ou le suicide confisqué
Louis Lopparelli
Marco Ferreri © D.R.
Dans Dillinger est mort (1969), un industriel, concepteur de masques à gaz, Glauco, tue le temps dans son appartement bourgeois. Il multiplie les singeries en se projetant des reportages, lutine sa bonne, trouve un revolver dans un vieux journal annonçant la mort du gangster Dillinger, peint le revolver en couleurs pétulantes, tue sa femme.
Dans La Grande bouffe (1973), selon un schéma typiquement sadien, quatre notables, un juge (Philippe Noiret), un magnat de la télévision (Michel Piccoli), un pilote d’avion (Marcello Mastroianni) et un restaurateur étoilé (Ugo Tognazzi), suspendent leurs activités et s’enferment dans un manoir où ils font livrer des quantités pantagruéliques de nourriture dont ils se bâfreront du matin au soir jusqu’à ce que mort s’ensuive.
L’Audience (1972) est une transposition du Château de Kafka au Vatican. De la même manière que l’arpenteur K, dans le roman de Kafka, cherche désespérément à entrer en contact avec les autorités du village, tapies dans l’inaccessible château, dans le film de Ferreri, l’officier Amadeo essaie par tous les moyens d’obtenir une audience avec le pape Paul VI. Il doit s’entretenir avec lui d’un sujet grave dont nous ne connaîtrons jamais la teneur. L’ironie cruelle étant qu’Amadeo n’a jamais été plus près du pape que dans la première scène du film, où il s’apprête à le rencontrer pour une audience publique. Mais quand le personnel du Vatican apprend qu’Amadeo veut s’entretenir avec le souverain pontife, qu’il a quelque chose à lui dire, qu’il ne souhaite pas se contenter de recevoir sa bénédiction, il l’en écarte hâtivement, en prétextant qu’il faut pour cela en passer par quelques petites formalités. Ces formalités dureront des années et verront la mort d’Amadeo, s’effondrant d’épuisement et de désespoir sur la place Saint-Pierre. L’Audience est un film authentiquement kafkaïen. L’institution ecclésiastique y exprime tous les paradoxes des institutions kafkaïennes, à la fois tentaculaires, omnipotentes et étrangement bancales, fragiles et dysfonctionnelles. C’est à tort qu’on accole l’adjectif “kafkaïen” à des bureaucraties surpuissantes, aux rouages bien huilés, aux ressorts d’acier.
Dans le Procès, K est certes broyé par une machine judiciaire, mais celle-ci semble étrangement souple et incohérente, ses procédures tenant bien plutôt de l’improvisation hagarde (K ne sait pas quand et où il doit être convoqué) que de la répression méthodique. K peut déambuler librement dans les tribunaux et les banlieues qui les environnent, on l’arrête mais jamais on ne le retient prisonnier, comme si l’énorme piège déployé autour de lui était trop cousu de fil blanc pour se refermer fermement sur lui. De la même manière, dans L’Audience, le monastère aux allures de camp de redressement dans lequel on veut enfermer Amadeo et ses semblables, les déviants hétérodoxes et socialisants que l’Eglise veut déporter, a beau exhiber tous les atours de l’autoritarisme, son supérieur a beau clamer haut et fort que la discipline doit être exercée d’une main de fer, les moines sont incapables de retenir leurs prisonniers dans l’enceinte du camp. Amadeo entre et sort dans le monastère comme dans un moulin, les prisonniers se permettent toutes les insolences, toutes les provocations, allant jusqu’à peindre une fresque maoïste sur les murs du cloîtres, ne subissant en retour qu’un sermon pompeux mais sans effets.
Marco Ferreri étant associé au mauvais goût, à la provocation, à l’obscène et à l’outrance, on se représente ses films, à son image, comme de pantagruéliques farces. Ce qui frappe néanmoins, quand on prend le temps de les regarder, c’est que ces outrances flottent comme en suspension dans une sorte de temps brut, un temps brut dont Dillinger est mort a fait son parti pris central, mais qu’on retrouve dans toutes les œuvres du cinéaste. Nous voyons des personnages manger, attendre, stagner, piétiner, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Nombre des films les plus marquants de Ferreri ne racontent pas autre chose que l’attente de la mort. La mort, chez Ferreri, n’est pas un drame, c’est l’issue d’un long processus qui n’est pas tissé de causes et d’effets, d’actions et de réactions, mais d’une simple et profonde attente.
