L’odyssée d’homme-mère :

Rêve de singe de Marco Ferreri
—   1978   —

 

Louis Lopparelli

Marco Ferreri, Rêve de singe, 1978, 113min, 18 Dicembre, Prospectacle & Action Films.

À la fin de La Dernière femme (1976), sorti deux ans avant Rêve de singe, Gérard (incarné par Gérard Depardieu), face à l’inéluctable raz-de-marée des revendications féministes et de leurs conséquences sur le comportement de sa maîtresse, ne trouvait pas d’autre issue à cette crise de la masculinité que de s’émasculer avec un couteau électrique. Comme s’il était devenu impossible, dans cette nouvelle société moderne, de supporter un désir génital voué à l’inaccomplissement et à la soumission aux nouvelles exigences féminines. 

À la fin de La Dernière femme (1976), sorti deux ans avant Rêve de singe, Gérard (incarné par Gérard Depardieu), face à l’inéluctable raz-de-marée des revendications féministes et de leurs conséquences sur le comportement de sa maîtresse, ne trouvait pas d’autre issue à cette crise de la masculinité que de s’émasculer avec un couteau électrique. Comme s’il était devenu impossible, dans cette nouvelle société moderne, de supporter un désir génital voué à l’inaccomplissement et à la soumission aux nouvelles exigences féminines. 

Dans Rêve de singe, le même acteur, Gérard Depardieu, interprète un personnage au même prénom (Gérard), qu’on voit, au début du film, en collant de danse, au milieu d’une compagnie de comédiennes et de danseuses dont il est le projectionniste, presque mutique, s’exprimant majoritairement par l’intermédiaire d’un strident sifflet. Le second Gérard semble bien être le Gérard de La Dernière femme, après son émasculation : féminisé par le collant de danse, domestiqué et humilié par la troupe de femmes, réduit à émettre des sons aigus et stridents comme un castrat. L’homme n’est plus qu’un projectionniste, il ne sert plus qu’à faire rayonner la femme, dans l’ombre, il ne sert plus qu’à manier les projecteurs qui se braqueront sur elle. Après des siècles où les femmes travaillaient dans l’ombre des hommes pour assurer leur succès, dans le New-York du futur, la tendance s’est inversée. 

Les femmes de la troupe voudraient monter un spectacle sur le viol, sujet dans l’air des préoccupations du temps, selon elles. Seulement, aucune d’elles n’a été violée et elles ne souhaitent pas parler de ce qu’elles n’ont pas vécu intimement. Soudain, l’une d’elles est frappée d’une idée : avoir fait l’expérience du viol, ce peut aussi être se mettre dans la peau du violeur. Elles décident donc de “violer” Gérard. Après l’avoir assommé avec une bouteille de Coca Cola, elles le paralysent et demandent à l’une d’entre elles, Angelica, qui en pince apparemment pour lui, d’accomplir l’acte. La jeune comédienne hésite beaucoup, elle ne veut pas violer l’homme qu’elle aime, mais, presque forcée par ses camarades, elle s’exécute. Elle fait cependant preuve d’une telle douceur et d’une telle tendresse que ses comparses s’irritent en refusant de considérer comme un viol ce qui ne porte la trace d’aucune violence. Gérard d’ailleurs, à moitié réveillé, n’a pas l’air de se plaindre. 

Cette séquence semble suggérer que le viol est quelque chose dont l’homme a malgré tout le monopole, ne serait-ce que techniquement. D’ailleurs, c’est davantage Angelica qui est “violée” ici que Gérard, c’est elle qu’on force contre sa volonté et ses nombreuses hésitations montrent bien que son consentement est loin d’être affermi. En revanche, la violence sexuelle qu’un homme peut exercer sur une femme a bien, dans l’autre sens, un équivalent, qui n’est pas un contre-viol, mais la castration. Après son “viol”, Gérard a beau se rebeller, rouler des mécaniques et tonner son mécontentement, menacer de cogner ses agresseuses, il ne s’attire que des gloussements et reste là, à bouillonner d’impuissance.

