Tiepolo, Sainte Catherine de Sienne, 1746, peinture à l’huile, Musée d’Histoire de l’Art, Vienne, Autriche. 

Das log das Mittelalter 

Das log das Mittelalter: daß den Nonnen, 

die sich in dumpfen Zellen eingesponnen,

im tiefsten Taumel ihrer feigen Wonnen

Wundspuren Christi an dem Leibe sonnen,

in dem die Liebe krankt, wie jener Bronnen,

draus nie ein Müder Mut und Kühle trank.

Das log das Mittelalter. Doch im Zwang

des Alltags schreiten sie durch alle Zeiten

und was sie tun, ist wie ein Vorbereiten —

die Fremden, die dem Neuen Wege weiten,

die durch die Kämpfe in den Frieden leiten

und aus dem Sterben in die Ewigkeiten —

Und diese Fremden tragen unbewußt

an ihrem Leibe Jesu Wundenbrände:

wegwunde Füß, mühewehe Hände

und jenes wilde Bluten in der Brust…

Le Moyen Âge était menteur : envers les nonnes,

qui dans la moiteur des cellules se coconnent,

vertige abyssal de leurs délices caponnes,

et, sur leur chair, les blessures du Christ se donnent,

où l’amour s’enfièvre comme ces eaux bonnes

dont jamais nul ne but hardiesse ou bon teint.

Le Moyen Âge était menteur. Pourtant, contraints

par le quotidien, ils traversent tous les ans,

c’est comme s’ils se préparaient en agissant –

eux, les inconnus, une voie nouvelle ouvrant,

lesquels conduisent au repos les combattants,

ainsi qu’hors de la mort vers les pérennels temps –

De plus ces inconnus portent à leur insu 

en leur chair de Jésus les profondes gangrènes :

pieds meurtris au chemin, mains blessées par les peines

et dans leur sein ce sang sauvagement effus…

Maître de l’Échevinage de Rouen, « Crucifixion, entourée de la représentation de sainte Catherine de Sienne, saint François d’Assise, sainte Véronique », in Heures à l’usage de Rouen, Châlons en Champagne, bibliothèque municipale, ms. 332, fol. 46v, XVIe siècle (début).

    Il s’agit d’un poème-dédicace dédié à l’extraordinaire Lou Andréas-Salomé, composé par le jeune Rilke, alors âgé de 22 ans, lors de leur deuxième rencontre, le 17 mai 1897. Il se trouve écrit à la main dans un exemplaire du recueil de poèmes Traumgekrönt, que Rilke a fait paraître l’année précédente, et est offert à Lou en guise de remerciement pour leur discussion du 12 mai qui avait tourné autour de questions religieuses. Nous avons sous les yeux le premier poème que Rilke rédige pour elle. 

            Il s’agit d’un poème-dédicace dédié à l’extraordinaire Lou Andréas-Salomé, composé par le jeune Rilke, alors âgé de 22 ans, lors de leur deuxième rencontre, le 17 mai 1897. Il se trouve écrit à la main dans un exemplaire du recueil de poèmes Traumgekrönt, que Rilke a fait paraître l’année précédente, et est offert à Lou en guise de remerciement pour leur discussion du 12 mai qui avait tourné autour de questions religieuses. Nous avons sous les yeux le premier poème que Rilke rédige pour elle.

             C’est une amie proche de Lou, Frieda von Bülow, qui avait organisé la première rencontre entre les deux futurs amants, puis amis, le 12 mai, à Munich. Mentionner le rôle de Frieda est loin d’être anecdotique : membre de la grande noblesse prussienne, elle est l’une des pionnières, avec son amant Carl Peters, du roman colonialiste allemand, et est l’objet d’une grande admiration de la part de Rilke, en plus d’être une grande voyageuse. 

René – qui germanise son nom en Rainer quelques semaines plus tard, à peu près en même temps qu’il devient l’amant de Lou – est introduit à cette dernière par le jeune Jakob Wassermann, lequel vient de publier son premier roman, dont le titre a des échos médiévaux : Melusine. Ein Liebesroman. Rilke avait été immédiatement enchanté et enthousiasmé par cette essayiste de 36 ans qui s’intéresse alors beaucoup aux évolutions du fait religieux. 

