Jules Potier
Nous avons avec soin
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace…
Lancelot-Graal, fin du XIIIe s. (BnF, français 95).
Lorsque nos doigts tournent avec la précaution infinie qui s’impose les pages d’un manuscrit médiéval, c’est un monde qui tourne avec eux, et de cette révolution survient une création nouvelle où la lumière est. Or asymétrie assumée, symbolique soulignée, féerie revendiquée, adhésion imposée, l’enluminure médiévale ne peut se départir à nos yeux de quelque étrangeté, comme si la précaution prise à la manipuler venait d’une crainte d’en troubler l’enchantée potion. Jamais sans doute un scribe ne s’est-il plu autant que les âmes hantant les scriptoria monastiques à plonger ainsi son lecteur dans un univers exclusif et jaloux de sa prééminence. Parce qu’elle enveloppe le texte d’un damas de broderies aux charmes déjà surannés, nimbé d’éblouissants et capiteux parfums visuels, la plume de l’enlumineur oppose à la réalité – ou y insère – une cosmologie singulière et ravissante, et la page et le livre enferment leur lecteur dans les œillères restreintes d’une lunette d’astrologue. En chaque recoin et genre d’enluminures on pénètre comme un bois sacré aux glyphes anciens rejouant l’éclaté prisme du rêve : tailles inégales des personnages, couleurs chatoyantes et symboliques, lettres stylisées au pouvoir incantatoire,
ce sont toutes les entrailles du Moyen âge, en lesquelles, bien après, l’on consulte les augures du passé, qui s’étalent et brillent là, murmurant sans fin la mélopée d’ombre de cette Brocéliande des signes. En un climat qui vit naître les récits hagiographiques si concertés de Jacques de Voragine, cette autre et pénétrante légende dorée entreprend de même d’établir une architecture narrative dont on se plaît ici à retracer le climat, et la faune, et la flore.
Vincent de Beauvais, Speculum historiale (BnF, français 51).
Des quatre modes narratifs que nous semble déployer l’enluminure, la plus imposante est évidemment la page entièrement recouverte. Elle rivalise avec la peinture pour marquer l’arrêt d’un chapitre à part entière de la carrière illustrée. Septième jour revenant comme une mesure musicale, liturgique et historique, repos paradoxal de la lecture où tous les sens s’affolent en une fièvre de couleurs et d’éclairages, la pleine page enluminée sonne et retentit, vibriant tympanon, cor apocalyptique. Il en revient en effet, le temps des ferventes agapes, et l’âme assourdie du lecteur s’unit à celle du scribe en une commune décollation cosmique : l’arrêt du temps pourtant mimé en son mouvement, sur une page des Heures de Berry, transporte alors l’être en un Tout, instant fugitif où le lecteur s’éprouve destinataire pur, unique et inédit de la substance qui éploie ses brillances comme la roue de fortune d’un paon allégorique. La contribution de l’enlumineur à la structure capitulaire d’un roman permet encore, avouons-le, d’oublier que le récit est un texte, et il vit comme un rêve sous nos yeux. Il est faux de dire que l’histoire nous en devient réelle, ou s’impose tant qu’elle participe de notre monde : le merveilleux médiéval où licorne et dragon côtoient dames et chevaliers agit également lorsque l’image rencontre notre propre âme terrestre, qui ne s’en trouve point toujours affolée mais ne verra certes plus de telle scènes en quittant le livre pour évoluer à nouveau au milieu de ses contemporains. Toujours notre esprit juxtaposera l’image au monde comme la pleine page se dresse au côté du texte, spectrale apparition d’un monde qui n’est plus pour n’avoir jamais véritablement été.
Des quatre modes narratifs que nous semble déployer l’enluminure, la plus imposante est évidemment la page entièrement recouverte. Elle rivalise avec la peinture pour marquer l’arrêt d’un chapitre à part entière de la carrière illustrée. Septième jour revenant comme une mesure musicale, liturgique et historique, repos paradoxal de la lecture où tous les sens s’affolent en une fièvre de couleurs et d’éclairages, la pleine page enluminée sonne et retentit, vibriant tympanon, cor apocalyptique. Il en revient en effet, le temps des ferventes agapes, et l’âme assourdie du lecteur s’unit à celle du scribe en une commune décollation cosmique : l’arrêt du temps pourtant mimé en son mouvement, sur une page des Heures de Berry, transporte alors l’être en un Tout, instant fugitif où le lecteur s’éprouve destinataire pur, unique et inédit de la substance qui éploie ses brillances comme la roue de fortune d’un paon allégorique. La contribution de l’enlumineur à la structure capitulaire d’un roman permet encore, avouons-le, d’oublier que le récit est un texte, et il vit comme un rêve sous nos yeux. Il est faux de dire que l’histoire nous en devient réelle, ou s’impose tant qu’elle participe de notre monde : le merveilleux médiéval où licorne et dragon côtoient dames et chevaliers agit également lorsque l’image rencontre notre propre âme terrestre, qui ne s’en trouve point toujours affolée mais ne verra certes plus de telle scènes en quittant le livre pour évoluer à nouveau au milieu de ses contemporains. Toujours notre esprit juxtaposera l’image au monde comme la pleine page se dresse au côté du texte, spectrale apparition d’un monde qui n’est plus pour n’avoir jamais véritablement été.
