par Gauthier Jacquemin
sous la direction d’Alexandre Collomb
avec la collaboration de
Nathan Guillemin & Étienne Bureau
Graphiste : Shireen Chelabi
Philippe Aghion et Gauthier Jacquemin © Rodrigue Milleville
Philippe Aghion reçoit ce jour le Prix Nobel d’économie, aux côtés de Joel Mokyr et Peter Howitt, pour une œuvre qui place l’innovation et la « destruction créatrice » au cœur de la dynamique de croissance. L’Académie royale des sciences distingue à la fois l’ancrage historique des conditions du progrès technique (Mokyr) et la formalisation macroéconomique des cycles d’entrée, de rentes et de concurrence (Aghion-Howitt). La dotation se répartit entre un demi-prix pour Mokyr et un demi-prix conjoint pour Aghion et Howitt. Notre entretien met en perspective une grammaire d’analyse qui conjugue hétérogénéité sectorielle, incitations, politiques d’innovation et temporalités de l’action publique — du pilotage conjoncturel à l’investissement de long terme. À l’heure des agences de mission et des transitions énergétique et numérique, cette distinction rappelle l’exigence d’institutions favorisant l’entrée, la circulation des savoirs et la protection des découvertes, conditions d’une prospérité soutenable. Aghion y apparaît à la fois théoricien et praticien des politiques de croissance tirées par l’innovation.
Philippe Aghion reçoit ce jour le Prix Nobel d’économie, aux côtés de Joel Mokyr et Peter Howitt, pour une œuvre qui place l’innovation et la « destruction créatrice » au cœur de la dynamique de croissance. L’Académie royale des sciences distingue à la fois l’ancrage historique des conditions du progrès technique (Mokyr) et la formalisation macroéconomique des cycles d’entrée, de rentes et de concurrence (Aghion-Howitt). La dotation se répartit entre un demi-prix pour Mokyr et un demi-prix conjoint pour Aghion et Howitt. Notre entretien met en perspective une grammaire d’analyse qui conjugue hétérogénéité sectorielle, incitations, politiques d’innovation et temporalités de l’action publique — du pilotage conjoncturel à l’investissement de long terme. À l’heure des agences de mission et des transitions énergétique et numérique, cette distinction rappelle l’exigence d’institutions favorisant l’entrée, la circulation des savoirs et la protection des découvertes, conditions d’une prospérité soutenable. Aghion y apparaît à la fois théoricien et praticien des politiques de croissance tirées par l’innovation.
Que peuvent dire les sciences économiques du temps ? De prime abord, le temps est pour les économistes, sinon un concept, du moins un outil d’analyse. Il ne peut être un objet qu’indirectement : par son inscription dans un jeu de données numériques, par sa présence dans une équation mathématique ou par les dates et les époques retenues par l’histoire.
Dans une base de données, le temps apparaît sous la forme d’une date dans la cellule d’un tableau. Il est une marque temporelle permettant des comparaisons, des tris et des observations de variations. Le but d’une analyse des données est souvent de comprendre l’évolution d’une variable dans le temps, voire d’ôter cette information. Dans les modèles mathématiques, il s’agit d’une variable déterminant la valeur d’indicateurs économiques à un moment donné. La plupart du temps, l’objectif d’un modèle mathématique est de parvenir à définir un niveau « optimal » pour une variable économique, ce qui implique la disparition du facteur temps. Enfin, l’économie peut se rapporter au temps selon la méthode historique : situer un événement, périodiser et délimiter les époques.
En d’autres termes, et contrairement aux sciences physiques, le temps n’est pensé que par ses effets et il n’est pas l’objet des sciences économiques à proprement parler. On pourrait ainsi conclure que, lorsqu’il s’agit de parler du temps, les économistes n’ont pas voix au chapitre de la même façon que les physiciens, les philosophes ou les historiens. Les économistes pourraient également se satisfaire de cette position : après tout, les solutions de leurs modèles ou les résultats de leur recherche conduisent à faire du temps une simple dimension ou une variable mathématique sans grande valeur.
Une telle conclusion serait injuste et risquerait de méconnaître l’apport considérable des économistes à la question du temps. Les économistes utilisent le temps comme un concept ou une donnée, mais l’usage qui en est fait est si protéiforme et si changeant au cours de l’histoire que le temps des économistes n’est finalement pas très éloigné de la conception du temps d’Aristote, qui le définissait, dans Physique, IV, comme le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur.
Si les économistes ont emprunté le temps mathématique aux statisticiens et aux physiciens, et le temps chronologique aux historiens, ils ont su, au cours des décennies, en faire quelque chose de nouveau. La principale différence qui apparaît entre l’économiste et les autres scientifiques réside dans l’investissement de la science dans l’action politique. Les économistes, avant même de revendiquer la posture de scientifiques, ont souvent contribué aux réformes et à l’explication de phénomènes paradoxaux.
Lorsque Karl Marx écrit, en ultime note de ses Thèses sur Feuerbach, que : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, mais ce qui importe, c’est de le transformer », s’adresse-t-il toujours exclusivement aux philosophes et à la philosophie dans la seconde partie de sa proposition ?
Si les économistes ont une certaine compréhension du temps, relire les grandes œuvres économiques en traquant l’usage du terme permet de se faire une première image de l’emploi du concept et de son appropriation par les scientifiques au cours du temps.
