Soyons deux enfants…

Gustave Doré, Farinata émergeant de sa tombe (chant X), bois gravé pour Dante Alighieri, _L’Enfer de Dante Alighieri_, Paris, Librairie Hachette, 1861.

       Il est de ces personnages par qui le cœur tremblote d’émotion comme devant un enfant qui pleure, des personnages que l’on souhaiterait de prendre dans nos bras pour leur offrir ce qu’ils cherchent en vain, pour les faire échapper à ces murs qu’ils frappent incessamment du front, et partager de leurs sanglots, nous éprouvant ainsi, près d’eux, vivants d’humanité. Et retenant certes de Molière l’universalité du ridicule entre les hommes, Marcel Proust en partage aussi la tendresse tout autant épanchée, tant il est vrai que le baron de Charlus, ce don Quichotte de ses propres fantaisies, éveille en nous la compassion la plus sombrement enfouie, 

comme une Phryné qui propose là son nu le plus audacieux et, partant, le plus authentique de toutes ses apparitions charnelles dans la Recherche, jusqu’à mendier un verdict du lecteur, son impitoyable semblable. Du reste, si Baudelaire avait déjà montré que le poète prend autant de formes qu’il le veut (Fusées), d’autant plus, dans l’opération de modelage alchimique par laquelle Proust accouche d’un personnage à partir de figures croisées ici et là, peut-on lire en chacun une hypostase du romancier. Or ce serait comprendre un processus d’après le point originaire de l’écrivain, mouvement que l’on choisit cette fois d’inverser. 

         Dans Le Temps retrouvé, à l’aube de la dernière partie du volume, le narrateur se laisse entraîner par un souffle qui le saisit dans un couloir urbain du temps : « Je ne traversais pas les mêmes rues que les promeneurs qui étaient dehors ce jour-là, mais un passé glissant, triste et doux ». Grâce à la paronomase avec le mot de « pavé », il anticipe ici un sol plus inégal (celui, célèbre, de l’hôtel de Guermantes) mais non moins moteur de souvenirs. Or à cet instant où il rappelle son enfance sur les Champs-Élysées, lorsqu’il fréquentait Gilberte Swann, le narrateur rencontre M. de Charlus ou, plutôt, ce qu’il en reste :

Un homme, les yeux fixes, la taille voûtée, était plutôt posé qu’assis dans le fond [d’une voiture], et faisait pour se tenir droit les efforts qu’aurait faits un enfant à qui on aurait recommandé d’être sage.

Le portrait n’est certes pas si étrange, à moins de s’étonner qu’un roman rompe la chaîne de révérence due à la vieillesse chenue. Mais voici que, plus loin, le narrateur insiste quand le baron salue Mme de Saint-Euverte :

Il la salua avec cette politesse des enfants venant timidement dire bonjour aux grandes personnes, sur l’appel de leur mère. Et un enfant, sans la fierté qu’ils ont, c’était ce qu’il était devenu.

         Dans Le Temps retrouvé, à l’aube de la dernière partie du volume, le narrateur se laisse entraîner par un souffle qui le saisit dans un couloir urbain du temps : « Je ne traversais pas les mêmes rues que les promeneurs qui étaient dehors ce jour-là, mais un passé glissant, triste et doux ». Grâce à la paronomase avec le mot de « pavé », il anticipe ici un sol plus inégal (celui, célèbre, de l’hôtel de Guermantes) mais non moins moteur de souvenirs. Or à cet instant où il rappelle son enfance sur les Champs-Élysées, lorsqu’il fréquentait Gilberte Swann, le narrateur rencontre M. de Charlus ou, plutôt, ce qu’il en reste :

Un homme, les yeux fixes, la taille voûtée, était plutôt posé qu’assis dans le fond [d’une voiture], et faisait pour se tenir droit les efforts qu’aurait faits un enfant à qui on aurait recommandé d’être sage.