La mort des personnages de la Grande Bouffe relève du suicide romain : en grande pompe, les quatre gourmets se donnent la mort, une mort lente, interminable, qui les voit se vider peu à peu de leur force, avec panache, et sans jamais déroger à leurs principes. Noël Simsolo dit de la Grande Bouffe qu’elle relève la part animale de l’humanité. Rien n’est plus faux. L’animalité se caractérise par la simple et machinale réponse aux besoins, or les banquets morbides où se vautrent les quatre notables du film excèdent largement leurs besoins alimentaires, ils n’ont rien de pulsionnel. Ils témoignent d’une certaine souveraineté de l’esprit, capable de dépasser les bornes instinctives fixées par la nature, et de retourner un instinct de vie (s’alimenter) en instinct de mort, contrecarrant les lois les plus élémentaires du vivant.
La grande bouffe, 1973, 130min, Mara Films & Films 66.
Les décès, dans le cinéma de Marco Ferreri, sont d’ailleurs toujours un peu inexplicables. Dans La Grande Bouffe, le cadavre de Marcello Mastroianni est retrouvé sur la moto sur laquelle il a voulu prendre la fuite, pétrifié. On imagine qu’il est mort de froid, mais cette hypothèse paraît peu convaincante. Pourquoi aurait-il attendu ainsi, des heures, dans le froid, alors qu’il lui était possible de rentrer dans le manoir où demeuraient ses amis, à peine à dix mètres de lui ? À la fin de l’Audience, le héros, exténué par l’échec de ses démarches, repoussé par les gardes suisses à l’entrée du Vatican, s’effondre et meurt. Il n’est donné aucune autre explication à cette mort que le simple épuisement du personnage, que son désespoir face à l’inaccomplissement de ses projets. Mais il ne s’agit pas d’un suicide, la mort le frappe, comme ça, sans que le film attribue une cause objective, physiologique, à cette mort.
Les décès, dans le cinéma de Marco Ferreri, sont d’ailleurs toujours un peu inexplicables. Dans La Grande Bouffe, le cadavre de Marcello Mastroianni est retrouvé sur la moto sur laquelle il a voulu prendre la fuite, pétrifié. On imagine qu’il est mort de froid, mais cette hypothèse paraît peu convaincante. Pourquoi aurait-il attendu ainsi, des heures, dans le froid, alors qu’il lui était possible de rentrer dans le manoir où demeuraient ses amis, à peine à dix mètres de lui ? À la fin de l’Audience, le héros, exténué par l’échec de ses démarches, repoussé par les gardes suisses à l’entrée du Vatican, s’effondre et meurt. Il n’est donné aucune autre explication à cette mort que le simple épuisement du personnage, que son désespoir face à l’inaccomplissement de ses projets. Mais il ne s’agit pas d’un suicide, la mort le frappe, comme ça, sans que le film attribue une cause objective, physiologique, à cette mort.
La mort foudroie toujours chez Ferreri : Amadeo, dans l’Audience, s’effondre avec fracas, comme écrabouillé d’un coup sec par le maillet du Très-Haut. Dans La Grande Bouffe, Ugo Tognazzi est emporté par un orgasme, Michel Piccoli s’affale sur la terrasse en une pose emphatiquement morbide et obscène. La mort est ainsi toujours à la fois un processus longuement préparé, le fruit d’un interminable suicide, et un foudroiement presque transcendant, suspendu à l’arbitraire d’une divinité vengeresse.
La mort est ainsi toujours préméditée (toutes les morts chez Ferreri sont des suicides, même Amadeo dans l’Audience, au fond, refuse la vie de famille qui lui est offerte, le bonheur qui lui tend les bras, pour se sacrifier à son obsession dont il a très tôt conscience qu’elle le conduira à sa perte et à son annihilation) et en même temps toujours surprenante, comme si Dieu venait confisquer aux personnages la responsabilité et la prérogative de leurs suicides, les frustrer de l’étape finale de leur autodestruction.
Car la mort a toujours un rapport avec Dieu et Dieu est un Dieu de mort. L’Audience le suggère sans jamais le formuler explicitement : l’Eglise catholique adore un Moloch, un Dieu cannibal, celui que décrit le comte de Lautréamont dans le deuxième chant des Chants de Maldoror : “Ne trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu’à ce que j’aperçusse un trône, formé d’excréments humains et d’or, sur lequel trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d’un linceul fait avec des draps non lavés d’hôpital, celui qui s’intitule lui-même le Créateur !” Quand Amadeo est envoyé dans un monastère pour expier ses fautes, on aperçoit dans le réfectoire la gigantesque statue d’un démon, d’un Baphomet hideux, d’au moins quatre ou cinq mètres de haut, toisant l’assemblée des frères. A l’entrée du monastère, de grands squelettes sont peints dans des habits de saints, composant des icônes macabres.