C’est juste après cette parodie de viol que Gérard découvre, au bord de l’Hudson, en bas des deux tours du World Trade Center, au milieu d’un chantier de construction de Battery Park City, la dépouille d’un singe gigantesque où a survécu, blotti dans la fourrure du titanesque primate mort, un bébé chimpanzé. Il l’adopte, devient son père. L’enchaînement des scènes, comme ce sera dit d’ailleurs explicitement dans le film par Angelica, semble suggérer que le bébé chimpanzé est l’enfant du viol. Comme si être violé, c’était devenir femme, être immergé dans la condition féminine, et donc vivre l’expérience de l’enfantement. 

Ce singe géant étalé mort dans New-York, c’est évidemment King Kong, non pas le King Kong originel, celui de Schoedsack et Cooper dans le premier film de 1933, abattu au sommet de l’Empire State Building, mais le King Kong strictement contemporain du tournage de Rêve de singe, celui du film de 1976, réalisé par John Guillermin, où l’immense pensionnaire de l’Île du Crâne était cette fois dégommé alors qu’il grimpait au sommet des deux tours du World Trade Center. Et c’est bien le World Trade Center qu’on aperçoit en fond, surplombant la dépouille du roi singe. 

Ce singe géant étalé mort dans New-York, c’est évidemment King Kong, non pas le King Kong originel, celui de Schoedsack et Cooper dans le premier film de 1933, abattu au sommet de l’Empire State Building, mais le King Kong strictement contemporain du tournage de Rêve de singe, celui du film de 1976, réalisé par John Guillermin, où l’immense pensionnaire de l’Île du Crâne était cette fois dégommé alors qu’il grimpait au sommet des deux tours du World Trade Center. Et c’est bien le World Trade Center qu’on aperçoit en fond, surplombant la dépouille du roi singe. 

Ce King Kong abattu, c’est bien entendu, encore, une figure de castration. Dans La Dernière Femme on voyait l’insurrection féministe grimper, le titre ne signifiait pas que les femmes allaient disparaître mais que ce qu’on avait longtemps appelé une femme, dans un modèle patriarcal, allait disparaître au profit d’une femme nouvelle. Valérie, dans La Dernière femme, n’est pas la dernière femelle, mais la dernière femme-objet, rôle auquel elle allait elle–même s’arracher. Dans Rêve de singe, qui est sa suite, l’insurrection a déjà eu lieu, le grand mâle viril et simiesque, tout en force et en poil, a été abattu, 

il a chû de sa tour auquel il s’accrochait comme à un formidable phallus. Séparé de cette tour dressée, de ce sexe géant érigé, il ne peut même plus tenir debout, il chancelle et s’écroule, grand singe châtré, sur la plage. Car le grand singe n’est peut-être pas tout à fait mort. Quand Gérard saute à l’intérieur de sa paume, ses doigts se rétractent. Réaction cadavérique ou démonstration que King Kong n’est pas mort, mais simplement châtré, et que cette castration suffit à l’abattre, à lui faire perdre toute sa vitalité et sa stature ? 

On interprète souvent le film comme centré autour de la difficulté pour les hommes d’assumer la paternité. Et, en effet, quand Angelica annoncera à Gérard qu’elle est enceinte, il se détournera lâchement, s’écriant qu’il n’est pas prêt, et Angelica élèvera son enfant seule. Néanmoins, s’il y a bien refus de la paternité chez Gérard, il ne faut pas la confondre avec un refus de la parentalité. Depuis que Gérard a adopté le petit singe, il est parent, et plus précisément, il est mère. On ne peut pas taxer Gérard de fuir devant les responsabilités de la parentalité. En effet, au moment où il avait recueilli le chimpanzé, son patron Andreas Flaxman l’avait prévenu qu’il se mettait les fers aux pieds, qu’il se condamnait, comme tout parent, à sacrifier sa vie pour celle de son enfant. 