Le portrait n’est certes pas si étrange, à moins de s’étonner qu’un roman rompe la chaîne de révérence due à la vieillesse chenue. Mais voici que, plus loin, le narrateur insiste quand le baron salue Mme de Saint-Euverte :

Il la salua avec cette politesse des enfants venant timidement dire bonjour aux grandes personnes, sur l’appel de leur mère. Et un enfant, sans la fierté qu’ils ont, c’était ce qu’il était devenu.

        Saisi par un souvenir d’enfance, le narrateur rencontre un autre « enfant » sur les Champs-Élysées. S’opère alors un échange d’identités ; cet enfant n’est plus un de ceux avec lesquels il jouait, mais bien un vieillard revenu à son état initial, de même que le narrateur à cet instant du roman où il se remémore les premiers épisodes de sa vie. Pour autant, un glissement est notable car Charlus n’était au départ que le sujet d’une comparaison, marquée par la modalisation (« faisait… les efforts qu’aurait faits un enfant… »). C’est à la fin de sa description physique et du salut offert à Mme de Saint-Euverte qu’il se métamorphose nettement : pourvu cette fois de « cette politesse des enfants » qui saluent les grandes personnes, c’est ipso facto « ce qu’il était devenu ». Dès lors, le narrateur substitue à sa position celle de Charlus : celui-là devient l’observateur mûr, revivant sans doute par procuration une enfance passée dans la personne de celui-ci, qui est dépouillé de toute maîtrise physique de son existence (« plutôt posé qu’assis dans le fond »). 

Absolument abandonné, en son corps comme en son personnage, le baron se lie alors étroitement aux impressions du narrateur, dont l’enfance n’est plus seulement une réminiscence mais renaît réellement, et les hommes prennent le relais des « arbres » qui, plus tôt dans cette dernière partie du roman, encadraient le chemin de fer, ouvraient le chemin de la fin, mais n’avaient plus rien à révéler : « Peut-être dans la nouvelle partie de ma vie, si desséchée, qui s’ouvre, les hommes pourraient-ils m’inspirer ce que ne me dit plus la nature ». Source d’inspiration, Charlus enfant l’est comme les Vieilles de Baudelaire lui sont un terreau de poésie. Le cercueil petit comme celui d’un enfant, qui doit accueillir la marionnette désarticulée à laquelle se pend le Démon du vice, c’est le seuil de la « Matinée », cette veille de Terre promise que ne connaîtra pas notre Moïse exténué. Aussi ce vieux beau n’est-il pas seulement revenu à un état antérieur de sa vie mais, comme le dit le narrateur, « est devenu » un enfant, gagnant un nouveau rôle qui le hausse imperceptiblement au rang de passeur.

       Certes, par cette apparition, Charlus arrange aisément comme il l’eût fait jadis dans les salons, la rencontre entre le passé du monde aristocrate et son présent soudain, vieilli et décrépi par les événements depuis advenus. Or trouvant là son entéléchie l’ancien forçat de la vie ne peut s’empêcher d’y chercher un dernier costume pour maquiller sa pente, un ultime habit pour cette « matinée » de son existence en laquelle il entre péniblement au rythme de sa voiture. Dans ce théâtre d’ombres qu’est l’intrigue du Temps retrouvé, le baron de Charlus intervient comme un opérateur singulier, de son apparition diffuse à travers son neveu Saint-Loup, qui montre à Tansonville un « nouvel aspect », à son ultime incarnation en « roi Lear » sur les Champs-Élysées, en passant par le point nodal qu’est l’épisode de l’hôtel de Jupien, autour duquel se rassemblent en réseau le discours du baron sur la guerre, ses rencontres de soldats dans les rues et sa descente intéressée dans les couloirs du métro à l’arrivée des gothas. Le parcours de Charlus dans ce dernier moment de la Recherche a donc tout d’une mise en scène, conformément à ce que fut sa vie. Il endosse alors le bonnet d’un nocher qui conduit celui – en l’occurrence le narrateur, et nous qui le suivons – qui veut traverser le fleuve du temps d’une rive (le passé vécu) à l’autre (l’avenir à écrire). Or c’est après avoir passé par le cercle de la sodomie, dans l’hôtel de Jupien, et frôlé les ombres dans les rues et dans les catacombes modernes que sont les boyaux du métropolitain, comme jadis Virgile et Dante dans les méandres des pécheurs, que le narrateur rencontre un vieillard aux cheveux blancs, c’est-à-dire une réplique exacte du Charon du poète italien, dans le chant III de L’Enfer : « un vecchio, bianco per antico pelo » (III, 83), là où le chapeau du « vieux prince déchu » qu’est Charlus « laissait voir une forêt indomptée de cheveux entièrement blancs », avec « une barbe blanche ». Cette apothéose du baron, qui signerait d’un aisé trait de plume son entrée dans le mythe qui commence dès lors que se referme le livre, cette mythification, donc, n’a pourtant rien d’une sortie du temps. Disons autrement pour dire mieux : s’il sort du temps du récit en ne reparaissant plus après cette rencontre sur l’avenue parisienne, il s’ancre plus profondément encore dans ce temps existentiel sous lequel il ploie si péniblement dans sa voiture. Invoquons en effet dans ce jugement la pénétrante analyse d’Erich Auerbach, qui soulignait dans Mimesis que les personnages de l’Enfer de Dante ont, contre toute attente, une « apparence phénoménale » dans leur lieu définitif et éternel, qui permet une concentration intense de leur être dans son nouvel état. En concevant l’existence terrestre en continuité avec le plan de Dieu, Dante avait dès lors produit une vision originale de l’être dans l’au-delà : 

