Retable vers 1500, Les Noces de Cana, anonyme, conservé au Musée Unterlinden de Colmar.
Dans la suite du poème précédent qui nous présentait les « délices caponnes » de nonnes hypocrites, le poème de Rilke d’aujourd’hui, lui non plus jamais publié de son vivant, nous propose une perspective un peu différente. Rien que par la forme, le texte détonne : c’est un long poème, assimilable à une sorte de ballade, présentant des paroles directes, mais aussi quelques éléments narratifs, sans régularité métrique particulière. Cette liberté formelle est typique des poèmes regroupés dans les Christus-Visionen [Visions du Christ]. « La Nonne » est le dernier poème de ce cycle regroupant onze textes ; il a été rédigé vers juillet 1898, peu de temps après un voyage en Italie, à Florence notamment.
Dans la suite du poème précédent qui nous présentait les « délices caponnes » de nonnes hypocrites, le poème de Rilke d’aujourd’hui, lui non plus jamais publié de son vivant, nous propose une perspective un peu différente. Rien que par la forme, le texte détonne : c’est un long poème, assimilable à une sorte de ballade, présentant des paroles directes, mais aussi quelques éléments narratifs, sans régularité métrique particulière. Cette liberté formelle est typique des poèmes regroupés dans les Christus-Visionen [Visions du Christ]. « La Nonne » est le dernier poème de ce cycle regroupant onze textes ; il a été rédigé vers juillet 1898, peu de temps après un voyage en Italie, à Florence notamment.
Nous avons ici un dialogue entre deux sœurs, une scène où se joue le sens de la figure du Christ – l’Époux, grotesquement métamorphosé en un Orphée clochardisé dans les poèmes précédents du recueil. À l’inverse de la chair solitaire du poème « Le Moyen Âge était menteur », qui s’opposait à celle du Christ et de ses figurations chez les souffrances des oubliés, des inconnus de l’histoire – nous avons ici la mise en scène d’une intimité dont les échos érotiques, saphiques, sont évidents, ce qui semble nous indiquer une attitude plutôt critique de Rilke envers le Christ.
Le flou des pronoms et des dénominations (sœur, nonne, bonne sœur, prêtresse, religieuse) tend, à première vue, à faire de ces deux moniales les tendres avatars d’une condition plus générale : celle d’une humanité traversée d’orage susceptible de se transfigurer par le chant (Gesang) de Jésus, à travers une expérience dont le caractère mystique est décrit par certains traits issus du Jugendstil qui caractérisent encore le jeune Rilke.
Mais par leur jeunesse, elles symbolisent en fait surtout ce difficile éveil à la sexualité, cette transition de l’adolescence à l’âge adulte dont parlait déjà quelques années avant en 1895, et non sans scandale, la « tragédie d’enfants » (Kindertragödie) Frühlings Erwachen [L’Éveil du printemps] du dramaturge Frank Wedekind. C’est d’ailleurs le sens de leur opposition : la jeune sœur vient demander conseil à son aînée, laquelle semble incarner cette ancienne manière de vivre issue du Moyen Âge et d’une compréhension rapide de sa mystique féminine, de sa divinisation des souffrances, de son chemin balisé pour fuir l’angoisse. Mais la jeune n’emprunte pas ce chemin, et dans l’étreinte et la pensée au « camarade de jeu blond » devenu homme, dans cette ébullition de désirs, elle délaisse son aînée, embrassant ainsi d’une certaine manière la voie de la modernité post-nietzschéenne. L’inversion des situations est ainsi manifestée par le renversement de la prière : « donne-moi » dit la jeune sœur à son aînée dans la première strophe ; « donne-moi… », implore cette dernière à la sœur blonde dans le dernier vers.
Mais par leur jeunesse, elles symbolisent en fait surtout ce difficile éveil à la sexualité, cette transition de l’adolescence à l’âge adulte dont parlait déjà quelques années avant en 1895, et non sans scandale, la « tragédie d’enfants » (Kindertragödie) Frühlings Erwachen [L’Éveil du printemps] du dramaturge Frank Wedekind. C’est d’ailleurs le sens de leur opposition : la jeune sœur vient demander conseil à son aînée, laquelle semble incarner cette ancienne manière de vivre issue du Moyen Âge et d’une compréhension rapide de sa mystique féminine, de sa divinisation des souffrances, de son chemin balisé pour fuir l’angoisse. Mais la jeune n’emprunte pas ce chemin, et dans l’étreinte et la pensée au « camarade de jeu blond » devenu homme, dans cette ébullition de désirs, elle délaisse son aînée, embrassant ainsi d’une certaine manière la voie de la modernité post-nietzschéenne. L’inversion des situations est ainsi manifestée par le renversement de la prière : « donne-moi » dit la jeune sœur à son aînée dans la première strophe ; « donne-moi… », implore cette dernière à la sœur blonde dans le dernier vers.
Cette thématique vient décaler de façon ironique l’évident intertexte¹ ainsi que l’imagerie de l’apaisement des tempêtes par Dieu. La mention des « cruches » est également à interpréter dans cette intertextualité biblique : le changement théophanique de l’eau en vin est évidemment une référence directe aux Noces de Cana², mais on peut également penser à la Samaritaine qui délaisse sa cruche d’eau au profit de l’eau vive du Christ³
– laquelle devient « grande vie », dans un écho vitaliste typique de l’époque du jeune Rilke, où l’on entend l’écho des lectures de Nietzsche réalisées par le poète depuis 1895 au moins. La confusion pronominale dans la troisième strophe de la plus jeune des deux moniales, qui voit dans son aînée une figuration du Christ, une « Sainte », ajoute à ce flou, et nous rappelle que « le Moyen Âge était menteur ».