Jamais ces icônes et cette statuaire lucifériennes ne sont commentées par les personnages, ils ne semblent même pas remarquer leur présence, ou plutôt, celle-ci semble aller de soi, comme s’il était depuis longtemps évident que l’Eglise était devenue l’Eglise du Diable, le Corps sacré du Pandémonium. Chez le vendeur de bicyclette où Amadeo trouve refuge, on découvre une maquette du Vatican dévasté, ravagé, comme bombardé. Quand le commissaire joué par Ugo Tognazzi demande des explications au mécanicien, celui-ci répond que cette maquette représente : “L’Eglise vaincue par la foi”. L’Eglise, c’est admis, est donc l’ennemie de la foi, son principal obstacle. L’institution par laquelle le Prince de ce monde établit et perpétue son règne peccamineux. N’y voyons pas trop vite une profession de foi gnostique, à mon avis, Marco Ferreri, anarchiste et nihiliste, laisse cette opposition de l’institution et de la foi, du pouvoir ecclésiastique et de la ferveur mystique à son mécanicien, dont il moque la naïveté.
Même Amadeo, pourtant idéaliste, pourtant obsédé à l’idée de rencontrer le pape, ne semble pas choqué par l’évidence ancienne de la conversion satanique de l’Eglise, semble l’avoir acceptée depuis toujours. On comprend alors que le pape, comme chez Claudel, est otage. Pas otage de révolutionnaires assoiffés ou de prêtres défroqués et haineux comme le Turelure de L’Otage, mais otage de l’Eglise elle-même. L’Eglise est une prison conçue pour enfermer le pape, pour l’enliser dans un décorum suffocant où la foi pourra agoniser en lui et par lui.
La clique de cardinaux, de théologiens, de policiers, de nonces, de gardes suisses et toute la racaille de Curie romaine ne sont pas les serviteurs d’un pape hautain et inaccessible, mais les geôliers d’un pape impuissant et pourrissant, qu’Amadeo croit vainement pouvoir libérer. Le motif mystérieux de l’audience qu’Amadeo veut absolument obtenir, motif qu’il ne veut révéler à personne, se devine alors : cette audience doit avoir pour but d’organiser l’évasion du Saint-Père. Et c’est la raison pour laquelle cette audience est rendue impossible par l’armée de matons qui rôde autour du Saint-Siège.
Le rapport ferrerien à la mort permet d’expliquer la temporalité étrange de ses films, une temporalité qui n’a rien de diégétique, qui n’est pas structurée par l’enchaînement des événements ou par la logique de l’action, mais qui, dans de nombreux films, vient précisément suspendre cette action pour flotter dans de la durée pure. Ce cinéma de la durée pure, marqueur, on s’en souvient, chez Gilles Deleuze, de la modernité cinématographique qui s’enracine particulièrement dans le cinéma italien, chez Antonioni ou dans Mort à Venise de Visconti, trouve en quelque sorte son manifeste dans Dillinger est mort, film dans lequel il ne se passe pratiquement rien, dont l’événement rapporté par le titre ne fait même pas partie, la mort de Dillinger, le grand gangster, n’étant que rapportée dans le journal, en périphérie de l’intrigue, écho lointain d’un monde d’événements et d’action dont le monde du film ne peut que recevoir les lointains échos. à vrai dire, il ne se passe pas tout à fait rien, car on y assiste néanmoins à un meurtre. Mais ce meurtre n’est pas l’issue logique d’une chaîne de causes et d’effets, mais un sursaut permis par le hasard dans le calme écoulement du vide. Glauco trouve un revolver par hasard puis tue son épouse avec ce revolver. Il n’a pas de motif pour ce crime dont l’unique cause est la présence même du revolver. Puisqu’il y a un revolver, pourquoi ne pas s’en servir ? La mort n’est pas le résultat des tribulations de la vie, la mort est transcendante au monde où elle intervient.
