Ô mère, ô terre
Jules Potier
Maître de Cabestany, “Assomption”, XIIe siècle
Eh bien, un cri humain !
s’il en reste un pour toi.
Ève, nous ne savons pas qui c’est. Il y a le texte et il y a le mythe. Celui-ci étire celui-là, le déforme et l’amplifie, finit par l’étouffer sous l’imaginaire qu’il suscite. Elle est la mère, elle est la fille, elle est celle qui pleure et celle qui prie, figure trop humaine et figure d’argile, qui tient à la fois d’une Madeleine à la Gustave Moreau, « au seuil des nouveaux jours », d’une Madone de Chartres et d’une Jeanne d’Arc descendue « avec les morts damnés / Morts et damnés par [elle] ». Quel voyage que celui accompli par cette mystérieuse femme ci campée en pleurante « et la plus écrasée aux rêves de torpeur », dont le poète, par la voix d’un « Jésus [qui] parle », vient chercher en les limbes le souvenir en criant, moins comme les Pères dans les hymnes que comme la voix enfantine dans « Le Voyage » : « Dites, qu’avez-vous vu ? ».
Ève, nous ne savons pas qui c’est. Il y a le texte et il y a le mythe. Celui-ci étire celui-là, le déforme et l’amplifie, finit par l’étouffer sous l’imaginaire qu’il suscite. Elle est la mère, elle est la fille, elle est celle qui pleure et celle qui prie, figure trop humaine et figure d’argile, qui tient à la fois d’une Madeleine à la Gustave Moreau, « au seuil des nouveaux jours », d’une Madone de Chartres et d’une Jeanne d’Arc descendue « avec les morts damnés / Morts et damnés par [elle] ». Quel voyage que celui accompli par cette mystérieuse femme ci campée en pleurante « et la plus écrasée aux rêves de torpeur », dont le poète, par la voix d’un « Jésus [qui] parle », vient chercher en les limbes le souvenir en criant, moins comme les Pères dans les hymnes que comme la voix enfantine dans « Le Voyage » : « Dites, qu’avez-vous vu ? ».
Clio peut être vieille, elle sera toujours l’enfant d’Ève. Or c’est bien à cette fille païenne, qui a un peu quitté l’enseignement de sa mère, s’est dévergondée par les chants et par les vers, que l’aïeule vénérable vient demander un peu de son timbre rhétorique pour faire entendre à nouveau sa voix enrouée. Quelle nouvelle Muse et singulière, disons-le, que cette mère courbée au seuil d’une existence en laquelle elle a plongé un jour, ou peut-être une nuit, une fois, dont elle garde le vestige en elle, profondément, comme une marque à l’épaule. Précisément, cette marque à l’épaule n’est pas visible chez Péguy : Ève n’est pas le pharmakon de jadis, chargé des péchés d’une humanité bien soulagée de décharger sur cet imaginaire personnage la responsabilité d’une faute dont ils entretiennent péniblement le remords véreux.
Ève n’est pas ici la fautive, la sirène d’Adam, l’agaçante aïeule dont on ne sait que faire dans le salon de nos existences. Elle est d’abord celle qui sait, de cet « amer savoir » dont parle Baudelaire. Elle a vécu l’arrachement, senti la naissance de la détresse, hurlé dans les douleurs de l’évidement. Aussi est-elle bien muse, qui se fait figure de mémoire pour le poète tout en inspirant son chant. C’est la mémoire de la chute, qui rappelle à toute existence qu’elle tombe encore depuis cette étrange naissance et qu’elle ne souffre que de n’être pas fixée ; c’est la mémoire de la peur, qui fait battre aux tympans du nouveau-né le temps et le lieu où il se trouve désormais circonscrit ; c’est la mémoire de la douleur, qui dit la vanité « des repentirs plus âcres que des fautes », en un ton encore parfaitement baudelairien. Lapidaire et puissant de concision, un vers attique nous cloue au sol, à la terre, effarés :
Vous n’avez plus connu que le temps et le lieu.
C’est l’euphémisme et la métonymie assemblés en leur suprême degré de maîtrise. Je m’étonne, pourrait alors dire l’histoire, que Péguy n’ait pas parlé de l’auteur des Fleurs du mal, qu’il donne tout à Victor Hugo, lui qui se disait pourtant de la première génération de classiques, de cette génération de Corneille et de Malherbe. Où le souple entrelacs des époques diverses nous dévoile que Péguy, tout héraut de chrétienté qu’il fût, tout tribun de réaction qu’on le fît, était cependant bien et avant tout poète, et puissamment, et c’est Ève qui le révèle, dont le seuil devient à nos yeux stupéfiés « une oasis d’horreur dans un désert d’ennui », tandis que défilent autour d’elle « tant de fripouilles », acteurs piteux du « spectacle ennuyeux de l’immortel péché ». Il est singulier que l’auteur de Clio et d’Ève formule ici un écho si manifeste au poids de l’ennui peint dans Les Fleurs du mal et Le Spleen de Paris.