Riches heures du duc de Berry, fin du XVe s. (Château de Chantilly).
Plus modeste, charnière toutefois solide et d’autant plus troublante qu’elle rend plus visible la rupture entre la rigoureuse régularité des lettres et la nécessaire liberté du dessin, la vignette tranche dans le vif et sélectionne son moment. Instant fugace, punctum singulier, effort sidérant de résumé d’un moment textuel, elle le bariole de vastes taches colorées qui font comme un second récit, concurrençant la lettre.
Jacquemart Gielée, Le Roman de Renart, fin du XIIIe siècle (BnF, français 1581).
Le déchiffrement de ce détail narratif double le tissu calligraphique d’un réseau de symboles qui agit comme un moins franc morceau d’art que la pleine page : la vignette accepte le joug du texte, s’insère dans l’espace laissé vacant, courbe la tête comme le Sicambre sculpté à la base d’une cariatide. Aussi, à tant cribler le texte comme des ouvertures lumineuses, assume-t-elle pleinement cette vacance occupée en y creusant un puits qui nous emporte en sa spirale illustrative. On plonge ainsi déjà dans une création où l’inégalité fait loi : les proportions classent les personnages, les couleurs dogmatisent le récit, les symboles moralisent l’intrigue. Or cette déformation fait sens, n’instaure que le merveilleux et pas encore le monstrueux, mais la lumière qui sort de ce cadre de plomb comme d’un vitrail d’encre transperce déjà une lecture naïve d’un glaive foudroyant qui blesse à mort son lecteur.
Psautier de Murbach, XVe s. (Bibliothèque municipale de Colmar, Ms. 428).
Elle révèle avec éclat la vibrante matrice de la lettre première d’un paragraphe, dont le monde ainsi ouvert n’est alors qu’en gestation, minutieux fœtus qui annonce, résume ou prolonge son immédiat avènement textuel. Ce monstre initial qu’est la lettrine, Protée merveilleux et insatiable, revêtant toutes les formes, anticipant l’écriture dans l’élaboration du manuscrit, recrée l’ekphrasis homérique au seuil de la page éclaboussée de son éclat coloré. Elle est la vibration la plus prononcée de ces modes d’illustration, comme la syllabe première d’une portée de plain-chant qui, infiniment, se prolonge, résonne sous les voûtes du texte qui sera dès lors suspendu à ce fond lumineux comme une icône sur sa feuille d’or. Le lecteur ne peut que s’arrêter sur ce seuil qui, plus engageant que le portail d’une cathédrale, n’attend certes du fidèle aucune légitimation sacrale pour pénétrer le narthex de ses tracés gothiques. Comme il est pourtant revêtu de l’étole de l’imaginaire, de la chasuble du savoir, ce lecteur qui consent à se laisser pénétrer, plus qu’il ne pénètre lui-même, par cette initiale brodée ! Mais de quel monde consent-il à se laisser pénétrer ! En ce laboratoire de formes historiées, les figures infusent dans les lettres initiales comme des fœtus dans leurs bocaux, confites dans l’alcool de l’imaginaire.
Livre d’heures de Marguerite d’Orléans, XVe s. (BnF, Latin 1156 B).
Tout plan, toute structure, toute ligne et toute courbe cohabitent en ce miroir déformant qui n’est sans doute que le reflet de nous-mêmes, happés par la plume qui nous enferme férocement dans son jeu.
Enchevêtrements à la Piranèse, lacis de racines colorées bourgeonnant d’harmonie en de symétriques et pourtant toujours surprenantes corolles, constellations figurées avec leurs tracés d’astronomes ou tracées en figures d’astrologie – la marge, ce nouveau cosmos littéraire de la nébuleuse, offre au texte ainsi ourlé une ouate onirique, un nuage appliqué ou fantaisiste de marginalia devenues addenda, où la lettre flotte en ce climat suspendu du rêve et, progressivement, se noie à l’œil du lecteur distrait par ces impénitentes miscellanées. Nul certes n’imposait au scribe de prolonger ainsi sa veille et son labeur, halant sa ligne à rompre ses tendons éprouvés, pour faire éclore au bout du cadre sagement fleuri de métaux et d’arabesques un corps, un geste, un visage, sur les angles et les lisses de ces contreforts du texte. Elle est le limon fécond, le marais maléfique, la plate-bande ardemment bêchée d’où jaillit une flore inattendue. C’est un inédit madrépore, comme la réalisation de l’immortel fantasme d’un arbre à tout, hommes, animaux, créatures et végétaux boursouflés comme un verre en fusion.