Malgré tout, Gérard ne se résout pas à abandonner le primate. Et c’est bien toute sa vie qu’il lui consacre, le bébé étant toujours suspendu à son corps, pensant sur ses épaules, déféquant sur ses pulls over, aussi envahissant et chronophage que n’importe quel nourrisson. Et à aucun moment Gérard ne se plaint de cette captation de son temps et de sa vie. Gérard ne fuit donc pas la parentalité, mais la paternité. C’est la paternité qui est devenue impossible dans ce monde où l’homme a été aboli et châtré. Gérard préfère être mère, porter le petit singe au creux de son corps, que père, fournissant un modèle identificatoire ferme au nourrisson, modèle qu’il est incapable d’incarner. Dans un monde où l’homme est privé de sa force, de sa vitalité, mais aussi de son utilité sociale, où les femmes ont appris à vivre sans lui, la paternité est condamnée à devenir une sinistre farce, une comédie ridicule.

Ibid

Car dans le monde du film, l’utilité sociale des hommes a bien été abolie en même temps que leur virilité. Les femmes ne sont pas seulement triomphantes, elles sont indépendantes, elles n’ont plus besoin des hommes que pour les engrosser, comme des Amazones. Si on y prête attention, dans le film, les personnages féminins sont les seuls à sembler vivre dans le monde réel, où il faut gagner de l’argent et travailler. Tandis que Gérard gesticule et fait des grimaces, les femmes de la troupe parlent du spectacle qui doit leur faire gagner de l’argent pour payer le loyer, elles s’occupent de problèmes concrets, de comptabilité et de travail, ce sont elles qui affrontent les difficultés matérielles de la vie, quand, à côté d’elles, les hommes jouent et gesticulent comme des enfants (aussi bien Gérard avec son sifflet qu’Andreas Flaxman dans son musée, déguisé en Marc-Antoine et s’amusant avec ses jouets géants, les figures de cire, que Nico, le vieux domestique noir qui s’amuse à souffler dans un morceau de scotch pour faire de la musique, que Luigi, errant dans la ville sans servir à rien ni à personne). Quand Gérard, Luigi et Angelica iront à la mairie faire inscrire le bébé chimpanzé à l’état civil, c’est bien une femme qui les recevra. Il n’y a que des femmes qui travaillent vraiment dans ce New-York futur. 

Car dans le monde du film, l’utilité sociale des hommes a bien été abolie en même temps que leur virilité. Les femmes ne sont pas seulement triomphantes, elles sont indépendantes, elles n’ont plus besoin des hommes que pour les engrosser, comme des Amazones. Si on y prête attention, dans le film, les personnages féminins sont les seuls à sembler vivre dans le monde réel, où il faut gagner de l’argent et travailler. Tandis que Gérard gesticule et fait des grimaces, les femmes de la troupe parlent du spectacle qui doit leur faire gagner de l’argent pour payer le loyer, elles s’occupent de problèmes concrets, de comptabilité et de travail, ce sont elles qui affrontent les difficultés matérielles de la vie, quand, à côté d’elles, les hommes jouent et gesticulent comme des enfants (aussi bien Gérard avec son sifflet qu’Andreas Flaxman dans son musée, déguisé en Marc-Antoine et s’amusant avec ses jouets géants, les figures de cire, que Nico, le vieux domestique noir qui s’amuse à souffler dans un morceau de scotch pour faire de la musique, que Luigi, errant dans la ville sans servir à rien ni à personne). Quand Gérard, Luigi et Angelica iront à la mairie faire inscrire le bébé chimpanzé à l’état civil, c’est bien une femme qui les recevra. Il n’y a que des femmes qui travaillent vraiment dans ce New-York futur. 

Mais cette mutation sociale et historique ne sera parfaitement accomplie qu’à la fin du film. Quand tous les personnages masculins, Luigi, Gérard Andreas Flaxman, seront morts, emportés, pour les deux derniers, dans le gigantesque brasier du musée d’histoire de l’empire romain. Tout se passe comme si, à travers le décès de ces deux hommes, c’était toute la civilisation passée qui disparaissait pour laisser une terre vierge à une humanité nouvelle. 