[…] du fait que la vie terrestre a pris fin et ne peut plus ni se développer ni changer, alors que les passions et les inclinations qui l’animèrent se perpétuent sans se satisfaire dans une action, il en résulte une prodigieuse concentration. Nous voyons une image intensifiée de l’essence de ces deux êtres, fixée pour toute l’éternité dans des dimensions grandioses ; nous voyons les caractères se manifester avec une pureté et une force qui n’auraient jamais été possibles à aucun moment de leur vie terrestre. […] Dante a donc transféré dans son au-delà l’historicité terrestre.

       Certes, par cette apparition, Charlus arrange aisément comme il l’eût fait jadis dans les salons, la rencontre entre le passé du monde aristocrate et son présent soudain, vieilli et décrépi par les événements depuis advenus. Or trouvant là son entéléchie l’ancien forçat de la vie ne peut s’empêcher d’y chercher un dernier costume pour maquiller sa pente, un ultime habit pour cette « matinée » de son existence en laquelle il entre péniblement au rythme de sa voiture. Dans ce théâtre d’ombres qu’est l’intrigue du Temps retrouvé, le baron de Charlus intervient comme un opérateur singulier, de son apparition diffuse à travers son neveu Saint-Loup, qui montre à Tansonville un « nouvel aspect », à son ultime incarnation en « roi Lear » sur les Champs-Élysées, en passant par le point nodal qu’est l’épisode de l’hôtel de Jupien, autour duquel se rassemblent en réseau le discours du baron sur la guerre, ses rencontres de soldats dans les rues et sa descente intéressée dans les couloirs du métro à l’arrivée des gothas. Le parcours de Charlus dans ce dernier moment de la Recherche a donc tout d’une mise en scène, conformément à ce que fut sa vie. Il endosse alors le bonnet d’un nocher qui conduit celui – en l’occurrence le narrateur, et nous qui le suivons – qui veut traverser le fleuve du temps d’une rive (le passé vécu) à l’autre (l’avenir à écrire). Or c’est après avoir passé par le cercle de la sodomie, dans l’hôtel de Jupien, et frôlé les ombres dans les rues et dans les catacombes modernes que sont les boyaux du métropolitain, comme jadis Virgile et Dante dans les méandres des pécheurs, que le narrateur rencontre un vieillard aux cheveux blancs, c’est-à-dire une réplique exacte du Charon du poète italien, dans le chant III de L’Enfer : « un vecchio, bianco per antico pelo » (III, 83), là où le chapeau du « vieux prince déchu » qu’est Charlus « laissait voir une forêt indomptée de cheveux entièrement blancs », avec « une barbe blanche ». Cette apothéose du baron, qui signerait d’un aisé trait de plume son entrée dans le mythe qui commence dès lors que se referme le livre, cette mythification, donc, n’a pourtant rien d’une sortie du temps. Disons autrement pour dire mieux : s’il sort du temps du récit en ne reparaissant plus après cette rencontre sur l’avenue parisienne, il s’ancre plus profondément encore dans ce temps existentiel sous lequel il ploie si péniblement dans sa voiture. Invoquons en effet dans ce jugement la pénétrante analyse d’Erich Auerbach, qui soulignait dans Mimesis que les personnages de l’Enfer de Dante ont, contre toute attente, une « apparence phénoménale » dans leur lieu définitif et éternel, qui permet une concentration intense de leur être dans son nouvel état. En concevant l’existence terrestre en continuité avec le plan de Dieu, Dante avait dès lors produit une vision originale de l’être dans l’au-delà :