Enchevêtrements à la Piranèse, lacis de racines colorées bourgeonnant d’harmonie en de symétriques et pourtant toujours surprenantes corolles, constellations figurées avec leurs tracés d’astronomes ou tracées en figures d’astrologie – la marge, ce nouveau cosmos littéraire de la nébuleuse, offre au texte ainsi ourlé une ouate onirique, un nuage appliqué ou fantaisiste de marginalia devenues addenda, où la lettre flotte en ce climat suspendu du rêve et, progressivement, se noie à l’œil du lecteur distrait par ces impénitentes miscellanées. Nul certes n’imposait au scribe de prolonger ainsi sa veille et son labeur, halant sa ligne à rompre ses tendons éprouvés, pour faire éclore au bout du cadre sagement fleuri de métaux et d’arabesques un corps, un geste, un visage, sur les angles et les lisses de ces contreforts du texte. Elle est le limon fécond, le marais maléfique, la plate-bande ardemment bêchée d’où jaillit une flore inattendue. C’est un inédit madrépore, comme la réalisation de l’immortel fantasme d’un arbre à tout, hommes, animaux, créatures et végétaux boursouflés comme un verre en fusion.
Drôlerie marginale hybride, env. XIVe siècle.
En naît alors le dernier aspect de l’enluminure, qui n’est pas un mode narratif en tant que tel. Illustrant néanmoins et vivement, il constitue l’intime, l’inattendue, la possible et en cela frêle mais puissante variation d’une marge, et la poursuit comme le dernier neume d’un porrectus grégorien l’achève après la vague vocale. Dans le prolongement de la ligne jetée et artistement modelée d’un cadre ou d’une marge, comme l’éternel élan de création d’un dieu ici délibérément désaxé d’une harmonie symbolique, l’irrépressible grimace d’une figure grotesque. Elle y attire littéralement l’œil, harponné par la tache incongrue et souvent infime de trait, dont l’irrévérence disharmonieuse est pourtant l’idéal héraut du texte qu’elle encadre et nous présente : la culotte retroussée d’un moine activant son soufflet sur la courbe irisée du cadre, pour en aviver sans doute la floraison ; l’insensé visage las aux yeux bouffis ponctuant comme un pied de mouche la copie harassante du manuscrit en y représentant la fatigue du scribe ; l’oiseau aux teintes paradisiaques chantant les louanges de l’encre ; l’insensé tournoi d’une faune fictive et hybride sur la tige élancée d’une voussure inférieure de page, où se dit la brèche de l’esprit, la folle équipée d’un créateur pour qui chaque ligne est une lutte d’existence, chaque lettre un monde, chaque trait de plume un neume sous quoi résonne le papier. Drôlerie, l’image rompt l’ombre du scriptorium et le sanglant péché de la créature. Cadeau, la figure est offerte de mains vides d’homme frêle à mains ouvertes de chétif condisciple humain. ▪
En naît alors le dernier aspect de l’enluminure, qui n’est pas un mode narratif en tant que tel. Illustrant néanmoins et vivement, il constitue l’intime, l’inattendue, la possible et en cela frêle mais puissante variation d’une marge, et la poursuit comme le dernier neume d’un porrectus grégorien l’achève après la vague vocale. Dans le prolongement de la ligne jetée et artistement modelée d’un cadre ou d’une marge, comme l’éternel élan de création d’un dieu ici délibérément désaxé d’une harmonie symbolique, l’irrépressible grimace d’une figure grotesque. Elle y attire littéralement l’œil, harponné par la tache incongrue et souvent infime de trait, dont l’irrévérence disharmonieuse est pourtant l’idéal héraut du texte qu’elle encadre et nous présente : la culotte retroussée d’un moine activant son soufflet sur la courbe irisée du cadre, pour en aviver sans doute la floraison ; l’insensé visage las aux yeux bouffis ponctuant comme un pied de mouche la copie harassante du manuscrit en y représentant la fatigue du scribe ; l’oiseau aux teintes paradisiaques chantant les louanges de l’encre ; l’insensé tournoi d’une faune fictive et hybride sur la tige élancée d’une voussure inférieure de page, où se dit la brèche de l’esprit, la folle équipée d’un créateur pour qui chaque ligne est une lutte d’existence, chaque lettre un monde, chaque trait de plume un neume sous quoi résonne le papier. Drôlerie, l’image rompt l’ombre du scriptorium et le sanglant péché de la créature. Cadeau, la figure est offerte de mains vides d’homme frêle à mains ouvertes de chétif condisciple humain. ▪
Sacramentaire gélasien, dit de Gellone (BnF, Latin 12048).