Dic nobis…

Jules Potier

Nous glissions comme dans le fil d’un fleuve d’air froid que la route poussiéreuse jalonnait de vagues pâleurs ; de part et d’autre de la route, l’obscurité se refermait opaque ; au long de ces chemins écartés, où toute rencontre paraissait déjà si improbable, rien n’égalait le vague indécis des formes qui s’ébauchaient de l’ombre pour y rentrer aussitôt.

Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes (1951)

Gravures de Camille Paul Josso tirées de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, Beaux livres Grands amis, 1957. 

Comme ces prophètes et ces saints silencieusement nimbés d’une aura divine, mais à rebours, on brûle de supplier l’écrivain de dire ce qu’il a vu in via – de conter en la langue magique du rêve ce souvenir vaudou au charme pétrifiant, le sfumato si envoûtant de ce théâtre d’ombres où la mélodie du griot happe l’assemblée et emporte loin, si loin, à jamais son âme captive des volutes de la phrase. À rebours, car tout est déjà dit – or rien ne l’est ; et ce rien nous agrippe d’une embrassade affolée pour nous chuchoter infiniment à l’oreille les mots de cette unique phrase ensorcelée. Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il promis, qu’a-t-il vendu à cette vision pour en tirer la fluidité du style où le lecteur glisse avec son personnage comme dans le fil d’un fleuve d’air froid, lieu insituable où la métaphore crée sa propre réalité : en ce « fleuve d’air froid » résonne le vent même qui souffle et qui emplit progressivement la phrase pour la gonfler toute entière comme une voile ondulant alors au doux roulis de l’eau douce – attendant l’océan de l’aventure qui se cèle encore au personnage, se refuse à son étreinte. 

Tout suggère le rêve – mais la comparaison liminaire signifie pourtant que cela existe. Alors toutes les divinités marines s’évadent des temples d’Ovide pour venir bruisser au milieu des vivants piliers du chemin des Syrtes en une mélodie lancinante dont les phonèmes languissants se font les sirènes. Aucun Ulysse n’y résisterait : quel cœur de cire ne fondrait pas au chant des cadences où la rhétorique se mue en poésie, où les courants d’écriture s’entremêlent comme deux affluents à l’embouchure d’un fleuve ? Comme dans le fil d’un fleuve d’air froid. Où l’a-t-il trouvé ? Pourquoi diable – car dieu ou diable œuvre ici à trompeusement ourler cette voie d’énigmes discordantes et de signes aphones – pourquoi diable crut-il qu’une comparaison pût s’expliciter en métaphore ? Le seul détail concret de l’ensemble, « l’air froid », est emporté dans le fleuve qui glisse plus vite que les personnages. Plus vite car plus qu’eux il devient ici concret dès lors que la route poussiéreuse le jalonne de vagues pâleurs. 

Ainsi le lecteur comprend-il qu’il a pénétré, frissonnant de fiévreuse découverte et d’appréhension excitante, un royaume qu’il ne lui appartiendra pas de quitter quand bon lui semblera – car l’écrivain lui-même ne l’a pas quitté et n’a sans doute pas eu à chercher bien loin pour retrouver les méandres écartés de ce cercle de sa vie. Comme des silhouettes familières, les « vagues pâleurs » forment autant de balises sur la route que suivent personnages et lecteur tels qu’hypnotisés, aimantés par l’obscurité qui se referme d’un claquement sec de son épithète tout à coup surgie, adverbialement fouettée à la surface du texte, plus hostile que les spectres croisés – opaque. Entrés dans la phrase comme on entre en religion, inconsciemment, glissant dans la métaphore comme la main sur un corps dont le grain l’étonne, nous nous trouvons avoir été saisis, dérobés, aspirés et suivant sans le savoir une route quittant la subordonnée pour investir le centre du propos : elle ne jalonne plus mais constitue, au deuxième temps de la mélopée stygienne, le point de repère et de départ d’où le mouvement centrifuge du regard plonge dans le terrible ballet des ombres parfaitement indiscernables (sauf pour l’œil du rêve), dans l’impénétrable derme de l’obscurité tendant sa toile pour former de vagues coulisses. 

