Jules Potier

Ces spectres agités en tourbe cadencée…

C’était sans doute un soir calme, un soir de pleine lune et sans nuages, un soir qui frémit et qui hante, comme on n’en fait plus. À la faveur d’une obscurité qu’un temps long jugea criminelle pour ce qu’elle profitait du repos et de l’inattention des fidèles et d’une population exercée à la tradition et à l’habitude d’un pèlerinage quotidien, le long défilé des croque-morts parsemé de l’éclat des flambeaux avait ardemment trimé pour retourner la terre des Innocents. L’opinion est encore partagée face au sacrilège infini de cet acte de salubrité publique, mais il satisfait du moins l’historien scrupuleux en évacuant tout anachronisme ; car enfin, il était dramatique que le programme scénique de ce vulgaire nocturne fût de point en point raccordé au déliquescent tissu historique du lieu, qui, toujours, fut à la fois sacré et prostitué, semé de prières et foulé de cris quotidiens. Ce soir-là, les pointes lumineuses des torches faisaient comme autant de faces pâles allumées dans la noirceur d’une nuit aux mille lunes, en un cortège macabre dont on ne pouvait que reconnaître pourtant l’indigente banalité. Le goupillon s’agitait frénétiquement, disputant à la pelle la primauté du rôle, et la flotte tourmentée des pilleurs refusait de sombrer. On voulait enterrer le cimetière. Exhumant leurs frères défunts de leur pelle inquisitrice, interpellant leurs prochains endormis de leur muette procession, les pierrots ouvriers rejouaient cette fresque qui a longtemps agi en cette place comme un retable à l’hospice. Se donnait cette nuit-là un drame funèbre qui fit de cette terre carnavalesque une Cour des Miracles comme n’auraient pu en rêver Sauval ou Mercier. Le sonore Hugo lui-même n’eût pu redire le clignotement effaré de ces milliers d’yeux déployés pour éclairer l’acte profanateur pourtant fraternellement exécuté. Qui, des locataires dérangés ou de ces froids huissiers, était le cadavre dansant au rythme régulier, assourdi, vibrant sur un ton anormal, des lames de pelle dans le limon des Innocents ? Quel souffle humain pouvait donc supporter la maladive exhalaison de cette terre maudite où tant d’âmes avaient passé et trépassé ? Ils ne semblaient véritablement pas vivants, les feux follets dansant leur sabbat silencieux, taquinant exaltés le Goujon de la fontaine ; jaillissant subitement du pré, ils venaient substituer à leur séculaire surrection une surnaturelle exhumation. Depuis sa fondation, et pourtant rompu aux représentations les plus diverses, le charnier n’avait vu si curieuse pantomime où des vivants venaient s’intéresser aux cadavres sans aucun égouttement de larme – mais celui de l’eau bénite suivait cette fois une sortie de terre. Il y avait encore jusque-là un lieu rappelant au fourmillement dénué de vertu des Halles que la vie prenait fin à tout moment, que l’économie bientôt consacrée par Baltard était moins vulnérable devant une crise que devant la mort, que la marchande ne pesait rien devant la faucheuse. Ce cri était désormais étouffé sous les coups de pioche et le roulement du tombereau, comme si la vie soudain reprenait aux morts leurs droits. Au lieu d’un cimetière, c’était un univers. Mais si l’on regardait bien, on entendait la farandole silencieuse et folle de pâles silhouettes entraînées par le poids de leur existence au fil des débris de corps charriés sans haine. Le visage interloqué et le corps disloqué, plus pantins que le mort qu’ils entendaient évacuer, plus transis que cette chair mangée de vers, les exécuteurs impavides de ces obsèques inversées déroulaient leur cortège sur un char invisible éclaté de couleurs pâlies, comme des flaques de vie après l’averse agitée du labour. À travers ces sinistres bras de la basoche médicale se reconstituait le fascinant spectacle d’un Dit où se croisent les poètes. Il reste que la