Dans l’ouvrage fondateur des sciences économiques modernes, De la richesse des nations d’Adam Smith (1776), le terme est initialement riche de sens. Les 139 occurrences du mot « time » renvoient à trois conceptions distinctes. D’un côté, Smith invoque le « temps des Anciens », par opposition au temps des Modernes. Il permet à Smith de faire apprécier une différence de pratique. Il peut arriver que le temps des Anciens ne soit différent du temps des Modernes qu’en apparence, donnant à la théorie de Smith sur le jeu du marché, la division du travail et le libre-échange un caractère universel. D’un autre côté, Smith ajoute à plusieurs de ses énoncés la réserve « dans le même temps » ou « pour un certain temps ». Une situation s’observe ainsi soit simultanément, comme l’ajustement des prix, soit temporairement, comme un prix trop haut ou trop bas. Le temps décrit est alors le temps présent ; il inscrit toute observation dans un temps voué à perdurer jusqu’au prochain changement. Enfin, et c’est là l’occurrence la plus fréquente, le temps de Smith est toujours le « temps de travailler », le « temps de faire », le « temps de la besogne », le « temps de la tâche ». Il s’agit du temps de l’ouvrier, du temps du paysan, du temps de l’artisan : bref, le temps du travailleur. En somme, chez Smith, le temps est un phénomène qui s’observe : il est la base des théories avancées par Smith, et la théorie vise en dernière instance à s’abstraire du temps dans un souci de généralité.
Néanmoins, les sciences économiques semblent s’être développées au XIXe siècle sur un appauvrissement apparent du concept de temps. Dans un souci de rigueur, l’économie politique a largement utilisé les raisonnements mathématiques et les représentations graphiques pour aboutir à une vision plus technique de l’économie. Des auteurs comme Alfred Marshall emploient le concept de temps de façon analogue à Adam Smith, mais ne l’incluent pas dans les raisonnements mathématiques.
Toute production graphique sur le jeu de l’offre et de la demande, les rendements décroissants, la productivité et le revenu marginaux fait abstraction des considérations temporelles. Chez Marshall, la seule trace subsistante du temps est le « tâtonnement walrasien », qui consiste à dire que, dans une salle de marché, le commissaire-priseur va apparier l’offre et la demande par tâtonnements afin de converger vers un prix d’équilibre auquel s’échangeront les unités d’un même bien.
À mesure que les sciences économiques se sont développées, l’usage des mathématiques s’en est trouvé renforcé. La considération du temps comme une variable « muette », à l’instar de ce que l’on observe chez Marshall, est néanmoins tacitement acceptée. Le temps n’a pas d’effet dans les modèles mathématiques ; il n’est que la toile de fond des actions des agents économiques et, par procuration, des variations des indicateurs comme le niveau de production, l’inflation ou le chômage. Le temps n’agit pas sur les variables économiques, mais celles-ci évoluent avec le temps. Ainsi, les grands modèles macroéconomiques qui tentent de comprendre une économie dans son ensemble ne font pas grand cas du temps. Le modèle introduit sur la base des écrits de John Maynard Keynes et fondateur de la macroéconomie moderne, IS-LM, est mécanique — certains l’ont dit « hydraulique » tant tout ajustement se fait automatiquement ; les discussions ultérieures de la difficulté d’une économie à effectuer des ajustements — ce qu’on appelle les rigidités — introduisent un délai dans l’ajustement des indicateurs économiques, dans la mesure où les variables, ainsi que les agents, répondent au changement initial. Les premiers modèles de croissance néoclassique, à l’instar du modèle de Solow ou du modèle de Ramsey, sont anhistoriques : ils rapportent l’histoire de la croissance à une série d’équations sans faire le lien entre la variable temporelle de leur modèle et l’histoire de l’humanité.
Le développement des mathématiques en économie n’a pas aboli le souhait des économistes d’œuvrer aux politiques économiques. C’est peut-être de cette tension initiale — entre une théorie formelle limitant l’intervention économique et le souhait d’intervenir sans théorie — que naît, chez les économistes, une considération originale et novatrice du temps. Dans la philosophie, le temps est tantôt considéré théoriquement par la physique, la métaphysique, la théologie et l’ontologie, tantôt de façon pratique par la morale, l’éthique et la politique. Si Aristote propose une définition canonique du temps au livre IV de la Physique, son éthique est pétrie de considérations temporelles dans les livres III et VI de l’Éthique à Nicomaque, respectivement sur la délibération et la prudence. Le temps de l’action se distingue alors de considérations plus spéculatives.
D’une façon analogue, les économistes ont pointé l’insuffisance de la théorie. Au cours des années suivant la crise de 1929, les économistes libéraux issus de l’école classique appellent à la non-intervention de l’État, au prétexte qu’à long terme le libre jeu du marché permettra de revenir au niveau de production adéquat. Keynes a alors la formule suivante : « À long terme, nous serons tous morts.
Les économistes ne se fatiguent pas beaucoup et ils ne servent pas à grand-chose si tout ce qu’ils peuvent dire lorsqu’il y a une période orageuse, c’est que la mer sera calme lorsque la tempête sera passée. » Si la première phrase a fait florès, la seconde intime aux économistes l’ordre de formuler des recommandations, de se projeter, de tirer de la théorie une connaissance non triviale permettant une amélioration des conditions économiques. L’économiste devient alors une figure conjuguant les trois temps : sur la base des faits passés, il développe un modèle ou un cadre d’analyse répondant au temps présent afin de parvenir à des recommandations futures opérantes.