Et c’est bien ce que suggère la dernière image du film, où l’on voit Angelica et son enfant (celui que Gérard refusait d’élever) nus (comme aux premiers temps) sur une plage, prêts à rebâtir cette nouvelle humanité et cette nouvelle histoire, une histoire dont les femmes seraient les protagonistes centrales, car, comme l’exprime le titre d’un film ultérieurs de Ferreri : Le Futur est femme. 

Néanmoins, le film pourrait être lu autrement. Les femmes sont certes l’avenir mais la plupart des personnages féminins du film vivent dans un théâtre, elles travaillent certes, mais comme comédiennes, maquillées et costumées dans un décor de carton pâte sous des projecteurs qui les nimbent de couleurs irréelles. Et surtout, dans ce théâtre où on les voit répéter, on ne voit jamais poindre aucun public, elles jouent perpétuellement face à des chaises vides. Ces femmes participent donc à un vaste spectacle sans spectateur, elles semblent ne rien faire d’autre, derrière tout leur travail et toutes leurs responsabilités, que maintenir l’illusion du monde, illusion du monde qu’elles font perdurer en tombant toutes enceintes (après avoir violé Gérard) et en assurant ainsi la continuité de l’espèce. Est-ce vraiment une nouvelle humanité, une nouvelle espèce utopique que ces femmes modernes vont faire naître, ou cette révolution n’est-elle encore qu’une ruse de l’histoire pour faire croire à l’avènement du nouveau, quand tout ce vacarme n’est là que pour couvrir le sempiternel renouvellement de l’espèce, ce mouvement infini et dénué de sens qu’apercevait Schopenhauer dans ce grand courant de volonté qui traverse les femmes désireuses d’enfanter ? 

Néanmoins, le film pourrait être lu autrement. Les femmes sont certes l’avenir mais la plupart des personnages féminins du film vivent dans un théâtre, elles travaillent certes, mais comme comédiennes, maquillées et costumées dans un décor de carton pâte sous des projecteurs qui les nimbent de couleurs irréelles. Et surtout, dans ce théâtre où on les voit répéter, on ne voit jamais poindre aucun public, elles jouent perpétuellement face à des chaises vides. Ces femmes participent donc à un vaste spectacle sans spectateur, elles semblent ne rien faire d’autre, derrière tout leur travail et toutes leurs responsabilités, que maintenir l’illusion du monde, illusion du monde qu’elles font perdurer en tombant toutes enceintes (après avoir violé Gérard) et en assurant ainsi la continuité de l’espèce. Est-ce vraiment une nouvelle humanité, une nouvelle espèce utopique que ces femmes modernes vont faire naître, ou cette révolution n’est-elle encore qu’une ruse de l’histoire pour faire croire à l’avènement du nouveau, quand tout ce vacarme n’est là que pour couvrir le sempiternel renouvellement de l’espèce, ce mouvement infini et dénué de sens qu’apercevait Schopenhauer dans ce grand courant de volonté qui traverse les femmes désireuses d’enfanter ? 

À travers l’enfantement, c’est le monde comme représentation qui maintient son illusion et fait oublier qu’il n’est rien d’autre qu’une volonté aveugle et sans but. Quand Luigi demandera à toutes ces jeunes femmes enceintes pourquoi elles ne prennent pas la pilule, pour laquelle sa génération s’est battue, elles lui répondront que désormais les revendications féminines ont changé, que les femmes veulent procréer pour donner naissance à une nouvelle humanité. Schopenhauer y verrait là encore l’illusion de croire que les actes qu’on commet par pur volonté ont un but et un sens.

Nous avons toujours besoin de donner à nos actes le sens d’un engagement et d’une émancipation, quand bien même ces actes seraient la manifestation la plus explicite de la fatalité biologique qui écrase l’animal humain. D’ailleurs, dans le film, la disparition des hommes n’est pas dû à l’insurrection des femmes, mais à une invasion de rats. De même que les femmes cherchent par leur engagement à donner du sens à la vie, elles semblent à travers leur utopie se réapproprier une mort dont le sens et l’élan leur échappent en réalité complètement. 