transition formulée par cet acte consécrateur d’une décadence certaine décidait définitivement de l’enterrement des innocents qui croyaient pouvoir habiter ce monde avec les morts de jadis, à l’intérieur même des murs de la capitale. L’Ite missa muet lancé d’un sceau fatal, le déambulatoire de cette vaste église urbaine s’était empli de sombres officiants. Et l’on devinait à travers leur masque – comme blanchi de cette même chaux dont on recouvre les charniers après la catabase du pécheur – on devinait une face écartelée de sentiments inégaux et de couleurs criardes où se jouait le combat d’un ange et d’un démon. Tout à coup, c’est comme si le corps ensoutané de l’enfant de chœur se déformait en une hybridité monstrueuse venant changer l’office en messe noire interpellant le spectateur gêné. En cette étrange abside ouverte à même le ciel, un fossoyeur tirait le mort par la queue de sa pelle, l’arrachant au froid de la terre pour l’extraire, palle, piteux, mort et transy, d’un repos qu’il avait cru éternel. Et le cadavre criait, silencieusement lui aussi, opposant à l’éclat farouche et impudent du flambeau sa nudité méchante et misanthrope. Et l’on se hâtait, craignant que ne se rejoue là l’horrible sarabande des chapiteaux romans où l’humain ficelé est malmené à l’envi par d’impudents démons, tel une marionnette. Et l’on haletait, maniant le râle du soc comme un stylet prophétique ratifiant l’histoire. Étaient-ce pourtant bien des hommes qui fouillaient ici la terre ? Exégètes de la mort, ils travaillaient religieusement, exerçant leur lent office comme un psaume sans désespoir, froide liturgie où les sept frères Maccabées étaient sommés de revenir donner leur témoignage tandis que de fols Dom Juan s’avisaient d’amener à la table des vivants des Commandeurs pétrifiés par le temps et la terre, dont l’os furieux cliquetait dans l’air appesanti d’une nuit aux cent lunes.

C’était sans doute un soir calme, un soir de pleine lune et sans nuages, un soir qui frémit et qui hante, comme on n’en fait plus. À la faveur d’une obscurité qu’un temps long jugea criminelle pour ce qu’elle profitait du repos et de l’inattention des fidèles et d’une population exercée à la tradition et à l’habitude d’un pèlerinage quotidien, le long défilé des croque-morts parsemé de l’éclat des flambeaux avait ardemment trimé pour retourner la terre des Innocents. L’opinion est encore partagée face au sacrilège infini de cet acte de salubrité publique, mais il satisfait du moins l’historien scrupuleux en évacuant tout anachronisme ; car enfin, il était dramatique que le programme scénique de ce vulgaire nocturne fût de point en point raccordé au déliquescent tissu historique du lieu, qui, toujours, fut à la fois sacré et prostitué, semé de prières et foulé de cris quotidiens. Ce soir-là, les pointes lumineuses des torches faisaient comme autant de faces pâles allumées dans la noirceur d’une nuit aux mille lunes, en un cortège macabre dont on ne pouvait que reconnaître pourtant l’indigente banalité. Le goupillon s’agitait frénétiquement, disputant à la pelle la primauté du rôle, et la flotte tourmentée des pilleurs refusait de sombrer. On voulait enterrer le cimetière. Exhumant leurs frères défunts de leur pelle inquisitrice, interpellant leurs prochains endormis de leur muette procession, les pierrots ouvriers rejouaient cette fresque qui a longtemps agi en cette place comme un retable à l’hospice. Se donnait cette nuit-là un drame funèbre qui fit de cette terre carnavalesque une Cour des Miracles comme n’auraient pu en rêver Sauval ou Mercier. Le sonore Hugo lui-même n’eût pu redire le clignotement effaré de ces milliers d’yeux déployés pour éclairer l’acte profanateur pourtant fraternellement exécuté. Qui, des locataires dérangés ou de ces froids huissiers, était le cadavre dansant au rythme régulier, assourdi, vibrant sur