Lorsque l’économiste scrute le passé, il fait la chronique d’événements pour en expliquer d’autres, à l’instar de l’historien François Furet expliquant, en partie, la Révolution française à l’aide du cours du blé. Il peut s’attacher à relire l’histoire passée afin de comprendre le temps présent, comme Karl Polanyi, dont l’ouvrage La Grande Transformation a permis, en 1944, d’éclairer, par le concept de « désencastrement », le lien entre l’État libéral du XIXᵉ siècle et les États fascistes de l’entre-deux-guerres. Il peut enfin observer le passé pour en tirer des prédictions. Les économètres se sont ainsi spécialisés, au cours des dernières décennies, dans l’étude des séries temporelles afin de proposer une estimation future des indicateurs économiques.
Reste qu’un économiste demeure différent — on l’espère — d’un prophète ou d’un prédicateur. Comment l’économiste parvient-il à dire quelque chose sur l’avenir ? Il peut indiquer ce qui risque d’arriver, sur la base des événements économiques déjà survenus ou de la conjoncture actuelle. Mais l’économiste peut aussi — et cela demeure étonnant — formuler des propositions rigoureuses sur ce qui existera dans le futur et qui n’existait pas auparavant. Ce qui est radicalement nouveau et constamment en train d’évoluer est, par définition, l’innovation.
L’innovation est un thème cher à tous les économistes. Smith rappelait déjà combien la société pouvait louer les produits nouveaux de la mécanique et leurs apports dans la vie quotidienne. L’économie politique n’y est pas insensible et propose comme définition de l’innovation la modification de la combinaison productive, c’est-à-dire de la quantité de capital et de travail nécessaire à la production d’un bien. L’économie néoclassique a proposé, dans les années 1960, une première modélisation mathématique de l’innovation par l’introduction d’une nouvelle variable, It, capable de modifier la quantité de capital Kt et, ce faisant, d’expliquer la croissance de l’activité économique Yt.
Le paradoxe de l’économie de l’innovation est que ses principaux contributeurs sont demeurés en marge des sciences économiques. L’économiste autrichien Böhm-Bawerk est le premier à avoir défini l’innovation comme « détour de production », c’est-à-dire un investissement initial faisant baisser le niveau d’activité économique afin de l’amener plus tard à un niveau bien plus élevé — de la même façon qu’une personne allant chercher de l’eau tous les matins a tout intérêt à fabriquer des seaux pendant une journée afin de transporter davantage de liquide les jours suivants.
L’économiste français Albert Aftalion a proposé, au début du XXᵉ siècle, une représentation de l’innovation comme une chaudière qui ne produit de la chaleur que plusieurs périodes après un investissement initial, faisant craindre autant le risque d’un sous-investissement dans l’innovation que celui d’un surinvestissement provoquant une surchauffe de l’économie.
Au regard de l’historien, Joseph Schumpeter se distingue de tous les autres économistes par sa caractérisation très poussée des mécanismes de l’innovation. L’auteur formule plusieurs théories, devenues au cours du temps des images d’Épinal transmises aux étudiants en sciences économiques :
- L’innovation est une « destruction créatrice ». En se produisant, elle rend obsolètes les technologies précédentes. Il s’ensuit une évolution des marchés et des technologies diffusées : l’innovation modifie les règles du marché et permet à de nouveaux acteurs entrant sur le marché d’être, à terme, les leaders d’un secteur.
- Cinq types d’innovations sont possibles : de produit, de matières premières, d’organisation, de débouchés et de procédé. L’innovateur peut proposer un produit entièrement nouveau, comme les CD ; il peut changer de matières premières — par exemple utiliser des composés végétaux plutôt que du bitume pour construire une terrasse ; il peut modifier l’organisation (que l’on pense au fordisme) ; une innovation peut transformer le débouché — les Kleenex sont, après tout, le recyclage ingénieux de filtres de masques à gaz ; il peut enfin innover en termes de procédés — au lieu de mettre des pare-chocs en inox, les constructeurs automobiles thermoforment aujourd’hui du plastique.
- L’activité économique est portée par l’innovation, et les révolutions économiques s’expliquent par des grappes d’innovations permettant une amélioration substantielle et durable de l’activité. Outre le numérique, Schumpeter vise ici le moteur à combustion interne puis l’électricité, qui ont drastiquement changé les conditions de vie.
Philippe Aghion et Gauthier Jacquemin © Rodrigue Milleville
Au terme de cette brève histoire, quelle place pour Philippe Aghion — et, plus généralement, pour l’économie contemporaine — dans cette histoire du temps en économie ? Avec Peter Howitt, son maître à penser au MIT, Philippe Aghion a proposé d’introduire la pensée schumpétérienne de l’innovation dans les modèles économiques néoclassiques. Partant du principe que le modèle de Solow était anhistorique et conduisait à penser que l’innovation « tombait du ciel », Aghion et Howitt ont intégré la destruction créatrice et les différents types d’innovation dans une modélisation plus fine de l’activité économique.
Dans la suite de sa carrière, Philippe Aghion s’est intéressé à la production de l’innovation : analyse des frontières technologiques des pays émergents et avancés, étude du dépôt de brevets et prise en compte des constitutions et des institutions dans la production d’innovations.
Soucieux de l’intervention étatique et du rôle moteur de cet acteur dans l’activité économique, l’économiste, professeur au Collège de France, a travaillé sur les dispositifs d’aide à l’innovation, les profils d’entrepreneurs, les politiques industrielles, l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée, ainsi que sur diverses politiques récentes relatives aux entreprises « start-up ».
À l’instar de l’ensemble des sciences économiques, l’économie de l’innovation a été transformée par le développement exponentiel des jeux de données et des méthodes d’apprentissage statistique. Conjuguant théorie économique et connaissance empirique, les sciences économiques ont acquis, au cours de la dernière décennie, une compréhension de l’histoire et de la conjoncture qui redéfinit leurs prédictions et leurs recommandations de politique publique.