             Venons-en maintenant au poème en tant que tel. Il annonce d’emblée un « Moyen Âge menteur », ce qui nous indique que la portée critique du poème ne fait aucun doute. Le schéma de rime, la tonalité ironique, l’anaphore, renforcent cette dimension en culminant en une dénonciation de l’hypocrisie des nonnes médiévales qui se rêvent dans une pure adoration du Christ, là où elles n’auraient été en réalité que des femmes malades d’amour et de jouissances. C’est du moins ce que suggèrent les six premiers vers.

             Venons-en maintenant au poème en tant que tel. Il annonce d’emblée un « Moyen Âge menteur », ce qui nous indique que la portée critique du poème ne fait aucun doute. Le schéma de rime, la tonalité ironique, l’anaphore, renforcent cette dimension en culminant en une dénonciation de l’hypocrisie des nonnes médiévales qui se rêvent dans une pure adoration du Christ, là où elles n’auraient été en réalité que des femmes malades d’amour et de jouissances. C’est du moins ce que suggèrent les six premiers vers. 

           La suite est plus délicate à comprendre : qui sont les « inconnus » (Fremden) ? Dans le contexte des échanges de cette époque avec Lou, il s’agirait de ceux qui sont apparemment étrangers à Dieu, à la foi, à la religion, mais aussi ceux qui, anonymes, sont restés hors de la liste des grands noms de l’histoire.

        La suite est plus délicate à comprendre : qui sont les « inconnus » (Fremden) ? Dans le contexte des échanges de cette époque avec Lou, il s’agirait de ceux qui sont apparemment étrangers à Dieu, à la foi, à la religion, mais aussi ceux qui, anonymes, sont restés hors de la liste des grands noms de l’histoire. 

             Rilke avait envoyé à Lou le 13 mai – le lendemain de leur première rencontre – une lettre indiquant qu’il avait lu son essai sur le Christ (« Jesus der Jude » [Jésus le Juif]), paru en avril 1896 dans la Neue Deutsche Rundschau. Il lui écrit de façon très vivante, avec une vigueur remarquée par Lou qui s’en agace un peu, et met le texte en parallèle avec ses propres poèmes de l’époque, ses Christus-Visionen [Visions du Christ] – qu’il refusera jusqu’à sa mort de publier

non tant par honte que du fait de leur nature même, que Rilke qualifiera dans une lettre à Wilhelm von Scholz de « ce qui est en devenir et qui m’accompagnera toute ma vie », annonçant ce que seront ses « visions d’anges ». Lou et Rainer mènent ensemble une discussion passionnée, mais à bâtons rompus, qui porte sur la nature de la foi, des liens réciproques qui lient l’homme à Dieu, au divin : Lou parle à cet égard dans son essai de « Wechselbeziehung » [relation d’échange] entre l’homme et Dieu. 

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1. Lettre du 9 février 1899. 

2. Lettre à Lou du 24 juillet 1913.

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1. Lettre du 9 février 1899.

2. Lettre à Lou du 24 juillet 1913.

               Rilke, lecteur quotidien de la Bible, élabore de fait, en dialogue avec Lou, une sorte de christologie poétique et critique, commencée avant leur rencontre, qui trouve ainsi sa concrétisation dans ses Christus-Visionen, rédigées entre 1896 et 1898, dont Rilke lit trois poèmes lors de leur deuxième entrevue, et qui sera développée plus tard dans le Buch der Bilder notamment. On peut considérer ainsi que ce poème s’inscrit par ces visions christiques dans ces discussions, bien qu’il s’en distancie au point de vue formel : les visions du Christ témoignent d’une grande liberté formelle, que l’on retrouve un peu moins dans ce poème, en dépit de son étonnant schéma rimique. On trouve d’ailleurs un poème (publié en 1898, donc postérieurement à la rédaction du poème qui nous occupe aujourd’hui) intitulé « Die Nonne », « La Nonne », qui conclut le recueil.

               Rilke, lecteur quotidien de la Bible, élabore de fait, en dialogue avec Lou, une sorte de christologie poétique et critique, commencée avant leur rencontre, qui trouve ainsi sa concrétisation dans ses Christus-Visionen, rédigées entre 1896 et 1898, dont Rilke lit trois poèmes lors de leur deuxième entrevue, et qui sera développée plus tard dans le Buch der Bilder notamment. On peut considérer ainsi que ce poème s’inscrit par ces visions christiques dans ces discussions, bien qu’il s’en distancie au point de vue formel : les visions du Christ témoignent d’une grande liberté formelle, que l’on retrouve un peu moins dans ce poème, en dépit de son étonnant schéma rimique. On trouve d’ailleurs un poème (publié en 1898, donc postérieurement à la rédaction du poème qui nous occupe aujourd’hui) intitulé « Die Nonne », « La Nonne », qui conclut le recueil.