un ton anormal, des lames de pelle dans le limon des Innocents ? Quel souffle humain pouvait donc supporter la maladive exhalaison de cette terre maudite où tant d’âmes avaient passé et trépassé ? Ils ne semblaient véritablement pas vivants, les feux follets dansant leur sabbat silencieux, taquinant exaltés le Goujon de la fontaine ; jaillissant subitement du pré, ils venaient substituer à leur séculaire surrection une surnaturelle exhumation. Depuis sa fondation, et pourtant rompu aux représentations les plus diverses, le charnier n’avait vu si curieuse pantomime où des vivants venaient s’intéresser aux cadavres sans aucun égouttement de larme – mais celui de l’eau bénite suivait cette fois une sortie de terre. Il y avait encore jusque-là un lieu rappelant au fourmillement dénué de vertu des Halles que la vie prenait fin à tout moment, que l’économie bientôt consacrée par Baltard était moins vulnérable devant une crise que devant la mort, que la marchande ne pesait rien devant la faucheuse. Ce cri était désormais étouffé sous les coups de pioche et le roulement du tombereau, comme si la vie soudain reprenait aux morts leurs droits. Au lieu d’un cimetière, c’était un univers. Mais si l’on regardait bien, on entendait la farandole silencieuse et folle de pâles silhouettes entraînées par le poids de leur existence au fil des débris de corps charriés sans haine. Le visage interloqué et le corps disloqué, plus pantins que le mort qu’ils entendaient évacuer, plus transis que cette chair mangée de vers, les exécuteurs impavides de ces obsèques inversées déroulaient leur cortège sur un char invisible éclaté de couleurs pâlies, comme des flaques de vie après l’averse agitée du labour. À travers ces sinistres bras de la basoche médicale se reconstituait le fascinant spectacle d’un Dit où se croisent les poètes. Il reste que la transition formulée par cet acte consécrateur d’une décadence certaine décidait définitivement de l’enterrement des innocents qui croyaient pouvoir habiter ce monde avec les morts de jadis, à l’intérieur même des murs de la capitale. L’Ite missa muet lancé d’un sceau fatal, le déambulatoire de cette vaste église urbaine s’était empli de sombres officiants. Et l’on devinait à travers leur masque – comme blanchi de cette même chaux dont on recouvre les charniers après la catabase du pécheur – on devinait une face écartelée de sentiments inégaux et de couleurs criardes où se jouait le combat d’un ange et d’un démon. Tout à coup, c’est comme si le corps ensoutané de l’enfant de chœur se déformait en une hybridité monstrueuse venant changer l’office en messe noire interpellant le spectateur gêné. En cette étrange abside ouverte à même le ciel, un fossoyeur tirait le mort par la queue de sa pelle, l’arrachant au froid de la terre pour l’extraire, palle, piteux, mort et transy, d’un repos qu’il avait cru éternel. Et le cadavre criait, silencieusement lui aussi, opposant à l’éclat farouche et impudent du flambeau sa nudité méchante et misanthrope. Et l’on se hâtait, craignant que ne se rejoue là l’horrible sarabande des chapiteaux romans où l’humain ficelé est malmené à l’envi par d’impudents démons, tel une marionnette. Et l’on haletait, maniant le râle du soc comme un stylet prophétique ratifiant l’histoire. Étaient-ce pourtant bien des hommes qui fouillaient ici la terre ? Exégètes de la mort, ils travaillaient religieusement, exerçant leur lent office comme un psaume sans désespoir, froide liturgie où les sept frères Maccabées étaient sommés de revenir donner leur témoignage tandis que de fols Dom Juan s’avisaient d’amener à la table des vivants des Commandeurs pétrifiés par le temps et la terre, dont l’os furieux cliquetait dans l’air appesanti d’une nuit aux cent lunes.

Maurice Lalau, essai d’illustration préparatoire à l’édition de _Gaspard de la Nuit_, c. 1943 [coll. particulière]