement Yippie, ne s’est-il pas, à partir des années 1980, reconverti en homme d’affaires reaganien, passé du Yippie pacifiste au Yuppie capitaliste, illustrant la trajectoire de nombreux ex-étudiants révoltés ?
Il est évidemment intéressant de souligner que ce personnage est le principal représentant du présent du film (1973) dans ce monde passé de western. À travers le faux anthropologue, c’est le présent qui infiltre le passé, avec la même hypocrisie que celle pratiquée par les étudiants révoltés des grandes universités américaines. En 1973, officiellement, le regard porté sur la glorieuse conquête de l’Ouest américaine commence à changer, la dénonçant pour sa violence et ses nombreux massacres. Néanmoins, la “civilisation” américaine n’en est pas moins toujours fondée sur cette extermination originelle et n’en cesse pas moins d’en tirer profit. Le présent est aussi secrètement complaisant avec ce passé que ce soi-disant anthropologue l’est avec les exactions du septième régiment de cavalerie.
Et l’anthropologie elle-même, soi-disant neutre observation des populations indigènes, semble participer, selon Ferreri, à un large mouvement de prédation occidentale, avec sa manière de prendre les peuples indigènes comme objets d’étude sans que cette relation d’étude et d’observation soit réciproque. Aucun Navajo et aucun Mélanésien ne viendra écrire sur les civilisations occidentales ses Lettres persanes. Les enquêtes anthropologiques et ethnographiques apparaissent ainsi comme une vaste opération de surveillance et d’espionnage de ces peuplades par l’œil omniscient de l’Oncle Sam, dont les tentacules se dilatent autant par la science et la culture que par les armes et le marché.
À travers ce personnage, Ferreri semble d’ailleurs pointer les paradoxes de son propre film. Alors qu’il dénonce l’hypocrisie des dénonciations a posteriori des massacres passés par des civilisations qui en héritent copieusement, on voit mal comment son film pourrait échapper à la critique. D’autant plus que, malgré le discours tenu sur le traitement des Algériens et des populations immigrées en France, on n’aperçoit, parmi les comédiens et les figurants du film, absolument aucun véritable indien, ni aucun noir ou aucun arabe. Bison assis (Sitting Bull) est incarné par Alain Cuny et son fou et conseiller (véritable cerveau de la révolte sioux) par Serge Reggiani. L’Indien Mitch est lui interprété par Ugo Tognazzi. Est-ce là une négligence de la part du cinéaste ou le pinacle de son ironie ? Difficile à dire.
À travers ce personnage, Ferreri semble d’ailleurs pointer les paradoxes de son propre film. Alors qu’il dénonce l’hypocrisie des dénonciations a posteriori des massacres passés par des civilisations qui en héritent copieusement, on voit mal comment son film pourrait échapper à la critique. D’autant plus que, malgré le discours tenu sur le traitement des Algériens et des populations immigrées en France, on n’aperçoit, parmi les comédiens et les figurants du film, absolument aucun véritable indien, ni aucun noir ou aucun arabe. Bison assis (Sitting Bull) est incarné par Alain Cuny et son fou et conseiller (véritable cerveau de la révolte sioux) par Serge Reggiani. L’Indien Mitch est lui interprété par Ugo Tognazzi. Est-ce là une négligence de la part du cinéaste ou le pinacle de son ironie ? Difficile à dire.
Ibid.
Un détail nous fait cependant pencher vers la seconde hypothèse : le titre du film est une référence à l’interdiction que le colonel Custer répète à de multiples reprises à l’encontre de l’Indien traître Mitch, un parvenu devenu le larbin des Américains, dont il subit les moqueries et les humiliations en s’avilissant en courbettes et obséquiosités. à chaque fois que Mitch s’approche d’une américaine, Custer le rabroue : “Touche pas à la femme blanche !” Une nuit, Mitch, intégralement nu, affublant une fausse moustache, un chapeau et une perruque à l’imitation de Custer, s’adresse directement à la caméra, au milieu d’un atelier de tissage où travaillent des femmes en costumes d’indiennes, très probablement indiennes vu leur statut d’esclaves, mais blanches de peau, comme tous les figurants et tous les comédiens du film. Mitch exprime toute sa haine et son ressentiment envers Custer. Il demande à une des Indiennes, extrêmement pâle de peau, de le rejoindre et la force à se retourner contre un tonneau : “On verra. On verra si j’y touche pas, à la femme blanche !” “Regarde ! Elle est blanche. Blanche comme un ange, blanche comme le lait.” Il commence à la tripoter en parodiant Custer courtisant Mlle de Boismonfrais (Catherine Deneuve) : “Voulez-vous me laisser toucher votre cul mademoiselle de Bonbonbon ?”, puis, se retournant une dernière fois vers la caméra : “Custer tu te rends compte ? Elle est même indien !” puis, à victime : “Ha ha ha ha ! Je t’encule !” Dans cette scène donc, une blanche joue une Indienne jouant elle-même une blanche, du moins dans le fantasme de Mitch.