           C’est tout comme s’il y avait, selon Rilke, deux relations au Christ : l’une, fausse, celle d’une foi qui se prétend ouverte mais qui en réalité s’hypertrophie dans son autocentrisme (les nonnes), et une autre inconsciente qui traverserait tous ceux qui souffrent (les combattants, les travailleurs), nommés ici Fremde, « inconnus », étrangers, qui contribueraient à leur insu à l’émergence d’autres formes de divin, du fait de leur condition même. 

            Si, comme le dit Lou dans son essai, l’époque moderne travaille la foi uniquement à partir de l’homme, de sa psychologie, de son égoïsme, tout rapport au divin s’en retrouve alors même rabattu, refermé, sécularisé. Rilke précise : c’est le rapport même à la souffrance humaine dans sa réalité concrète qui s’en trouve par-là dépréciée. Or, on ne peut penser l’un sans l’autre. Donc il faut penser le Christ comme une figure symbolique de la condition humaine, pleine de souffrances – souffrances dont Rilke, enfant, faisait une expérience intense, et qui se trouvaient justifiées par les discours de sa mère sur le Christ.

             Ce dernier est à cet égard tout à fait ambigu, pleinement traversé par une dualité : d’une part, il apparaît comme cet être intermédiaire qui a fait l’expérience par l’Incarnation de la souffrance de l’homme, de l’enfant, du travailleur ; d’autre part, il surgit après-coup, dans sa cristallisation médiévale, comme un idéal de souffrance servant d’écho aux jouissances égoïstes. Le mensonge du Moyen Âge, tel que compris par Rilke, a en ce sens consisté à voir dans les stigmates de quelques nonnes les traces du Christ, plutôt que dans la souffrance quotidienne des travailleurs, des bâtisseurs de cathédrale, qui portent d’une façon infiniment plus réelle et authentique les stigmates de la mortalité, et qui par-là même sont bien plus proches que les nonnes de l’éternité, de la divinité, laquelle se dessine peut-être dans cet hommage poétique à l’humour corrosif.

             Ce dernier est à cet égard tout à fait ambigu, pleinement traversé par une dualité : d’une part, il apparaît comme cet être intermédiaire qui a fait l’expérience par l’Incarnation de la souffrance de l’homme, de l’enfant, du travailleur ; d’autre part, il surgit après-coup, dans sa cristallisation médiévale, comme un idéal de souffrance servant d’écho aux jouissances égoïstes. Le mensonge du Moyen Âge, tel que compris par Rilke, a en ce sens consisté à voir dans les stigmates de quelques nonnes les traces du Christ, plutôt que dans la souffrance quotidienne des travailleurs, des bâtisseurs de cathédrale, qui portent d’une façon infiniment plus réelle et authentique les stigmates de la mortalité, et qui par-là même sont bien plus proches que les nonnes de l’éternité, de la divinité, laquelle se dessine peut-être dans cet hommage poétique à l’humour corrosif.

              Ce n’est là assurément pas le dernier mot de Rilke ni sur le Moyen Âge, ni sur le divin. Qu’il suffise pour le moment de saisir combien le Moyen Âge infuse dans l’œuvre de Rilke, bien qu’il soit rarement directement mentionné : on ne trouve en effet dans toute sa poésie que trois occurrences du mot « Mittelalter », dont deux dans ce seul poème. Certes, absence du mot n’implique pas absence de la chose, et ce d’autant moins que des thèmes médiévaux sont distillés dans le corpus rilkéen, ainsi que dans sa pratique, que nous analyserons dans les articles à venir.

              Ce n’est là assurément pas le dernier mot de Rilke ni sur le Moyen Âge, ni sur le divin. Qu’il suffise pour le moment de saisir combien le Moyen Âge infuse dans l’œuvre de Rilke, bien qu’il soit rarement directement mentionné : on ne trouve en effet dans toute sa poésie que trois occurrences du mot « Mittelalter », dont deux dans ce seul poème. Certes, absence du mot n’implique pas absence de la chose, et ce d’autant moins que des thèmes médiévaux sont distillés dans le corpus rilkéen, ainsi que dans sa pratique, que nous analyserons dans les articles à venir.

Enluminure in Heures dites de HJ ou JH, au pélican mystique, vers 1490-1500, collection privée.