En tout cas, le thème de la perpétuation de l’espèce dans un monde apocalyptique n’est pas nouveau chez Ferreri. C’était déjà l’argument de La Semence de l’homme, son film de 1969, où, sur les débris du monde ravagé par une catastrophe apocalyptique, un homme voulait convaincre sa compagne de se laisser féconder par lui, pour permettre à l’humanité de survivre et d’être refondée. Cette fois, contrairement à ce qui se passe dans Rêve de singe, c’est la jeune femme qui reculait devant la maternité. Le jeune homme finissait par coucher avec une autre femme, mais ce dernier effort se montrait absolument vain, puisque la terre s’ouvrant sur leur pied achevait d’avaler ces germes d’humanité future. Si La Semence de l’homme est l’histoire du vain effort de l’humanité pour échapper à la disparition, Rêve de singe est l’histoire du vain effort de l’humanité pour échapper à la perpétuation. Au fond, Gérard voudrait revenir en arrière, enjamber l’histoire de l’humanité et de la civilisation, incarnée, nous y reviendrons, par le personnage d’Andreas Flaxman, et retourner aux origines simiesques de l’humain, effacer le passé sanglant pour tout recommencer à zéro. S’il ne veut pas d’un bébé humain, c’est parce que ce bébé serait déjà porteur des péchés de sa race, du fardeau de son histoire, tandis que le bébé singe incarne le fantasme d’une innocence préhistorique retrouvée, de compteurs remis à zéro, innocence que Gérard Depardieu incarne dans son propre jeu, candide jusqu’à la puérilité. Mais là encore, l’effort est vain, il est trop tard pour tout recommencer, et le bébé singe est dévoré par les rats. Celui qui vivra, c’est le bébé humain, le bébé dans lequel le matriarcat récemment érigé veut voir un avenir neuf, mais qui ne fait que rejouer l’éternel retour de la vie. Au fond Gérard comme Angelica, chacun à leur manière, cultivent l’espoir d’une refondation, refondation par un retour aux origines de l’homme, chez Gérard, ou par un règne nouveau de la femme, chez Angélica et ses comparses. La fin du film, montrant Angelica et son enfant nus sur une plage, réconcilie d’une certaine manière ces deux rêves : il y a bien un retour à l’origine, ce que suggère la nudité édénique de ces êtres nouveaux, mais il passe par la femme, et implique l’effacement de tous les hommes. Conciliation des deux idéaux ou déboulonnage de ce double rêve dans la dénonciation d’une double illusion ? Difficile à dire. 

En tout cas, le thème de la perpétuation de l’espèce dans un monde apocalyptique n’est pas nouveau chez Ferreri. C’était déjà l’argument de La Semence de l’homme, son film de 1969, où, sur les débris du monde ravagé par une catastrophe apocalyptique, un homme voulait convaincre sa compagne de se laisser féconder par lui, pour permettre à l’humanité de survivre et d’être refondée. Cette fois, contrairement à ce qui se passe dans Rêve de singe, c’est la jeune femme qui reculait devant la maternité. Le jeune homme finissait par coucher avec une autre femme, mais ce dernier effort se montrait absolument vain, puisque la terre s’ouvrant sur leur pied achevait d’avaler ces germes d’humanité future. Si La Semence de l’homme est l’histoire du vain effort de l’humanité pour échapper à la disparition, Rêve de singe est l’histoire du vain effort de l’humanité pour échapper à la perpétuation. Au fond, Gérard voudrait revenir en arrière, enjamber l’histoire de l’humanité et de la civilisation, incarnée, nous y reviendrons, par le personnage d’Andreas Flaxman, et retourner aux origines simiesques de l’humain, effacer le passé sanglant pour tout recommencer à zéro. S’il ne veut pas d’un bébé humain, c’est parce que ce bébé serait déjà porteur des péchés de sa race, du fardeau de son histoire, tandis que le bébé singe incarne le fantasme d’une innocence préhistorique retrouvée, de compteurs remis à zéro, innocence que Gérard Depardieu incarne dans son propre jeu, candide jusqu’à la puérilité. Mais là encore, l’effort est vain, il est trop tard pour tout recommencer, et le bébé singe est dévoré par les rats. Celui qui vivra, c’est le bébé humain, le bébé dans lequel le matriarcat récemment érigé veut voir un avenir neuf, mais qui ne fait que rejouer l’éternel retour de la vie. Au fond Gérard comme Angelica, chacun à leur manière, cultivent l’espoir d’une refondation, refondation par un retour aux origines de l’homme, chez Gérard, ou par un règne nouveau de la femme, chez Angélica et ses comparses. La fin du film, montrant Angelica et son enfant nus sur une plage, réconcilie d’une certaine manière ces deux rêves : il y a bien un retour à l’origine, ce que suggère la nudité édénique de ces êtres nouveaux, mais il passe par la femme, et implique l’effacement de tous les hommes. Conciliation des deux idéaux ou déboulonnage de ce double rêve dans la dénonciation d’une double illusion ? Difficile à dire. 