Quant à Mitch lui-même, il est joué par un Blanc qui fait l’Indien (Ugo Tognazzi) pour incarner un Indien qui joue au blanc (Mitch). Comment interpréter ces troublants chiasmes raciaux ? Ils correspondent peut-être au chiasme auquel correspond la métaphore même du film. Dans le Paris que filme Ferreri, l’Algérien expulsé est l’immigré et le Parisien l’indigène, mais dans l’intrigue, c’est bien l’Indien l’indigène qui vit depuis toujours sur le territoire américain, et l’Américain l’ex-immigré venu d’Europe. Derrière tout indigène, donc, se cache un ancien Indien, et derrière tout Indien, un futur indigène, cette porosité entre la peau blanche et la peau rouge vient peut-être révéler toute l’hypocrisie du discours racialiste. Hypocrisie d’autant plus drôle que le héros venant sauver le territoire parisien arbore, en la personne de Marcello Mastroianni, un accent italien à couper au couteau. Les Italiens ne composaient-ils pas, en France, une très importante vague d’immigration industrielle à la fin du XIXe siècle, eux-mêmes victimes de persécutions et de massacres à Aigues-Mortes, de la part des indigènes français, en 1893 ? Custer est le personnage le plus méprisant envers Mitch. Voilà ce que raconte l’intrigue. Mais ce que montre le film, c’est que dans un décor parisien, le plus moqueur et le plus méprisant envers l’italien Ugo Tognazzi est un autre italien : Marcello Mastroianni. L’homme qui passe son temps à l’humilier pour ses origines possède le même accent que lui.
Touche pas à la femme blanche, par son titre même, formule une panique face à un mal déjà commis : la panique face au croisement des races, à l’hybridation des peuples. Mais cette panique est elle-même formulée par un étranger, un immigré : Custer, descendant d’immigrés récents sur le territoire américain chassant les populations indigènes, et son double, Marcello Mastroianni, sorte d’immigré italien en France rabrouant d’autres Italiens qui souhaiteraient coucher comme lui avec la belle aristocrate française. Et c’est bien la raison pour laquelle le colonel Custer sera sacrifié par les siens au cours de la bataille de Little Bighorn. à plusieurs reprises, les représentants du gouvernement et le colonel Terry (incarné par Philippe Noiret, un Français pur jus) se moquent de la stature surannée de Custer et l’associe à l’ancien monde : le monde des charges de cavalerie, des épaulettes affriolantes et des batailles héroïques sabre au clair. Or, ce monde est déjà aboli. En témoigne la superbe mitrailleuse que Terry se fait livrer et devant laquelle Custer pâlit, pressentant bien qu’elle représente la fin de son modèle de guerre et d’héroïsme.
Au fond, si le général Terry, les représentants du gouvernement et les grands capitalistes ont fait appel à Custer pour éradiquer les Indiens, c’est parce qu’ils voulaient se débarrasser de lui par la même occasion, en jouant une immigration contre une autre, la vieille immigration italienne du XIXe siècle contre l’immigration algérienne, mais aussi en consacrant par son sacrifice la destruction de l’ancien monde : le monde des batailles rangées et de l’héroïsme, faisant place à la guerre scientifique et au massacre industriel, celui des mitrailleuses. Ce grand trou des Halles c’est donc la fosse abyssale où tout ce beau monde se doit de plonger pour permettre aux affaires de prospérer : les fils d’immigrés devenus encombrants, les vieux héros bardés d’honneurs et de vanités, les Indiens et les cow-boys, tout ce qui sent trop le romantisme à l’eau de rose et n’adhère pas à la conclusive rationalité du pognon. Et quand tous ces cadavres auront été avalés par la terre, on pourra vendre des pulls “University of Columbia” dans les vitrines d’un monstrueux centre commercial.