Ce poids, c’est tout d’abord un poids d’ancienneté : rien de plus classique, de cet ennui classique qui pousse Phèdre à se dépouiller des « voiles » qui lui « pèsent ». Ce poids, c’est encore une pesanteur de présent : un enlisement dans le marasme d’un soi dont on ne sort pas, en lequel on étouffe, et qui toujours nous fait sentir le temps qui nous enferme dans l’habitude d’une vie. Le ressassement, la rumination, jointe au jaillissement du cri en son coeur, voilà le dessin d’un vers péguyste impuissant à s’empêcher de forer un quotidien qui le happe et alourdit ses brodequins boueux sur le chemin de Chartres : tout n’est certes pas volontaire dans l’écriture de ce bourreau de travail, ce bourreau de soi, qui ne peut que laisser avancer sa plume pour que le poids de l’encre devienne une arabesque absorbée par le papier. Pour convertir l’effroi du temps gluant – et non du temps qui passe : car que nous fait son passage, si l’on ne subit pas encore l’accablante et insensible pente de l’entrée dans un confort aseptisant ? Le « fouet du Plaisir » n’est pas douloureux, acquiescerait Baudelaire.
Gustave Moreau, “Madeleine au calvaire”, s.d.
Or puisque Muse il y a, – et convenons-en, car Jésus lui-même, héraut d’une race humaine faite de fils oublieux et tremblants, et non point ici Dieu déguisé, l’invoque et par là même convoque sa mémoire (« Et par là vous savez… ») – l’expérience qui s’énonce est toute singulière de renversement – de reversement, eût dit Péguy. On découvre la mémoire du futur et du jour dernier, l’éclatant déploiement d’un imaginaire apocalyptique qui n’a plus rien d’un Patmos baroque mais où s’entrechoquent la vision et les pleurs. Au coeur d’une anaphore de Dies irae scandant l’énoncé du moment, les morts, dans Ève, retrouvent un double lieu : celui, physique, de leur corps propre, et celui, géographique, du corps collectif. Ils ont vécu dans les deux, lieu organique ou lieu spatial, leurs membres et leurs maisons, lieux charnels tous deux.
C’est alors la vieillesse qu’abandonne ce nouvel homme en se levant et en revenant sur ses pas : « Quand l’homme relevé de la plus vieille tombe / Écartera la ronce et les fleurs du hallier, / Quand il remontera le vétuste escalier / Où le pied du silence à chaque pas retombe ». C’est le lieu, après avoir cité ce texte bouleversant, de redire l’infinie résonance de l’imaginaire et du vers du poète, dont la vision plonge comme un Christ en les limbes pour venir chercher aux entrailles du shéol cet oublieux enfant qu’est notre âme étonnée. En vérité, elle se trouve aussi étonnée que ces morts tâtonnant dans la nuit encore mal dissipée de ce jour dernier (« Quand ils avanceront dans la nuit éternelle, / Tâtant des mains les murs et cherchant leur chemin ») car l’image est troublante et touche ailleurs qu’en l’intellect.
Aïeule du lépreux et du grand sénéchal,
Saurez-vous retrouver dans cet encombrement,
Pourrez-vous allumer dans cet égarement
Pour éclairer leurs pas quelque pauvre fanal,
Et quand ils passeront sous la vieille poterne,
Aurez-vous retrouvé pour ces gamins des rues,
Et pour ces vétérans et ces jeunes recrues,
Pour éclairer leurs pas quelque vieille lanterne
Piteux Orphées qui, timidement remontés des profondeurs, errent aux bords où ils furent conduits, lépreux ou sénéchal, gamin ou vétéran. À ces « jeunes recrues », voyageurs qui, chez Baudelaire encore, rêvaient « ainsi qu’un conscrit le canon, / De vastes voluptés changeantes, inconnues, / Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom », un ultime séjour est proposé qui est le leur propre, comme si, d’une seule vie ils n’avaient point fait une véritable existence et en avaient manqué le coeur, qu’il s’agit de retrouver en cet étrange jour sombre. Le motif de la lampe n’est-il pas aussi la flamme de vie que pourrait bien allumer cette pauvre vieille femme et douce enfant qui, au fond de nous, gît d’avoir été ouatée de quotidienne vie ?
Piteux Orphées qui, timidement remontés des profondeurs, errent aux bords où ils furent conduits, lépreux ou sénéchal, gamin ou vétéran. À ces « jeunes recrues », voyageurs qui, chez Baudelaire encore, rêvaient « ainsi qu’un conscrit le canon, / De vastes voluptés changeantes, inconnues, / Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom », un ultime séjour est proposé qui est le leur propre, comme si, d’une seule vie ils n’avaient point fait une véritable existence et en avaient manqué le coeur, qu’il s’agit de retrouver en cet étrange jour sombre. Le motif de la lampe n’est-il pas aussi la flamme de vie que pourrait bien allumer cette pauvre vieille femme et douce enfant qui, au fond de nous, gît d’avoir été ouatée de quotidienne vie ?
La mémoire d’Ève se constitue ainsi réceptacle d’un trouble intérieur où les entrailles du lecteur frémissent aux entrailles du poème. Le temps est renversé : la mémoire de l’aïeule s’est fait mémoire d’après et saisit une mémoire inconnue et insituée, en nous. La vision est d’une simplicité qui décontenance : comme Ève, « ensevelie hors du premier jardin », que l’on vient chercher pour lui rappeler qu’elle n’a
« plus connu » les douceurs de sa première existence, les morts sortent de la pierre qui les avait cachés après leur mort pour retrouver physiquement (comme elle, vocalement) les lieux où ils traînèrent jadis leur triste chair et leur âme « pleine de détresse au seuil des nouveaux bourgs ». C’est elle, désormais, cette âme, dont Ève figure la métaphore, qui les promène, eux qui l’avaient promenée au cours de leur voyage baudelairien.