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1. Dans la traduction de Luther, on peut penser par exemple ici à : Ps. 65:8 ; Mk. 4:39.
2. Joh. 2:9.
3. Joh. 4:28.
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1. Dans la traduction de Luther, on peut penser par exemple ici à : Ps. 65:8 ; Mk. 4:39.
2. Joh. 2:9.
3. Joh. 4:28.
Le passage à l’âge adulte fait aussi écho à Rilke lui-même, devenant grand et s’émancipant des paroles douloureuses et de l’éducation maternelle pleine du ressentiment chrétien – ce dont le jeune Rilke essaie de se libérer, notamment à travers la figure de Lou, et de son essai sur le Christ qui avait donné l’élan à Rilke d’écrire ses Visions du Christ.
La nonne devient alors non tant l’écho d’un Christ pleinement chrétien, que celui d’un Christ en quelque sorte nietzschéanisé : il prêche la « grande vie », celle de l’immanence, non pourtant sans refuser toute forme de transcendance ou de divinité, car c’est le poème lui-même qui produit la transfiguration – intuition qui sera reprise et développée par Rilke dans les recueils suivants.
Klimt, Les Trois Âges de la femme, 1905.
L’eau vive, l’amour saphique, la caresse de la tempête, la transfiguration érotico-poétique… Rilke nous porte avec ce poème aux abords du blasphème, et ce à travers une langue marquée par l’intertexte ainsi que par le vocabulaire bibliques – quoiqu’en le décalant vers une modernité post-nietzschéenne. Du Moyen Âge vers les temps modernes, du Christ comme intermédiaire vers le poète comme instance divine – ces textes peu connus de Rilke nous invitent à reconsidérer la place du Moyen Âge dans son œuvre, en lien avec la thématique de la religion.
Le poème étant assez long, nous ne le donnons qu’en traduction.
L’eau vive, l’amour saphique, la caresse de la tempête, la transfiguration érotico-poétique… Rilke nous porte avec ce poème aux abords du blasphème, et ce à travers une langue marquée par l’intertexte ainsi que par le vocabulaire bibliques – quoiqu’en le décalant vers une modernité post-nietzschéenne. Du Moyen Âge vers les temps modernes, du Christ comme intermédiaire vers le poète comme instance divine – ces textes peu connus de Rilke nous invitent à reconsidérer la place du Moyen Âge dans son œuvre, en lien avec la thématique de la religion.
Le poème étant assez long, nous ne le donnons qu’en traduction.
La Nonne
La sœur blonde entra dans sa cellule
et se blottit contre elle : « Ma paix
est passée. Je suis devenue telle la vague
et je dois partir vers des mers étrangères.
Toi tu es claire. Toi la Sainte, la limpide,
Fais de moi ta semblable !
Donne-moi le repos que tu as comme aucune autre
dans le secret et sans angoisse –
accorde-moi une trêve,
afin que je sois un roc quand la marée montera,
et non une feuille. »
Alors la religieuse s’inclina doucement –
juste un peu :
telle la fleur éclose écoute du haut de sa tige
l’appel du vent.
Elle avait depuis longtemps désappris aux jachères
leurs manières – celles qui offrent dans la douceur –
et composa une couronne de ses mains
et l’offrit en souriant à celle qui tremblait.
Et après le silence elles étaient proches ;
si proches qu’elles ne durent pas s’interroger dans l’obscurité,
mais seulement se dire la dernière parole en toute clarté,
et c’est ce qui se passa :
« Parle-moi du Christ, dont tu es l’épouse,
qui t’élit.
Et son amour, dont tu es l’écho,
ouvre-le à mon oreille.
Laisse habiter, moi,
dans son affliction, dont tu es l’allègement !
Toi, le Doux-Délivré, tiré au sort
parmi des millions. »
Alors la prêtresse l’embrassa plus fraîchement
et dit :
« Je suis moi-même au commencement de Dieu,
et le sens de mon désir m’est obscur –
le chemin est vaste, et pas un ne sait où il mène,
mais je te dis, car je suis la sœur :
suis-moi.
D’un seul coup, tout te sera vaste,
tu t’atteindras.
Pour un court moment, venue du temps,
la peur te poursuivra.
Mais si tu crois, elle ne pourra te suivre loin
et elle s’affaiblira
et restera dernière.
Et comment cela est-il advenu ?
Ce dont j’ai souffert autrefois,
j’en fais désormais la louange.
Et certaines nuits, où la pâle honte
s’envole,
Jésus s’offre comme un chant
à moi,
et mon âme voit
que je suis un miracle
qui lui arrive. »
Les sœurs avaient leurs poitrines serrées l’une à l’autre
et étaient jeunes toutes deux dans la lueur d’un même éclat :
« Alors je ne fais plus qu’un avec la grande vie
et le sens profondément : c’est la fête des noces,
et toutes les cruches se sont changées en cruches de vin. »
Alors les jeunes filles inclinèrent leurs corps l’un contre l’autre :
c’était comme si la même tempête les caressait
et les enveloppait
et ensuite la blonde s’
éleva dans un été où elle mûrit
– devenant femme.
Car elle embrassa sa sœur d’un baiser étranger
et fit un sourire étranger : « Pardonne-moi – il me faut… –
Te souviens-tu de notre camarade de jeu blond ?
Nous lancions sur des cibles blanches
de fines lances dans le vieux parc :
il est devenu fort. »
Alors la nonne ne tint plus la sœur,
ne regarda plus son visage,
la laissa lentement partir,
devint grande…
La sœur blonde prit peur : aucune bénédiction n’était accordée,
et elle demanda le cœur serré : « Tu es donc fâchée contre moi ? ».
La Sainte rêva : je t’aime bien.
Et elle tendit vers la sœur ses mains,
vides –
semblant l’implorer : donne-moi…