[…] du fait que la vie terrestre a pris fin et ne peut plus ni se développer ni changer, alors que les passions et les inclinations qui l’animèrent se perpétuent sans se satisfaire dans une action, il en résulte une prodigieuse concentration. Nous voyons une image intensifiée de l’essence de ces deux êtres, fixée pour toute l’éternité dans des dimensions grandioses ; nous voyons les caractères se manifester avec une pureté et une force qui n’auraient jamais été possibles à aucun moment de leur vie terrestre. […] Dante a donc transféré dans son au-delà l’historicité terrestre.

              Prodigieuse inversion du mouvement de kénose qui veut que l’histoire s’invite dans l’éternité et que le fini s’affirme dans l’infini. Puissante victoire de l’image qui sait bouleverser jusqu’à cet obscur après que l’écrivain ne savait maîtriser mais auquel il s’adressait déjà en lui lançant désespérément le salut maladroit d’un Charlus stupide de vieillesse. À l’appel de l’ange, c’est l’authentique baron qui se trouve , comme cette ultime fantaisie de la figure qui, comme l’imaginait déjà Proust devant le Portail des Libraires de la cathédrale de Rouen, donne raison au sculpteur contre le fossoyeur (« Préface du traducteur », La Bible d’Amiens). On n’aurait certes nulle peine à retracer le parcours infernal de Charlus dans Le Temps retrouvé ; mais comment aurions-nous compris l’intensité qu’il gagne à ce dernier regard du narrateur sur sa sénilité en marche ? Que nous apprend-il en conduisant sa barque ? Est-elle seulement stable sur les flots étrangement transitoires des Champs-Élysées ? Sait-il lui-même vers où il nous mène ? Qu’importe : nous le découvrons bien vivant et plus intensément que jamais, délaçant notre cœur de sa gangue analytique ou inquisitrice pour se donner simple et nu. Nous qui l’avions pris pour un simple figurant, c’était une figure ! 

              Prodigieuse inversion du mouvement de kénose qui veut que l’histoire s’invite dans l’éternité et que le fini s’affirme dans l’infini. Puissante victoire de l’image qui sait bouleverser jusqu’à cet obscur après que l’écrivain ne savait maîtriser mais auquel il s’adressait déjà en lui lançant désespérément le salut maladroit d’un Charlus stupide de vieillesse. À l’appel de l’ange, c’est l’authentique baron qui se trouve , comme cette ultime fantaisie de la figure qui, comme l’imaginait déjà Proust devant le Portail des Libraires de la cathédrale de Rouen, donne raison au sculpteur contre le fossoyeur (« Préface du traducteur », La Bible d’Amiens). On n’aurait certes nulle peine à retracer le parcours infernal de Charlus dans Le Temps retrouvé ; mais comment aurions-nous compris l’intensité qu’il gagne à ce dernier regard du narrateur sur sa sénilité en marche ? Que nous apprend-il en conduisant sa barque ? Est-elle seulement stable sur les flots étrangement transitoires des Champs-Élysées ? Sait-il lui-même vers où il nous mène ? Qu’importe : nous le découvrons bien vivant et plus intensément que jamais, délaçant notre cœur de sa gangue analytique ou inquisitrice pour se donner simple et nu. Nous qui l’avions pris pour un simple figurant, c’était une figure !