Je pencherais pour la seconde hypothèse. Ferreri n’est pas le cinéaste du futur, mais de l’absence de futur, un vrai punk. L’absence de futur peut prendre deux formes : l’apocalypse (version La Semence de l’homme) ou l’éternel retour (version Rêve de singe). Quand une génération vieillit, elle a toujours tendance à croire que l’humanité meurt avec elle, l’apocalypse est un fantasme banal, 

parce qu’il fait croire en l’hypothèse rassurante d’une linéarité de l’histoire, d’un jugement dernier qui ne laissera aucun crime impuni ou d’une grande conflagration qui laverait le monde de ses impuretés. L’humanité de Rêve de singe brûle ses musées, et par là, oublie son histoire, mais cela ne signifie en rien que par cet oubli cette histoire s’achève, cet oubli est simplement la condition de l’aveugle retour du même. 

Ibid

Cet espoir d’une tabula rasa, d’une refondation, s’exprime dans le nom de famille même de Gérard, “Lafayette”, qui renvoie évidemment au marquis français s’étant engagé à partir de 1777 auprès des insurgés américains lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Derrière le rêve d’une humanité nouvelle s’érige le rêve d’une nouvelle Amérique, toujours soutenu par un chevalier servant français, écuyer de la liberté conquérante. À ce nouveau Lafayette répond une scène se déroulant dans le musée d’Andreas Flaxman, où ce dernier est abordé par un certain Paul Jefferson, représentant de la Fondation d’Etat pour la recherche psychologique. Jefferson (encore une fois, rémanence de l’origine glorieuse des Etats-Unis, à travers la figure du Père fondateur Thomas Jefferson)

convainc Flaxman de refondre les traits de la statue de cire de Jules César pour lui donner ceux de John Fitzgerald Kennedy. Cette fois, le propos est clair, derrière l’espoir d’une nation nouvelle se cache la vérité de l’éternel empire, derrière le vent de liberté incarné par une nation qui veut perpétuellement se refaire une jeunesse souffle le mistral de l’impérialisme et du despotisme. Si JFK avait vécu, rien n’aurait été pareil, continuent à penser les naïfs. Mais Ferreri n’est pas dupe : si JFK avait vécu, il serait devenu César, comme tous les autres et c’est vers le césarisme que roule fatalement l’Amérique de Lafayette, de Jefferson et de Kennedy.

De même que le World Trade Center arborait deux tours, le film est traversé par deux lignes métaphoriques. Nous avons évoqué la ligne féministe-castratrice, il faut désormais désigner la ligne historique-civilisationnelle. Pour bien signifier ce carrefour de deux métaphores, Gérard a deux contrats : projectionniste de femmes dans la ligne féministe-castratrice et projectionniste de personnages de cire dans un musée à la mémoire de l’empire romain, une sorte de musée Grévin où Néron, Cléopâtre, Marc-Antoine et Messaline rejouent leurs histoires dans des poses outrancières et presque obscènes, sous les stroboscopes habilement disposés par Gérard. Le conservateur du musée, Andreas Flaxman, incarné par James Coco, est obsédé par l’empire romain au point de se balader en toge la nuit et de réciter l’hommage funèbre à César de Marc-Antoine du Jules César de Shakespeare. 