© Rodrigue Milleville
Paradigme : Vous êtes le spécialiste mondial de l’économie de l’innovation. À l’heure où l’actualité se saisit de façon croissante de cet objet, il apparaît que l’innovation caractérise les temps que nous vivons. Qu’est-ce qui vous semble remarquable de ce point de vue par rapport aux autres objets économiques ?
PA : Mes recherches ont débuté grâce à ma collaboration avec l’économiste américain Peter Howitt au Massachusetts Institute of Technology. Au début des années 1990, nous avons essayé d’opérationnaliser la « destruction créatrice » de Schumpeter.
Les précédents modèles économiques partaient de l’idée que l’innovation modifiait la quantité de capital ou de travail pour produire un bien. Or, pour Schumpeter, l’innovation rend les précédents savoir-faire obsolètes : c’est un processus de recherche qui ne fait pas que s’ajouter aux technologies antérieures, mais qui les remplace définitivement. Nous avons ainsi créé un modèle de croissance qui partait de cette idée. Trois idées sont essentielles dans ce paradigme : (1) l’innovation est un processus cumulatif (chaque innovateur innove sur la base des précédents) ; (2) chaque innovation est motivée par la rente (sauf recherche fondamentale) ; (3) la destruction créatrice fait que les nouvelles innovations remplacent les précédentes.
L’innovation se caractérise par une contradiction. D’un côté, il y a des rentes d’innovation ; de l’autre, la peur de la destruction créatrice conduit les agents à être conservateurs et à ne pas rechercher l’innovation qui pourrait leur nuire. Par ailleurs, les innovateurs d’hier veulent empêcher les innovations de demain. Cette contradiction est omniprésente, et tout l’enjeu de la politique économique est de laisser la porte ouverte aux innovateurs afin de créer le système économique de demain.
Partant de cette hypothèse, notre modèle de croissance économique a développé des hypothèses très différentes : les entreprises peuvent avoir innové hier ou innover aujourd’hui ; elles peuvent innover (être « leader ») ou suivre les innovateurs d’aujourd’hui (être « follower »).
Toutes les entreprises n’ont pas non plus la même activité : considérer une diversité de secteurs et de tailles d’entreprises permet d’avoir une vision beaucoup plus proche de la réalité qu’autrefois.
Une fois qu’on est parvenu à expliquer la dynamique de l’innovation, on peut s’attaquer à des énigmes historiques : pourquoi la révolution industrielle a-t-elle lieu en Europe et pas en Chine, par exemple ? Joel Mokyr montre que les innovations en Europe permettaient la cumulativité, notamment via l’université et l’encyclopédie.
L’autre explication avancée par Mokyr est que les innovations doivent être protégées par des droits de propriété. Avec la Glorieuse Révolution en Angleterre puis la Révolution française, les droits de propriété sont devenus mieux garantis et ont rendu, ce faisant, possible une innovation de long terme. Même sous l’Ancien Régime, en Europe, les innovateurs pouvaient fuir d’un pays à l’autre. En Chine, l’empereur craignait les innovateurs. Pour ces raisons, la croissance est très récente.
L’innovation permet aussi d’entrevoir le futur de l’économie. En investissant aujourd’hui, on crée les technologies qui permettront de produire demain. On ne sait pas toujours quelle innovation on va découvrir en investissant, mais on sait qu’historiquement toute phase de forte croissance économique naît d’un faisceau d’innovations qui ont transformé la vie des gens.
L’innovation répond à des problématiques sociales, environnementales et économiques : de ce fait, c’est un objet politique essentiel et largement investi aujourd’hui. L’innovation est rendue possible par des investissements présents et par des structures institutionnelles : on n’innove pas sans école, sans liberté, sans brevet, sans industrie. Analyser l’innovation, c’est donc relire le passé à l’aune du présent pour mieux imaginer l’avenir.
P : Les concepts de votre économie de la destruction créatrice permettent de réenvisager les faits passés. Quelle histoire l’innovation nous raconte-t-elle ?
PA : Il y a ici un parallèle avec l’histoire des sciences physiques. Grâce à la relativité restreinte, Newton a unifié tous les phénomènes sous un ensemble de lois relativement simples. Pourtant, pour l’infiniment grand et l’infiniment petit, les observations ne correspondaient plus au modèle, et c’est une complexification du modèle — via la relativité générale d’Albert Einstein — qui a permis de mieux comprendre tout un ensemble de phénomènes.
En économie, le modèle de Solow est le premier à avoir fait de l’innovation une variable clé pour expliquer le monde. Il permet d’expliquer la croissance mondiale à partir de quelques équations. Mais Solow n’explique pas les différences entre pays, ni l’origine de l’innovation. Celle-ci « tombe du ciel » dans son modèle : elle n’est pas expliquée. En fait, Solow a ajouté l’innovation afin d’éviter une explication irréaliste due aux rendements décroissants. En théorie, une économie doit croître de moins en moins vite, car les facteurs de production ont une productivité marginale décroissante. Ainsi, sous les hypothèses de rendements décroissants, il faut le progrès technique. Modéliser l’innovation a été le moyen d’enrichir notre compréhension du réel, notamment des phénomènes de court et de long terme. Avec l’ajout de cette variable, on parvient à faire correspondre le modèle de Solow aux données historiques, aux data consolidées au fil des années. En quelque sorte, c’est l’économie de l’innovation qui a permis de penser l’histoire économique.