Comme nous l’avons dit plus haut, le monde de l’action et des événements n’est pas absolument absent des films de Ferreri, simplement c’est devenu un monde parallèle au monde filmé, monde auquel on accède par la presse, qui nous apprend que Dillinger est mort, par la radio ou par la télévision, qui radote sur les exploits du cycliste Fausto Coppi. C’est le monde dont nous parle les médias. Le monde de l’autre côté de l’image. Et d’ailleurs, c’est plus compliqué que cela. Le gangster Dillinger est mort en 1934 mais le film de Ferreri se passe dans les années 1960, contemporain de son tournage. En témoignent le court-métrage de Maria Perego ou le reportage sur Fausto Coppi, qui permettent, en plus des costumes, de dater l’action. La nouvelle de la mort de Dillinger parvient donc à Glauco avec trente ans de retard, c’est une actualité perdue dans le temps, envoyée comme une bouteille à la mer par les journalistes des années 1930 dans l’océan du temps pour finalement échouer dans un appartement des années 1960. C’est d’ailleurs dans ce vieux journal où patientait cette vieille nouvelle qu’attendait aussi le revolver.
C’est en effet en dépliant le journal qui relate la mort de Dillinger que Glauco découvre l’arme dont il se servira pour abattre son épouse. Ce revolver, c’est peut-être le revolver de Dillinger lui-même, archivé par sa mort, laissé en suspens par la disparition de son propriétaire. De la même manière que l’article écrit dans les années 1930 est lu dans les années 1960 on pourrait imaginer que Dillinger, lorsqu’il fut piégé par les agents du FBI à la sortie du Biograph Theater, cinéma de Chicago, eut le temps de dégainer son revolver et de tirer. Mais le coup de feu, comme la nouvelle de sa mort, se perdit dans l’océan du temps, flotta dans le vide pendant trente ans, ballotté par le remugle de la durée, pour finalement échouer dans ce même appartement des années 1960 et atterrir dans la peau d’une bourgeoise. On dirait que Dieu s’est amusé à tirer sur la durée comme sur un élastique, écartelant les causes et les effets, les éloignant les uns des autres, pour les disperser aux quatre coins de l’histoire, comme un puzzle recomposé à l’envers.
Dillinger est mort, 1969, 90min, Pegaso Film.
C’est dans ce monde parallèle dont le monde filmé reçoit les échos lointains et anachroniques que vit le pape Paul VI, dans L’Audience. C’est peut-être aussi pour cela qu’Amadeo ne pourra jamais le rejoindre. Paul VI a été déporté du monde pour être enfermé dans une image, dans un écran de télévision. Paul VI apparaît bien dans le film, mais à travers des images qui n’ont pas été filmées par Ferreri, des images de télévision. Les policiers découvrent dans les affaires d’Amadeo une bobine de pellicule.
Projetant le film, ils font défiler sur le mur les images du pape. à d’autres instants du film, on aperçoit Paul VI, mais le spectateur remarque immédiatement que ces images sont des images de télévision insérées au montage dans le tissu du film. Ferreri raccommode grossièrement les images de son film aux images télévisuelles, à travers des raccords maladroits qui soulignent bien, par leurs dissonances, les différentes provenances de ces images et leur raccordement purement artificiel.
L’audience, 1972, 110min, Pegaso Film & Lira Films.
Les trois films se découpent ainsi autour d’un patron commun : des personnages s’isolent, ou sont isolés, du monde de l’action, pour être allongés sur des autels où un Dieu barbare viendra dévorer leur vie. Les trois films racontent un sacrifice, l’Église d’espérance et de miséricorde s’est révélée secte sacrificielle, dont les victimes sont les victimaires eux-mêmes. Voilà pourquoi les femmes sont presque toutes des prostituées et la nourriture prend autant de place, le monde que ces films dépeignent est un monde offert, c’est une table dressée où les convives s’allongent dans les assiettes, prêts à être dégustés.
Les trois films se découpent ainsi autour d’un patron commun : des personnages s’isolent, ou sont isolés, du monde de l’action, pour être allongés sur des autels où un Dieu barbare viendra dévorer leur vie. Les trois films racontent un sacrifice, l’Église d’espérance et de miséricorde s’est révélée secte sacrificielle, dont les victimes sont les victimaires eux-mêmes. Voilà pourquoi les femmes sont presque toutes des prostituées et la nourriture prend autant de place, le monde que ces films dépeignent est un monde offert, c’est une table dressée où les convives s’allongent dans les assiettes, prêts à être dégustés.▪