De même que le World Trade Center arborait deux tours, le film est traversé par deux lignes métaphoriques. Nous avons évoqué la ligne féministe-castratrice, il faut désormais désigner la ligne historique-civilisationnelle. Pour bien signifier ce carrefour de deux métaphores, Gérard a deux contrats : projectionniste de femmes dans la ligne féministe-castratrice et projectionniste de personnages de cire dans un musée à la mémoire de l’empire romain, une sorte de musée Grévin où Néron, Cléopâtre, Marc-Antoine et Messaline rejouent leurs histoires dans des poses outrancières et presque obscènes, sous les stroboscopes habilement disposés par Gérard. Le conservateur du musée, Andreas Flaxman, incarné par James Coco, est obsédé par l’empire romain au point de se balader en toge la nuit et de réciter l’hommage funèbre à César de Marc-Antoine du Jules César de Shakespeare. 

Andreas Flaxman est le seul homme de l’ancien monde. Gérard, nous l’avons dit, est châtré, condamné à jouer la maman singe en communiquant avec un sifflet qui lui donne un timbre de castrat et de primate, Luigi Nocello (Marcello Mastroianni) est un vieux sentimental rongé par la maladie, les allergies, les difficultés respiratoires, gagné par une asphyxie perpétuelle qui souligne aussi son impuissance. Cette impuissance se parachève explicitement en une impuissance sexuelle, puisqu’il est condamné à regarder de loin les femmes qui se refusent à lui. Andreas Flaxman au contraire, en récitant Shakespeare, se voit gratifier d’une fellation par sa jeune assistante, à l’ancienne. Il méprise Gérard qui joue à la maman et arbore avec fierté sa virilité toute romaine. Mais il n’est qu’une statue de cire parmi les statues de cire, déguisé comme elles, participant à la reconstitution historique comme un de ses figurants et non comme historien. Jamais le film ne le montre sortir de l’enceinte du musée, dont il n’est, après tout, qu’une pièce de la collection. Dans ce musée d’histoire peuplé de figures du passé, il est la statue de cire de l’homme aboli, du Priape déchu.

Si on le fait figurer au milieu de Cléopâtre et de Néron, c’est pour le faire participer, à son insu, à une pédagogie de la décadence. Il se veut le porte-voix de la mémoire de la civilisation, mais tout ce que retient son musée de cette mémoire, c’est l’époque de l’empire romain, autrement dit une figure de la décadence, celle qui illustre la phrase de Juvénal dans sa sixième Satire : “Aujourd’hui nous souffrons des maux d’une longue paix, plus cruelle que les armes; la luxure nous a assaillis pour la revanche de l’univers vaincu.” Car c’est bien l’image de l’empire romain qui ressort de ce musée, celui d’une gigantesque partouze, où les visiteurs astiquent le sexe velu de Cléopâtre et où le conservateur récite le discours de Marc-Antoine en se faisant tailler une plume. Si Gérard est un homme châtré, Andreas Flaxman est un sexe séparé du reste du corps, un homme-sexe raide comme une figure cire, condamné à poser dans une érection éternelle, exactement comme une statue, un phallus privé du corps auquel il confère désir et puissance, bandant misérablement dans la solitude d’un cirque de pantin. 

Gérard et Andreas Flaxman sont donc les deux parties séparées d’un même corps : Andreas, le sexe, et Gérard, le reste. C’est ce qui explique que Gérard, après la mort de son bébé singe (dévoré par les rats), ravagé de douleur, se rend directement au musée pour retrouver Andreas. Ayant échoué à la maternité, il veut retrouver son sexe, mais c’est trop tard, celui-ci le méprise et lui crache dessus. 

Gérard et Andreas Flaxman sont donc les deux parties séparées d’un même corps : Andreas, le sexe, et Gérard, le reste. C’est ce qui explique que Gérard, après la mort de son bébé singe (dévoré par les rats), ravagé de douleur, se rend directement au musée pour retrouver Andreas. Ayant échoué à la maternité, il veut retrouver son sexe, mais c’est trop tard, celui-ci le méprise et lui crache dessus.