Avec tout le respect que j’ai pour Solow, ce modèle demeure atemporel. Avec le paradigme schumpétérien, on traite d’énigmes historiques. Pourquoi y a-t-il des pays qui émergent et qui finissent par s’arrêter à mi-chemin ? C’est ce qu’on a observé avec certaines économies asiatiques. La Corée du Sud a connu un développement exceptionnel des années 1970 aux années 1990, puis les crises économiques ont paralysé ce système. Observer que l’innovation s’est tarie du fait des oligopoles mis en place permet de comprendre pourquoi la Corée du Sud a cessé de croître et n’a pas dépassé toutes les autres économies développées. Le mouvement était analogue pour le Japon une décennie plus tôt.
Il y a des questions historiques qui sont résolues par ces modèles. On peut comprendre pourquoi le décollage industriel a lieu au XIXe siècle et pas ailleurs : cela tient aux grappes d’innovations mais aussi aux conditions sociales et politiques. On observe un changement structurel dans notre système, en passant d’une économie de secteur primaire (l’agriculture) à une économie tertiarisée, concentrée sur la production de services.
Si l’on s’en tient à la description de l’innovation comme d’une découverte qu’il faut industrialiser afin de générer une rente, on peut remarquer qu’en Europe — et en particulier en France — la désindustrialisation des années 1990 s’est faite trop rapidement. Les délocalisations ont été trop importantes ; il est nécessaire de développer des politiques économiques pour permettre de générer des rentes à partir des innovations créées en France au cours des dernières années.
Gauthier Jacquemin, normalien et haut fonctionnaire © Rodrigue Milleville
P : On voit aujourd’hui combien notre système économique diffère de ceux d’avant. Le concept d’innovation est-il toujours aussi pertinent ?
PA : Je crois qu’il l’est plus que jamais. Depuis les années 1950, la France a été caractérisée par des politiques qu’on pourrait dire « colbertistes ».
L’État a identifié des besoins et a investi massivement dedans en accompagnant volontairement de grandes entreprises. L’idée n’était pas de créer de la concurrence ou de financer pour permettre des recherches innovantes : il s’agissait au contraire de financer des innovations déjà établies et de les industrialiser via de grands groupes. À l’inverse, la DARPA introduit l’idée d’un financement pour trouver de nouvelles technologies — pour innover, et pas simplement industrialiser des innovations qui n’existent que sur le papier. L’État doit laisser de la concurrence entre les solutions innovantes et ne peut pas établir par lui seul quelles innovations doivent être valorisées ni quel type d’entreprise est le plus à même d’innover.
P : L’innovation future se fonde sur les structures économiques d’aujourd’hui. Comme l’innovation est un saut dans le vide pour l’entrepreneur, l’incertitude apparaît l’ennemie de l’innovation. Que faut-il pour innover, et qu’est-ce que cet enseignement nous apprend d’aujourd’hui ?
PA : Il est certain que les innovateurs n’innovent pas s’ils n’ont pas la certitude de pouvoir tirer profit de leur découverte. L’innovation peut s’interpréter à partir de la fable de l’économiste autrichien Böhm-Bawerk. Si vous allez chercher de l’eau au puits tous les jours, vous avez intérêt à effectuer un détour de production. Un jour, vous prenez la matinée pour construire un seau de plus ; l’après-midi, en faisant l’aller-retour, vous ramenez un seau supplémentaire et, les jours suivants, vous serez deux fois plus productifs qu’avant d’innover. Si la personne qui va chercher l’eau n’est pas certaine de récupérer son seau ou qu’elle risque de se le voir confisquer, l’incitation à innover est limitée.
L’État peut être facteur d’incertitude. D’un mandat politique à l’autre, on peut observer des mouvements de balancier dans les soutiens à l’innovation, dans les appels à projets et les subventions accordées. L’économiste William Nordhaus a montré dès les années 1970 que les dépenses du gouvernement étaient intimement liées aux cycles électoraux. De la même façon, la Constitution assure des garanties pour les innovateurs en termes de liberté et de propriété de leurs découvertes. Ce qui est étonnant, c’est qu’une Constitution peut sembler autoriser des cycles électoraux forts, alors que des politiques économiques ambitieuses parviennent pourtant à se développer au cours du temps. Aux États-Unis, les élections présidentielles ont lieu tous les quatre ans et sont entrecoupées par des Midterms. Cependant, cela n’a pas empêché le développement de la DARPA et de la BARDA.
P : Pourquoi cela s’est-il développé dans ce cas ?
PA : Je ne sais pas. Mais on a, aux États-Unis, un consensus politique autour d’un certain nombre de sujets, ce qui a permis à ces programmes de développement économique de ne pas être enterrés d’un mandat à l’autre. Les États-Unis ont également, peu ou prou, le même régime depuis 250 ans : ce facteur de stabilité rassure les innovateurs.
P : Pourquoi cela s’est-il développé dans ce cas ?
PA : Je ne sais pas. Mais on a, aux États-Unis, un consensus politique autour d’un certain nombre de sujets, ce qui a permis à ces programmes de développement économique de ne pas être enterrés d’un mandat à l’autre. Les États-Unis ont également, peu ou prou, le même régime depuis 250 ans : ce facteur de stabilité rassure les innovateurs.
P : L’innovation tiendrait-elle donc en grande partie au travail des innovateurs et aux volontés du pouvoir politique ?