Tout dit l’isolement mais non la marginalité – le jeté-là de l’adolescence plus que la résignation d’une vieillesse soudain consciente du terme. Tant il est vrai qu’en cette période de la vie toute voie se désire et se rêve comme un chemin écarté – et qu’en ce vœu, toujours, rien n’égalera le vague indécis des formes éphémères qui nous font signes comme autant de Sibylles de l’autre côté du fleuve d’air froid. Ainsi, le contraste frappant entre la certitude que « rien n’égalait » ce pourtant « vague indécis des formes qui s’ébauchaient de l’ombre pour y rentrer aussitôt », entre le net et l’imprécis, n’énonce-t-il pas tout le fol espoir mis en l’inattendu, en l’improbable, seul recteur de ces instants de vie ? Confiance en la métaphore, murmure l’air qui siffle entre ces lignes, enfle les voiles des mots. Le navire de l’existence romanesque qui nous est présentée là vogue à l’idéal, avance à la cadence de la phrase retenue comme un souffle jusqu’au surgissement de l’improbable où le soupir de celui qui se voit enfin appelé par son nom jaillit devant le rien, pour s’exhaler, fluide, suivant le ballet fuyant des ombres qui se montrent et s’échappent aussitôt.

Période de la vie, période de la phrase, rhétorique du désir tendu vers la rencontre, même (et toujours) improbable et fuyant cette rencontre. L’improbable n’est-il pas à comprendre ici, en effet, comme l’indésiré ? le refusé ? l’attendu et le rejeté tout ensemble par peur de distinguer les ombres ébauchées ? Une route jalonnée…de formes vagues ; un chemin tout tracé… par l’obscurité opaque ; un glissement expliqué… en une métaphore cryptée : tout dit la pulsion de l’imaginaire et la panique d’y céder, l’afflux d’images et le refus qu’elles prennent sens, l’aveu même, enfin, d’un élan fougueux aveugle aux conséquences. Qu’est-ce que cet onirisme de la fuite sinon l’expression même d’un insaisissable avenir et d’une impossible projection propres à l’adolescence ? Étouffant entre les murs d’une ville engourdie dans la mortelle résignation du confort, le héros a décidé de partir, d’être affecté aux confins du territoire – d’être affecté par les confins d’un monde. 

Monde dont les troublantes prémices sont à jamais palpables et impalpées, agitées autour et jamais touchées, pénétrées, embrassées ou effleurées. Tout glisse ; mais le froid, que l’on ne touche pas, pénètre toujours le corps qu’il mord et l’âme en frissonne. L’écrivain a répondu à la quête haletante du fonds agitant ses anciens de Jean Paul à Proust, du mysticisme romantique au troubles marges du symbolisme agonisé : les affres de « l’Afrique intérieure de notre inconscient domaine », les marécages du for interne, la brume de la route poussiéreuse dangereusement envoûtante – il y pénètre lentement, délicieusement, avidement, primordialement. Au détour d’un voyage, voici qu’on s’y tient jeté, surprenant notre propre être – qui est-il ? – hors de la voie droite – quelle est-elle ?

Gravures de Camille Paul Josso tirées de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, Beaux livres Grands amis, 1957. 

Par quel fuligineux mélange de soufre embaumé ce soigneux alchimiste avait-il ouaté d’un coton nuageux la voie qui s’en allait seule bien plus loin que sa plume, libre et malicieuse et abandonnée à la jouissance du verbe, tentatrice, tache de lune en ruelle esseulée, annonciatrice de l’issue vainquant l’impasse – mais à quel prix ? Tout est si attirant aux marges de cette pénombre en laquelle glisse insensiblement la jeune âme curieuse et saisie par le claquement sourd de l’opaque qui l’anime et lui donne corps. 

Dic quibus in terris…

Par quel fuligineux mélange de soufre embaumé ce soigneux alchimiste avait-il ouaté d’un coton nuageux la voie qui s’en allait seule bien plus loin que sa plume, libre et malicieuse et abandonnée à la jouissance du verbe, tentatrice, tache de lune en ruelle esseulée, annonciatrice de l’issue vainquant l’impasse – mais à quel prix ? Tout est si attirant aux marges de cette pénombre en laquelle glisse insensiblement la jeune âme curieuse et saisie par le claquement sourd de l’opaque qui l’anime et lui donne corps. 

Dic quibus in terris…

Gravures de Camille Paul Josso tirées de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, Beaux livres Grands amis, 1957.