Au furieux désir de détruire et de refonder des femmes et de Gérard s’oppose le furieux désir de conserver d’Andreas Flaxman. Ces deux désirs représentent deux formes d’illusion quant à la maîtrise de l’humanité sur son propre destin. Les femmes défendent le monde nouveau, le conservateur le monde ancien, croyant qu’il s’agit d’une question de valeur. 

Or, c’est en voulant échapper au monde ancien que les femmes vont le perpétuer, par l’enfantement, et c’est en voulant prouver la supériorité de la civilisation humaine sur l’animalité qu’Andreas Flaxman va s’enfoncer dans cette animalité, en résumant cette histoire à une décadence orgiaque, à une saturnale sexuelle. 

Dès lors, ce grand singe mort au bord de l’Hudson ne nous rappelle pas seulement King Kong mais également d’autres singes décisifs de l’histoire du cinéma. Comment ne pas penser, face à ce grand singe enseveli dans le sable, à la Statue de la Liberté à moitié ensevelie que Charlton Heston découvre sur la plage à la fin de La Planète des singes (Franklin Schaffner, 1968). Cette découverte faisait comprendre au personnage de Charlton Heston que cette planète simiesque inhospitalière sur laquelle il avait atterri n’était rien d’autre que la Terre, que le futur de la Terre. Ici, ce grand singe abattu nous fait comprendre que la civilisation humaine n’est rien d’autre que le futur de la civilisation singe, de l’âge simiesque, que l’homme n’est pas une exception dans l’histoire, mais seulement le surgeon d’une civilisation plus ancienne, celle des singes. Ce à quoi croient Gérard et Flaxman, c’est à la différence de l’homme et du singe, en faveur du singe, pour Gérard, qui y voit une créature plus innocente, préservée du péché, en faveur de l’homme pour Flaxman, qui y voit une civilisation hissée au dessus de l’humanité. Ce que ce grand vestige de la civilisation simiesque vient nous rappeler, c’est que l’homme est aussi simiesque que le singe est civilisé, le singe n’est pas le futur de l’homme et l’homme n’est pas le futur du singe, ils ne sont que deux facettes de l’histoire plate et sans évolution de la vie, cet élan sexuel absolument vain qui ne répondra jamais à la question “Why ?”, mystérieusement taguée sur le mur de l’appartement de Gérard.▪

Dès lors, ce grand singe mort au bord de l’Hudson ne nous rappelle pas seulement King Kong mais également d’autres singes décisifs de l’histoire du cinéma. Comment ne pas penser, face à ce grand singe enseveli dans le sable, à la Statue de la Liberté à moitié ensevelie que Charlton Heston découvre sur la plage à la fin de La Planète des singes (Franklin Schaffner, 1968). Cette découverte faisait comprendre au personnage de Charlton Heston que cette planète simiesque inhospitalière sur laquelle il avait atterri n’était rien d’autre que la Terre, que le futur de la Terre. Ici, ce grand singe abattu nous fait comprendre que la civilisation humaine n’est rien d’autre que le futur de la civilisation singe, de l’âge simiesque, que l’homme n’est pas une exception dans l’histoire, mais seulement le surgeon d’une civilisation plus ancienne, celle des singes. Ce à quoi croient Gérard et Flaxman, c’est à la différence de l’homme et du singe, en faveur du singe, pour Gérard, qui y voit une créature plus innocente, préservée du péché, en faveur de l’homme pour Flaxman, qui y voit une civilisation hissée au dessus de l’humanité. Ce que ce grand vestige de la civilisation simiesque vient nous rappeler, c’est que l’homme est aussi simiesque que le singe est civilisé, le singe n’est pas le futur de l’homme et l’homme n’est pas le futur du singe, ils ne sont que deux facettes de l’histoire plate et sans évolution de la vie, cet élan sexuel absolument vain qui ne répondra jamais à la question “Why ?”, mystérieusement taguée sur le mur de l’appartement de Gérard.▪

Ibid