PA : C’est presque vrai, mais il ne faut surtout pas oublier la société civile, comme le montrent les travaux de Céline Antonin et Simon Bunel. Schumpeter avait déjà très bien compris la contradiction : les innovateurs peuvent devenir des conglomérats. Une fois qu’ils ont découvert quelque chose, les innovateurs créent des entreprises qui deviennent des industries. Une fois en place, les industries de grande taille ont intérêt à empêcher l’entrée sur le marché de concurrents — notamment de futurs innovateurs. Le risque est donc que les innovateurs d’hier empêchent l’apparition des innovateurs de demain. Si l’État peut imposer une politique de concurrence ambitieuse, il ne faut pas oublier que la société civile — c’est-à-dire les partis, les électeurs, les syndicats et les médias — joue aussi un rôle.
Philippe Aghion © Rodrigue Milleville
On constate, en political economy, qu’en matière d’innovation, l’existence de ce triangle État / entreprises / société civile doit permettre d’éviter les collusions et la corruption. S’il manque un des acteurs, on obtiendra un résultat différent. L’exemple célèbre est la Colombie : tout en ayant une Constitution proche de la France, le niveau d’innovation n’est pas le même du fait de l’implication de la société civile.
P : Sur la base de ces enseignements, on comprend qu’investir dans l’innovation est crucial. Quel est l’apport de ces recherches pour le temps présent ?
PA : On peut diriger le changement, mais pas le prévoir. Ce point est intéressant concernant la croissance verte. L’État doit subventionner le développement de nouvelles technologies afin de réduire les gaz à effet de serre et l’utilisation de produits dangereux, mais il n’a pas la capacité de discerner si une innovation aura un impact décisif ou non.
L’État doit ici encourager la destruction créatrice : la politique industrielle permet d’orienter l’innovation vers les considérations écologiques. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les innovations ne sont pas par nature écologiques…
P : Sur la base de ces enseignements, on comprend qu’investir dans l’innovation est crucial. Quel est l’apport de ces recherches pour le temps présent ?
PA : On peut diriger le changement, mais pas le prévoir. Ce point est intéressant concernant la croissance verte. L’État doit subventionner le développement de nouvelles technologies afin de réduire les gaz à effet de serre et l’utilisation de produits dangereux, mais il n’a pas la capacité de discerner si une innovation aura un impact décisif ou non.
L’État doit ici encourager la destruction créatrice : la politique industrielle permet d’orienter l’innovation vers les considérations écologiques. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les innovations ne sont pas par nature écologiques…
P : L’État a donc la capacité de faire en sorte que les innovateurs pensent davantage au très long terme et pas simplement au moyen terme, où leur innovation pourra se développer. Est-on vraiment capable de prévoir l’avenir à une si longue échéance ?
PA : Les États-Unis ont bien l’équivalent de l’énergie avec la DARPA. À l’heure où la crise russo-ukrainienne réactive les tensions sur le gaz et les matières premières, l’État doit penser une politique industrielle capable d’envisager un mix énergétique crédible pour le siècle à venir.
P : L’économiste a ainsi un rôle de conseiller, et pas simplement de théoricien. Son rapport au temps évolue-t-il en conséquence ?
PA : L’histoire économique nous apprend que les États peuvent investir dans des innovations de rupture, et que ces innovations peuvent transformer la situation économique de leur nation. Par exemple, la DARPA a été, pour les États-Unis, un moyen de concurrencer l’URSS. La DARPA était un programme de subventions et d’aide à l’innovation gigantesque qui a permis une avance technologique se répercutant ensuite sur l’activité économique.
Avec la DARPA, il fallait coordonner les acteurs et les ressources afin de passer de la recherche fondamentale à l’industrie. C’est une politique industrielle où l’État jouait un rôle très important. Cela a permis aux États-Unis d’aller sur la Lune, de développer le programme spatial.
Outre le symbole, cette conquête spatiale a permis de développer des technologies inscrites au cœur de la société de consommation : les aspirateurs, les GPS, etc.
Au cours des dernières années, on constate que la BARDA a réussi à concentrer les efforts de la recherche. C’est à cela que l’on doit les vaccins à ARN messager : un important investissement a permis de constituer des équipes, de nommer des chefs d’équipe et de faire travailler les laboratoires entre eux.
Il y a des innovations où l’État a un rôle, mais ce n’est pas l’État qui choisit le contenu des innovations. La DARPA ne peut qu’espérer des résultats. Il faut financer les universités et coordonner les acteurs. On voit bien ici que l’État a un rôle essentiel dans l’activité économique de long terme : encore faut-il qu’il ait les moyens de se projeter.
P : Avec le Big Data et la rationalisation de la politique économique, les économistes sont-ils condamnés à devenir des archivistes et à ne regarder que vers le passé ? À l’inverse, s’ils osent prédire l’avenir, doivent-ils, pour poursuivre leurs tentatives, oublier le passé ?
PA : J’ose espérer que non ! Aujourd’hui, on peut analyser les brevets par apprentissage statistique (machine learning). On prend un brevet, un algorithme le « lit » et classe la nature du brevet en fonction des mots qui y sont présents (le « wording »). On peut utiliser des techniques avancées pour délimiter des technologies, déterminer des leaders. Les travaux d’Antonin Bergeaud ont ainsi permis de définir l’état de l’art dans un grand nombre de secteurs d’activité en identifiant les foyers d’innovation.
Néanmoins, le travail des économistes ne doit pas se limiter à cette analyse statistique due à la profusion des données.
Ce n’est pas parce qu’on a le Big Data qu’on n’a pas besoin d’une théorie : il faut faire dialoguer théorie et empirique. Les data permettent d’infirmer des a priori : de 1970 à 1973, les Français pensent vivre des temps économiques compliqués alors qu’on est à la fin des « Trente Glorieuses », selon l’expression de l’historien Jean Fourastié, et que la France n’a jamais retrouvé de tels niveaux de croissance économique. En revanche, les data n’expliquent rien tant qu’on ne les a pas confrontées à une théorie économique.
Comme l’innovation, les chiffres ne tombent pas du ciel : ils sont le résultat d’un processus de production. Si les économistes se contentent d’exploiter des données sans aboutir à des mécanismes, ils restent prisonniers de théories économiques qui les dépassent. Pour cette raison, les sciences économiques ont encore besoin des savoirs d’hier pour analyser les données d’aujourd’hui, quand bien même celles-ci sont infiniment plus précises que celles d’hier et peuvent conduire à infirmer des théories.
P : À vous entendre, l’économie dépend énormément de relations sociales. On en revient aux travaux de Karl Polanyi dans son ouvrage de 1944 La Grande Transformation. En analysant le XVIIIe et le XIXe siècle, Polanyi constate que la mise en place du modèle libéral se libère du modèle social : on peut échanger sans entretenir de relations sociales. Trois monnaies-marchandises (travail, terre, monnaie) permettent l’apparition du capitalisme. L’économie ne dépend plus de la société à un instant t. Mais, en 1930, on a la crise économique, le fascisme, le New Deal, le communisme. On se demande aujourd’hui s’il n’y a pas un nouveau réencastrement avec la pandémie de Covid, l’industrialisation, etc. Je pointe une sorte de tension : Polanyi insiste sur le fait que l’État libéral naît du fait que l’économie ne dépend plus de conditions sociales et politiques. En même temps, vous dites que l’innovation est rendue possible par des institutions qui garantissent des choses et sont intervenantes. L’État a-t-il été utile par son fonctionnement régalien ou par son intervention ?
PA : L’État doit toujours aller au-delà de ses missions régaliennes ! D’abord, l’École est un ingrédient fondamental de l’éducation : cela a des externalités.
L’État doit investir, il doit coordonner des ressources et des moyens. La défaite de Sedan a donné naissance à Jules Ferry. Avec la crise de 1929, on a découvert des stabilisateurs automatiques qui ont été la base de toute politique économique durant le demi-siècle qui a suivi. En définitive, les guerres et les grandes crises nous ont appris les pouvoirs et les missions de l’État.
Pour bien comprendre comment le rôle de l’État a évolué, il faut comprendre que le rôle de l’économiste a changé, et avec lui la nature des sciences économiques. Au XXe siècle, il y avait des écoles et les écoles ne se parlaient pas : il y avait les néoclassiques, les marxistes, etc. On a connu à cette époque de grands progrès de la théorie (théorie des incitations, du commerce international, de la croissance). Il y a aussi eu de grands progrès par sectorisation.
Ensuite, les données sont devenues disponibles. Des ordinateurs puissants ont permis de les manipuler. On a pu instaurer ce dialogue entre empirique et théorique. Avant, il n’y avait pas de confrontation avec l’empirique. Aujourd’hui, tout économiste doit arriver avec un modèle et le confronter aux évidences empiriques : est-ce causal / instrumenté / identifié ? Aujourd’hui, les écoles peuvent se parler, car elles parlent souvent la même langue et se confrontent à la réalité.
P : Et, en même temps, des désaccords subsistent entre économistes. Keynes s’opposait en son temps à l’école libérale en indiquant qu’« à terme, nous étions tous morts ». Aujourd’hui, une certaine opposition pourrait s’observer entre des économistes tenant d’une recherche de l’optimum de long terme et ceux qui recherchent la stabilisation à court terme.
PA : Tous les économistes ne sont pas d’accord sur ce qu’il faudrait faire, et notamment sur quel temps privilégier. Il y a aussi des débats sur la nature des effets et leur durée. Avec l’institution des politiques publiques, nous avons cherché à évaluer le remplacement de l’ISF par l’IFI. Mais l’évaluation d’une politique publique nécessite du temps. Nous l’avons, d’une certaine façon, faite trop vite : nous avons vu la marge intensive, c’est-à-dire les changements des incitations des entreprises et la modification de la productivité.
Mais nous n’avons pas pu observer la marge extensive, c’est-à-dire l’entrée de nouvelles entreprises et l’effet sur les entreprises déjà installées. Or, il y a eu beaucoup d’entreprises créées ces cinq dernières années.
En définitive, les pouvoirs publics doivent agir. Ils peuvent le faire sur la base de ce qu’on sait du passé et des savoirs présents. Mais l’étude du présent — et notamment toutes les estimations et les prédictions qu’un économiste peut faire — doit se mener par des études longues, et pas simplement par des analyses à un instant donné. Il y a un temps pour l’action économique, mais l’action économique a besoin de temps.
P : Comment les modèles peuvent-ils accompagner le décideur politique ? L’économiste n’a-t-il pas toujours un train de retard sur l’actualité ? Les évaluations ne viennent-elles pas toujours après ?
PA : Si tu veux, le décideur politique est plus averti. On a mieux géré 2008 que 1929. On avait compris des choses. On savait ce qu’était un credit crunch, un accélérateur de crédit. Bernanke et Keynes étaient déjà passés par là. On ne pouvait pas vraiment prédire la crise, mais on est mieux armés qu’avant.
On sait aujourd’hui qu’un économiste ne peut pas empêcher une crise, mais peut en minimiser les effets. Pour l’inflation, on peut mettre des primes, faire une politique d’offre, bloquer les prix. On connaît les relances en économie ouverte ; on en a compris les limites. Avec ce dialogue avec l’empirique, on comprend mieux comment agir. Mais les crises viennent d’une multitude de causes.
P : On a parlé du long terme. Mais quid du très long terme, celui de la soutenabilité environnementale ? De la lutte contre le réchauffement climatique ?
PA : Une distinction opératoire oppose la soutenabilité faible et la soutenabilité forte. La soutenabilité faible veut que nous reconnaissions des limites naturelles et environnementales et que nous en tenions compte afin de nous adapter aux conséquences négatives susceptibles de survenir. Par des jeux d’incitation, on peut espérer trouver le niveau de production optimal afin d’utiliser au mieux les ressources tout en les préservant. La soutenabilité forte est plus restrictive : elle part de l’idée qu’il ne faut pas seulement préserver les ressources, mais les conserver, et que l’activité économique doit significativement décroître pour permettre cette conservation.
Avec les engagements internationaux des États et les objectifs de réduction des émissions sur plusieurs décennies, on peut espérer enrayer le réchauffement climatique et ses effets négatifs. L’innovation a ici un rôle important à jouer, même s’il n’est pas possible d’en quantifier pour l’heure l’apport dans cette transition.
P : On a parlé du long terme. Mais quid du très long terme, celui de la soutenabilité environnementale ? De la lutte contre le réchauffement climatique ?
PA : Une distinction opératoire oppose la soutenabilité faible et la soutenabilité forte. La soutenabilité faible veut que nous reconnaissions des limites naturelles et environnementales et que nous en tenions compte afin de nous adapter aux conséquences négatives susceptibles de survenir. Par des jeux d’incitation, on peut espérer trouver le niveau de production optimal afin d’utiliser au mieux les ressources tout en les préservant. La soutenabilité forte est plus restrictive : elle part de l’idée qu’il ne faut pas seulement préserver les ressources, mais les conserver, et que l’activité économique doit significativement décroître pour permettre cette conservation.
Avec les engagements internationaux des États et les objectifs de réduction des émissions sur plusieurs décennies, on peut espérer enrayer le réchauffement climatique et ses effets négatifs. L’innovation a ici un rôle important à jouer, même s’il n’est pas possible d’en quantifier pour l’heure l’apport dans cette transition.
P : D’accord, mais ici on parle d’une soutenabilité « faible ». Celle-ci prévoit une transition en faisant du capital naturel une grandeur dont il faudrait tenir compte dans notre système économique. Si l’on en tient compte, on réduit la croissance économique. Cette soutenabilité faible est capable de prévoir une transition et d’afficher des objectifs comme une limitation à deux degrés de température d’ici 2100. Ce qui est curieux avec ces objectifs constamment répétés, c’est qu’il est rarement indiqué quels seront les objectifs de 2100 à 2200, puis de 2200 à 2300… Réduire de 5 à 2 degrés le réchauffement au cours du siècle à venir fait sens pour nous, mais si le système qu’on met en place conduit malgré tout à une augmentation de 5 degrés trois siècles plus tard, on voit bien qu’on n’aura pas vraiment résolu le problème.
PA : Le problème est qu’il est difficile de convaincre des personnes vivantes du bien-fondé d’une transition si les générations bénéficiaires sont difficiles à imaginer. On peut souhaiter un monde vivable pour ses petits-enfants ; c’est déjà plus difficile à souhaiter (en toute bonne foi) pour les petits-enfants des petits-enfants de ses petits-enfants.
En matière de transition énergétique, on peut s’adapter et créer les conditions de l’adaptation. L’État a également son rôle à jouer en créant ces conditions et en déterminant la politique à mener pour orienter les décisions individuelles dans la bonne direction.
P : En quoi l’État serait-il capable de penser à une échelle si lointaine ? L’État est une institution pluriséculaire qui se reproduit dans le temps ; mais c’est aussi une institution humaine qui peut donc ne pas se préoccuper de ce qui dépasse l’espérance de vie de ses membres.
PA : Dans le cas de l’énergie, on voit qu’il y a un effet d’inertie : construire une centrale nucléaire prend du temps, électrifier les transports prend du temps. En matière écologique, on dispose déjà d’un certain nombre d’innovations qu’il s’agit d’appliquer concrètement par le passage à l’échelle.
L’acceptabilité sociale de la transition énergétique et écologique doit, dès à présent, être pensée. Si certains ont proposé d’inclure les générations futures dans le droit et de leur donner un type d’entité juridique, il n’en reste pas moins que la lutte contre le réchauffement climatique passe aussi par des changements de comportement qui n’iront pas sans conflit :
mettre la température à 19 °C au lieu de 21, rouler à 110 km/h sur l’autoroute au lieu de 130, etc. Ces choses-là demandent peu de projection dans l’avenir et peu d’innovation. Le rôle de la société civile devient dès lors évident dans les politiques économiques à venir.
L’innovation révèle une caractéristique de notre époque : plus que jamais, le concours de chaque acteur est déterminant dans l’activité économique. Pas simplement l’État, mais aussi l’ensemble des acteurs privés et la société civile. Nous vivons une époque où notre connaissance du passé n’a jamais été aussi poussée ; nous savons aussi bien mieux nous projeter dans l’avenir et développer des politiques de long terme ambitieuses. Tout se passe comme si nous avions internalisé ces dimensions temporelles dans notre vision du présent. L’innovation caractérise notre temps ; mais, pour se déployer et inventer demain, l’innovation a besoin de temps. ▪
Philippe Aghion © Rodrigue Milleville